EXPLICATION DES OBSERVATIONS DIRECTES
Après avoir donné un résumé des observations directes faites sur les spongiaires , il est bon de traiter de ces êtres d’après leur naissance et leur développement pour nous occuper ensuite de la division et de la description de celles de la mer Caraïbe.
Dans la 1° période de leur existence, ce sont des ovules à forme arrondie dont la partie antérieure est garnie de cils vibratiles, tandis que le reste de l'enveloppe extérieure aussi bien que la masse intérieure contient des spicules à formes différentes des autres spicules. Celles qui sont propres aux ovules ont été nommées par M. BowErBaNK spicules birotulées, et spicules bolétiformes. Après deux ou trois Jours d’une vie errante ces ovules se fixent par leur partie postérieure sur quelque autre corps solide. Les êtres cessent d’agiter leurs cils vibratiles, leurs spicules se développent, leur masse s'étend de plus en plus, et constituent de jeunes éponges, qui lorsqu'elles viennent à se rencontrer, se soudent entre elles de manière à ne laisser aucune trace de leur réunion. S'il s’agit d'individus de la même espèce l’union est organique et analogue, tandis que s’il s’agit d'espèces différentes, elles s’embrassent , mais restent toujours distinctes en ce qui regarde leurs fonctions.
Aussitôt que les ovules sont fixés, on ne distingue autre chose qu'une masse à tissu poreux avec une charpente cartilagineuse où bien pourvue de spicules calcaires dans quelques espèces , siliceuses dans les autres. Ces spicules paraissent des organes assez importants dans l’économie de ces animaux, car en général elles varient de forme suivant la place qu’elles occupent et les fonctions qu'elles ont à remplir.
La sabstance extérieure qui recouvre ce corps a reçu le nom de membrane dermique. On y trouve mêlées des parties terreuses ; à l’état de repos cette couche qui résulte de nombreuses cellules, ainsi qu'on le voit lorsque la peau se contracte, paraît complètement imperforée, mais lorsque doit commencer l’intralation des eaux destinées à pénétrer dans la masse, on voit d’abord d'étroites perforations paraître cà et là sur la surface; ces orifices croissent graduellement en diamètre jusqu'à ce qu'ils atteignent la largeur des pores de la charpente intérieure. Dans cette circonstance les bords de ces orifices paraissent épaissir en bourrelets. D’après ce qu'on a observé dans plusieurs espèces, les cellules sont garnies d’un simple ci/ium pour faciliter l’imbibition des eaux, et des faisceaux de spicules garnissent et terminent l'extrémité des dites cellules. Ces faisceaux sont fermes et ont la forme conique, lorsque la masse animale est à l’état de repos, et s'ouvrent plus ou moins lorsque l’intralation des eaux commence et s’opère.
Au bout de quelque temps cette intralation qui est assez rapide cesse tantôt subitement, tantôt graduellement, et lorsque tous les pores se ferment on voit sortir l’eau en forme de courants très-rapides, par l'entremise des oscules qui paraissent aussi à la surface, bien que leur nombre soit sans comparaison plus petit que celui des pores. Ainsi limbibition et léjection actives indiquent la période de nutrition, tandis que l’action languide dans les autres périodes dénote le temps d’airaze durant lequel se fait la digestion des particules absorbées, et s'opère une déjection partielle des matières stériles. La seconde condition étant continuelle et modérée peut se comparer à la fonction respiratoire des classes plus élevées, tandis que la première plus rapide et plus puissante est analogue au procédé de la nutrition chez les autres animaux.
La transparence égale qu’on voit dans la membrane dermique des éponges est naturellement plus marquée dans les jeunes exemplaires, cependant elle cesse à certaines époques de l’année. Dans cette circonstance on observe sur tous les points de l’éponge des taches opaques visibles à l'oeil nu, ces taches sont produites par de très-petites granules gélatineuses entourées de substance porenchynateuse. Les dites taches ou globules se grossissent par la simple juxtaposition d’autres globules, qui deviennent ovales et à l’époque de leur maturité en forme de gemmules se détachent et sortent par les ouvertures de déjection que nous avons nommés oscules. i
Indépendamment de la croûte extérieure on à constaté dans diverses éponges une cavité qui sépare les dites croûtes d’une autre peau; dans celle-ci on voit des appareils ciliaires qui paraissent autant de petits sacs suspendus, ces appareils donnent issue à des canaux plus ou moins larges par lesquels les matières passent pour se rendre aux tubes de déjection. Ces canaux on peut les appeler avec M. Lreserküux d'mduction en ce qu'ils sont dirigés vers la cavité qui suit la peau extérieure, et d'évacuation en ce qu'ils se replient vers la partie qui appartient aux tubes de déjection.
Si l’on observe la charpente elle forme un tissu feutré plus où moins serré qui sert à soutenir et à protéger une espèce de matière qui se trouve dans toutes les parties de la masse et qui est molle, transparente et enveloppe les fibres solides, lorsque celles-ci existent. À l'oeil nu, cette matière paraît homogène comme de l’albumine, tandis que sous le microscope elle paraît composée d’autant de granules transparents et sphériques d’un peu de mucus.
Indépendamment de la couche charnue, il existe un tissu vasculaire qui entoure avec un grand développement toutes les fibres et qui ne doit pas être confondu avec l’enveloppe qui entoure les fibres, car le tissu vasculaire dont il est question sort en dehors des tubes charnus qui enveloppent les fibres. Ce tissu vasculaire dont il s’agit est naturellement tubulaire, car on y trouve souvent des alternatives d’eau et d'air avec de petits vases ou globules ayant tous les caractères d’être
des globules de circulation analogues à ceux qu’on voit dans le sang des animaux d’un ordre plus élevé. Ces globules sont circulaires et varient de grandeur dans les mêmes proportions que nous offrent ceux qui composent le sang des animaux supérieurs. M. BowErBANKk, à qui est due cette importante découverte, évalue le diamètre des plus grands globules à —+ de once anglaise. Sous ce rapport les corpuscules dont il s’agit ont de l’analogie avec les vésicules contractiles des Rhizopodes, chez lesquels un tel caractère est aussi la dernière expression des organes circulatoires des ordres supérieurs.
D'après ce que l'on vient de dire il ne paraîtra pas extraordinaire que les anciens dépourvus des moyens de grossissement que l’on possède aujourd’hui, aient considéré les éponges comme des êtres intermédiaires entre le règne animal et le règne végétal, tandis que maintenant, soit par les analyses chimiques, soit par l'observation directe, leur nature animale a été bien établie.
En effet, les analyses chimiques des éponges nous ont toujours offert 16 parties sur 100 de nitrogène, tandis que selon Jussieu cet élément est nul ou presque nul dans le règne végétal (voir Dictionnaire des analyses chimiques), sans doute que la substance des éponges n’est pas identique à la soie comme on l'avait cru; M. SCcHLOSSEBURGER en à démontré la différence (voir 4anales de Chimie et Pharmacie vol. 180, vol. I, pag. 62) mais elle est cependant une substance animale.
Pour ce qui regarde soit la structure, soit les fonctions des éponges, on y trouve la preuve de ce que nous annonce l’analyse chimique.
En effet la matière albumineuse qui se trouve entre les fibres et le tissu vasculaire que nous avons décrit plus haut, suffit pour établir la véritable place des éponges dans la nature vivante; cela se prouve aussi par l'examen même de leurs parties solides et surtout des spicules. Ces organes qu'on trouve non seulement dans les éponges, mais aussi dans les zoüphytes, les tuniciens, les mollusques nudibranches (voyez BowEerBANK Philosoph. transactions 1858), qu'ils soient de nature calcaire ou siliceuse, sont tous creux en dedans: leur forme cylindrique représentait quelque modification de cette forme, qui est propre aux
types organiques du règne animal, sans offrir la nature cristalline et angulaire propre aux corps semblables qu’on trouve dans le règne végétal, connus sous le nom de Raphides, et qui nous démontrent que les spicules des éponges sont d’origine animale. On verra une autre preuve plus claire si l’on expose les spicules des éponges pendant un temps assez long à l’action du chalumeau et qu’on examine le résidu avec un microscope de la puissance de 500 linéaires. On découvre que l’intérieur des spicules des éponges est couvert d’une matière charbonneuse, le résidu de la substance animale, qui couvrait l’intérieur aussi bien que l'extérieur de ces corps.
Enfin la facilité avec laquelle la matière organique des éponges d’eau douce se putréfie, l'odeur nauséabonde et persistante qui en résulte en cette circonstance, prouvent bien qu'il s’agit de véritables animaux ; et cela est si vrai que si dans un vase dans lequel on tient des spongilles, la grandeur n’est pas proportionnellement plus ample que l’étendue des spongilles, celles-ci en peu de temps corrompent l’eau au point de causer la mort des autres animaux qui s’y trouvent par hasard, les crevettes par exemple (voir GERvAIS, Dictionnaire Universel d'histoire naturelle, vol. V, p. 374).
C’est donc au règne animal qu'il faut rapporter les éponges, bien que celles-ci ne soient que l'agrégation de divers individus et que l’individualité y soit extrêmement confuse, tellement qu'il faut la reconnaître dans l’utricule organique.