XXXIII
L'éVASIOn. '
Au moment où Baby arriva à bord, on avait encore devant soi quelques heures de nuit. Dès la veille^ il y avait eu parmi les gardiens une distribution extraordinaire de vivres et de boissons. Sur Tordre qu'en donna Fox, le rhum fut prodigué, et en telle dose que les hommes chargés de la surveillance du brick tombèrent dans le plus profond sommeil. C'est à peine si celui qui les commandait put tenir Tœil ouvert jusqu'à minuit; Vaincu alors, il céda comme les autres.
Le capitaine put donc se concerter avec son équipage sans trouble ni empêchement. Il fut con-
VïLt DES APHONES. 323
Teftu qu'on n'userait de Tiolence vis^vis d'aneaii imtaarel , si ce n'est éstns un cas eitréme et lorsqw tout autre moyen deTiendrait insuffisant. On de* vait, à mesure qu*3B se réveilleraient , les Minonner un à un et «vtmt qu'ils pussent donner l'a* larme; p«is, en dernier ressort, les jeter à Tean s'ils menaient trop de bnût et devenaient trop dangereu. C'eat ainsi cpie le rigide Américain conciliait les devoirs de l'humanité ayec les néces^ sites du salut commun. Chaque matdot reçut des instructions dans ce sens et promit de les exécuter arec une conscience libre et un bras prompt. Comment hésiter, en effet? Pour tous ces marins, il s*agissait d'échapper h une captivité qui pesait sur les cœurs, de sortir de ces eaux où ils étaient emprisonnés, et de s'élancer à la conquête de plus yastes horizons. Aussi avec quelle ardeur les ordres étaient exécutés , avec quelle rigueur les consignes étaient maintenues 1
A un signal du capitaine Fancre fut levée; c'était l'opération la ]^us déHcate et celle qui présentait le plus de difficultés. Il fallait amortir le bruit de la manœuvre de manière à ne pas donner un
éveil trop prompt, isoit à terre, soit à bord. Les matelots s*y montrèrent admirables; à force de précautions ils rendirent l'opération presque insensible. Un seul des gardiens en fat réveillé; mais à peine avait-li Tœil oavert que deux bras vigoureux s'emparèrent de lui et raccommodèrent de telle sorte qu'il ne put ni pousser un cri oi faire un mouvement. Il en fut ainsi de tons ceux que leur mauvaise étoile arracha au sommeil; à l'instant même on les mit dans l'impuissance de nuire. Sitét éveillé, sitôt bâillonné; c'était merveille de voir comment les matelots procédaient à ces exécutions.
Cependant l'ancre était à pic et le Star venait de déployer ses voiles longtemps oisives. Ce fut un moment solennel pour l'équipage , et il n'était point de cœur qui ne fût ému. Bien des doutes planaient encore sur l'entreprise , même dans l'esprit de Fox. Avait-il bien fait ses calculs? Trouverait-il la profondeur sufiQsante, et ne surviendrait-il point d'incident de nature à Iroubler l'exécution de son projet? Pour le succès il n'y avait qu'une chance , il y en avait mille pour un échec. N*im-
L*1LS DES APHONES. 32i
porte, capitaine et matelots n'en allaient pas moins avec une résolation inébranlable vers Taccomplissement de lem* dessein; il n'était pas jusqu'à Baby, qui, revenu de ses égarements, ne cherchât à les expier par un surcroît de zèle et un redoublement d'activité.
Jusque-là tout servait l'évasion du Star. Point de bruit à terre, rien qiii trahit une alerte; à bord, vingt gardiens^ endormis, sii garrottés et impuissants. Une brise douce enflait les voiles du brick et le poussait rapidement vers le passage que Fox avait découvert; avant que le jour se Ot on devait en atteindre l'entrée , et les premières lueurs de l'aube suffiraient pour qu'on pût s'y diriger et le franchir. Grâce aux balises ce serait une tâche aisée , et une fois dans des eaux plus profondes , avec les vents propices et l'espace devant soi,, on chanterait l'hymne de délivrance. Voilà les perspectives sur lesquelles l'esprit des fugitifs se reposait.
Sur plusieurs points ce programme fut troublé. La distance entre le mouillage et la ligne des brisants était considérable , et le jour conamençait à
326 VlLl^ B£S ilPHONEft.
poindre que le Star n*y était pas encore arrivé. De là un premier dérangement , Fox avait compté sur on peu plus de nuit et d'ombres ; la lumière allait le trahir avant qu'il fût en sûreté. D'au autre côté , à mesure quse les eiécutions des natih rels devenaient plus nombreuses» on avait plus de peine à les contenir. Quelques-uns parvinrent à se délivrer de leurs bâillons et jetèrent Tévefl parmi les autres. Il fallut alors engager des luttes sérieuses, vaincre des résistances, pousser les sévices plus loin. Même il y eut un moment où cette situation devint intolérable. Le brick allait s'engager dans le canal étroit qui, aa calcul de Fox, devait le conduire vers la haute mer; tout mouvement inopportun , toute fausse manœuvre pouvaient le perdre; qu'il dlât un peu {dus à droite on un peu plus à gauche , et il risquait d'échouer. Pour assurer le succès, aucun soin n'était de trop; le pont devait être libre et l'attention de l'équipage concentré sur un seul point
C'était donc le moment et le cas de recourir aux grands moyens ; Baby y songea te premier»
,. — Capitaine , dit-il t une idée t
L'IIB BIS ÀPHONE& 327
"—Pariez 9 répliqua celui-o qui était deTeim soop deux.
-«-Si BOUS jetions ces canards à l'eao; et il daignait les naturels qai étaient au prises aiwe les marins.
— Vous croyez , dit Fox mis en oonsidératioD.
— C'est un moyen infaiilitde de vider le pont, ajoirta le lieatenant lyailleafs qne risquent-'ils? Un bain matinal. Dans une demi*heare ils seront rendus sur la plage et nous lancés en pleine mer. C'est tout profil des deux parts.
— - A la bonne heure, dit Fox, et envoyez-teur quelques bouées par précantioa*
-^Ses bouées, à des canards perdis 1 s'écria Baby; vous aHez Yoir, capitaine.
Et il poussa vers ta mer le plus récirtcitrant des insuHôres , a^ës lui «mr rendu la liberté die^ ses mouvements. Une fms à Teau cet homnse se mit à nager conme un poisson, et se dirigen vers le rtvi^e:
-* Vous le voyez, capitaine, dit Baby, c*est leur élément.
L'un après Tantre , les gardiens du brick furent
32g I''1I<B DES APHONES.
expédiés par le même chemin et s'en tirèrent tons avec une aisance égale. Ce fat pour les matelots un grand débarras : il ne leur restait plus qu'un souci, celui de la manœuvre, et aucun bras n'y était de trop. Quant à la conduite du bâtiment, le capitaine Fox n'en avait laissé à personne la responsabilité; il tenait lui-même le gouvernail et dirigeait le Star dans une passe resserrée que bordaient, à droite et à gauche, de formidables écueils. Quelques signaux , à peine visibles , l'aidaient seuls à se reconnaître dans cette navigation périlleuse. Aussi que de soins Fox y apportait, que de vigilance I Gomme sa main était prompte, et son coup d'œil sûr! 11 faut tout dire, le salut en dépendait. Une méprise , un oubli , un faux mouvement, auraient suflB pour gftter la partie ; un retard même eût été fatal. Déjà les honunes dont on s'était délivré avaient gagné la plage, et à leur appel on voyait accourir des gondoles de guerre envoyées à la poursuite du bâtiment fti-
gitif.
Jusqu'au milieu du canal ^ il ne se passa rien de fâcheux ; habilement dirigé et poussé par une
brise fraîche, le brick fournit heureusement la moitié de sa course; encore quelques instants, et TOcéân lui ouvrait ses surfaces et il y traçait un sillon indépendant L'équipage, rangé sur le pont, s'apprêtait à célébrer l'événement; il avait la pleine mer sous les yeux, il l'embrassait, il y atteignait. Hélas! que de choses échappent au moment où on croit les tenir ! Dans une dernière évolution le bâtiment toucha, et, après un effort infructueux, demeura comme enchaîné par une puissance invisible. 11 avait rencontré un haut-fond. En vain les ^voiles se gonflaient sous Faction du vent, en vain les mâts ployaient jusqu'à se rompre, rien ne pouvait le soustraire à cette étreinte ni l'arracher à cette immobilité. "
A quoi tiennent les destinées? c'en était assez pour renverser les projets de Fox ; quelques pieds d'écart avaient tout changé. Ces visages que la Joie animait naguère exprimaient maintenant la consternation ; au lieu de se porter vers la haute mer, les regards étaient fixés sur ce malheureux navire qu'aucun effort ne pouvait dégager. Toute minute aggravait le péril. Déjà des troupes accou-