‹ SQUVENIRS DE LA NOUVELLE - CALEDONIEChapitre 13 sur 54 · LA VIE A NOUMÉA · texte numérisé non relu

LA VIE A NOUMÉA

tière et légère se concentre à ses heures. Le colonel est un érudil et un studieux. Sa lampe veille souvent la nuit. 11 a refait ses humanités pendant ses loisirs de campagne, et, en soldat aventureux qu'il est, il annote Montluc. Ce caractère gai et hardi a natu* rellement Tinsouciance du danger. Il ne croit pas à celui qui se cache perfidement dans Tombre et, tout à ses instincts de bravoure téméraire, va droit à celui qu'il recherche et qui Tattire en plein soleil.

Nouméa ressemble beaucoup à une petite ville de province où Ton s'amuserait, ou mieux encore à une toute petite préfecture maritime. Il y a les mêmes éléments, un embryon d'arsenal, des navires en rade, des officiers de l'armée et des fonctionnaires qui souvent ont emmené leurs familles avec eux. Chaque semaine, à une soirée dansante, le gouverneur reçoit cette société aimable et polie. Il y a de jolies femmes, à la mode. Les toilettes qui arrivent de France, en six semaines ont traversé l'Océan. On se pare volontiers de coquetterie et d'atours. Le plaisir est le dieu fêté de ces exilées.

On ne sort guère de chez soi pendant la grande chaleur du jour. Le soir, vers cinq heures, on monte à cheval ou en voiture, et Ton va se promener aux en-

tirons de Nouméa. Le plus joli est à six kilomètres de distance, par une roule hardiment pratiquée aux flancs d*un contrefort et en surplomb des vallées où s'accuse déjà la végétation de Ftle. C'est Tanse Yata. Une petite baie de sable, de grands arbres» de hauts palmiers, un cottage qui appartient au gouverneur, la mer bleue et même des requins, c'est un petit coin de Talti. Pour les équipages et les cavaliers, c'est une halte et un heu de rendei-vous. On revient oisemble , on dtne le plus souvent les uns chez les autres, et la soirée se passe en causerie ou au jeu.

Il y a peu de Canaques, ceux de la police indigène, armés de bftions et qui adorent leurs fonctions, et quelques-uns en service de louage chez des particuliers. Quelques femmes aussi. La domesticité les rend lourdes et grosses. Avec leur gaule fermée au cou, leur énorme chevdure coupée en boule rase à dix centimètres de la lète, la pipe i la boudie, elles ont Tair de pots à tabac. Des Néo-Hébridais sont également, par contrat de louage pour trois ans, employés comme domestiques. Ils émigrent ainsi volontairement des Nouvelles-Hébrides, y retournât Os ^ont assez actifs, assez fidèles, et plus noirs de pean que les Canaques, qulls dtMestent.

Mais les serviteui^ par excellence, ce sont les tim»-

portés que radministration péniteDtiaire prête aux habitants. On les surnomme en plaisantant les « anges gardiens » de la fatnille. Et, de fait, on

les désigne, dans cet emploi, sous le nom de garçons de famille. On les choisit, à dire vrai, parmi ceux d'entre les transportés qui ont la meilleure conduite. Ils viennent le matin du pénitencier, y rentrent le soir. On ne les paye que dix francs par mois. Ce n'est pas cher, et c'est une grande ressource pour les petits ménages d'officiers et d'employés, qui sont nombreux. Alors dans la maison, ils sont tout. lis font la cuisine et la lessive, cultivent le jardin, repassent le linge, empèsent les jupons. Ils promènent les enfants, ou plutôt les enfants les promènent, car il n'est pas permis aux condamnés de sortir seuls par les rues. Assemblage bizarre, et cependant, en son étrangeté même, il y a quelque chose de moral, je n'oserais dire de touchant. L'enfant ignore, il sourit à cet homme comme il le ferait à sa nourrice ou à sa bonne. L'homme, de son côté, lui sourit, joue avec lui, quelquefois le porte dans ses bras.

Qui saura jamais les inconscientes profondeurs de l'âme? Peut-être le condamné se revoit-il alors en son enfance, quand il était un innocent et qu'il faisait

un beau soleil. D'ailleurs ce que fait TenfaDt qui ne s'en doute pas, presque tout le monde le fait ici avec le transporté. La faute s'oublie, Texpiation la paye.

La Nouvelle-Calédonie, avec son éloignement et son climat, et le nouveau régime pénitentiaire ont dissipé Fhorreur du bagne. L'homme y vit sain, hors de la brume et du froid, qui accentuaient sa misère. Il n'y est plus marqué d'infamie par la chaîne, par le pantalon jaune, par la casaque rouge, par le bonnet rouge ou vert : il est habillé d'un pantalon et d'une vareuse de toile grise, coiffé d'un chapeau de paille. C'est presque un journalier qui passe. Dans la maison, on le gronde, on le brusque, on le rudoie même; on ne l'humilie jamais. Il y est devenu, par les services qu'il rend, une sorte de commensal, d'un genre hybride, auquel on s'est habitué.

Il n*en faut pas moins un certain discernement dans le choix de ces garçons de famille. Un sanguin, aux colères violentes, ne doit pas prendre un transporté qui voyait rouge et jouait du couteau. Mieux lui vaut un simple voleur. Un père de famille qui a des jeunes filles fera bien de ne pas introduire chez lui un homme que ses passions brutales ont mené à nie Noû. Un assassin sera plutôt son affaire. Le ban-

quier évitera le faussaire. Les simples attentats à la pudeur le serviront avec désintéressement et ne violeront pas sa caisse. Un chimiste ou même un pharmacien s'abstiendront de Tempoisonneur. La tentation se double de science et, le cas échéant, serait trop grande. Le faussaire sera sans danger pour eux. C'est la physiologie prudente et sagace appliquée à cette domesticité nouvelle.

Le gouverneur avait à s'occuper de la transportation. Il y a fait établir par le directeur de l'administration pénitentiaire un très grand ordre, une discipline ferme et humaine. Des travaux considérables se sont entrepris et achevés. C'est ainsi que la butte Conneau, qui se tenait comme un morne avancé au-devant de la ville, dans l'espace déjà si restreint qu'elle occupe, a pu être rasée et a fait place pour une extension nouvelle à un vaste terrain. C'est ainsi que s'est faite, sur un parcours de plusieurs kilomètres, une conduite d'eau qui amène à Nouméa en toute saison une eau abondante et salubre au lieu de ces barils échauffés et saumâlres, obtenus à prix d'argent et d'efforts, et qui étaient pendant la sécheresse l'unique et insuffisante ressource des habitants. Cette conduite d'eau perpétuera en Nouvelle-Calédonie le souvenir du contre-amiral de Pritzbuer, comme le

canal Gueydon a consacré à la Martinique le nom de l'amiral qui Ta créé.

Certes cela s'est fait à coups d'hommes et de temps et a usé le nombre et les années. Mais on ne peut demander aux travaux forcés que la lenteur qui ne se rebute pas^ que la résignation qui se prolonge. Elles gardent, à celui qui sera libre sur cette terre où il doit résider, l'âpre habitude du travail et aussi l'idée d'une œuvre personnelle et féconde à poursuivre sur ce sol que ses sueurs de servitude lui ont déjà rendu moins ingrat et plus propice. Au cours de sa peine ou après avoir fini son temps, c'est pour elle-môme, et elle le sait, que travaille une colonie pénitentiaire.

Quant à la déportation, le gouverneur de cette époque a fait mieux que de la réfréner : il Ta apaisée. A la presqu'île Ducos, où se trouvaient peut-être les désespoirs les plus ulcérés, les obstinations les plus farouches^ l'évasion n'étant plus possible, on n'a plus tenté de s'évader. Sous un régime rigoureux, mais juste, où n'entrait que le parti pris de la répression, non de la colère, l'attente et de lointaines espérances ont remplacé la révolte et la hâte. Sur les monticules de la presqu'île, au creux de ses petites vallées, sous les larges brises de la mer qui n'agitent que le milieu

du jour comme la destinée n^agite d'ordinaire que le milieu de la vie, les cases des déportés se sont engourdies silencieuses. On ne leur fournissait pas d'occasion aux témérités ou de prétextes à la plainte.

A l'Ile des Pins, la déportation libre, moins resserrée, est plus active et moins silencieuse. L'Ile à plages de sable est couverte de pins, de banians et de niaoulis. Des champignons de corail, évasés en bas par l'éternelle morsure ou l'éternelle caresse de la lame, émergent de l'eau en corbeilles d'arbustes et de fleurs. A quelque distance de la plage, la suivant d'abord, puis pénétrant au milieu de l'Ile, est une belle route d'une quinzaine de kilomètres. C'est aux abords de cette route qu'à des intervalles de deux kilomètres les unes des autres s'échelonnent les cinq communes de la déportation libre.

La dernière, la plus éloignée, est particulièrement réservée aux Arabes de l'insurrection de l'Algérie en 1871. On les voit, errant çà et là, résignés ou stoiques, sous leur long burnous blanc que serre à la tète la corde en poils de chameau. Leur œil garde une flamme douce à demi éteinte; ils s'inclinent, au passage d'un chef français, avec l'humilité digne qui leur est propre, et, le soir, se prosternant au soleil couchant,

baisent cette terre qui leur est ennemie, mais qui n'en est pas moins celle de Dieu. Aux autres communes, c*est le village français, une quantité de cases basses, en paillotte ou en torchis, moins que rien. La pluie ou la clarté de la lune tombent au travers du toit. Nul ne prend racine en ce lointain pays. Ce n'est pas le fait du déporté seul, c'est aux colonies, aux Indes ou aux lies, comme on disait autrefois, celui de tout

Français.

Nous ne songeons que trop, exilés volontaires ou non, au retour dans la patrie. Plusieurs ouvriers travaillent cependant et se sont construit des ateliers. Ceux-là aiment leur métier comme un art, et le travail comme un plaisir. Ce sont des forgerons, des ébénistes, des tourneurs en bois, deux ou trois peintres, deux ou trois sculpteurs. Ils ont envoyé leurs œuvres à l'exposition de Nouméa en

Mais la grande masse ne fait rien, tourne sur ellemême, s'ennuie. Le jardinet seul, auprès de la case, a quelques fleurs et des légumes. C'est la distraction de la femme, des enfants, du père quelquefois. En somme, tous ces gens-là en leur flânerie monotone, me représentent assez exactement des ouvriers de Paris — ils le sont — qui se promèneraient pendant un diman-

che sans fin, dans la banlieue, sans argent. Ils ne sont d'ailleurs ni arrogants, ni farouches, ni très tristes. Ils saluent d'eux-mêmes le gouverneur quand il vient dans Ttle, le commandant territorial ou ses officiers quand ils passent. Ce sont des saluts échangés d'une façon courtoise et conciliante. Il n'y a plus qu'une consigne que les uns exécutent, à laquelle les autres se soumettent en la respectant.

C'est ainsi que deux années s'écoulent pour la Vire. Elle est tantôt en station à Nouméa, tantôt en excursion à quelque point de Tlle. Elle va deux fois à Sydney, en Australie. L'Australie, c'est dans Torigine, Botany Bay, cette colonie pénitentiaire de laquelle est sorti un continent florissant et fécond. Sydney est une grande ville anglaise hospitalière et aimable. Sa rade est un bras de mer de plusieurs lieues de long. Avec ses sinuosités riantes, ses criques nombreuses, ses collines chargées de végétation et de villas, elle est moins imagée, moins théâtrale, mais plus sûre de l'avenir et, dans une activité sereine, le Bosphore de cette Constantinople des tropiques qui n'a point encore un siècle d'existence.

Au mois d'avril, le nouveau gouvehneur arrive. C'est le capitaine de vaisseau Olry. Il a la même autorité ferme et bienveillante que l'amiral de Pritzbuer. S'il

se réserve, il a des façons froides, un peu haulaines. Quand il se livre, c'est avec un grand charme d'abandon et de camaraderie. Sa taille est moyenne et bien prise, ses épaules larges sont celles de l'homme d'action et du travailleur qui porte aisément sa double charge.

Tout blanc de cheveux et de barbe, il a les sourcils noirs. La barbe^ en collier, encadre un visage bistré où l'œil avec de subites caresses, a une expression d'énergie contenue. Les cheveux blancs, venus avant l'âge, donnent une plus grande jeunesse à la physionomie.

Le contraste a son originalité singulière. La vie en apparaît mieux dans sa sève et dans sa puissance. A quarante-six ans, le commandant Olry est en pleine possession de lui-même. Quelques jours plus tard, il donne pour mission à la Vire de faire le tour de la Calédonie en passant par les lies Loyal ty Les renseignements que je lui fournirais à mon retour lui serviraient pour la tournée d'inspection générale qu'il doit faire lui-même.

Le 27 mai, la Vire partit. Le gouverneur m'avait recommandé de m'occuper des Canaques, de m'informer de ce qu*ils devenaient. Cette recommandation m'avait surpris. Depuis deux ans que j'étais en Nou-

veUe-Calédonie, il avait élé si peu queslîoa des Canaques que je pouvais croire qu'ils n'«xistaient pas ou qu'ils n'existaient plus.

LE8 LOTALTY •

DE COTES. — LA BAIE KD PEOKT.

rAH. — l'île des oiseaux. — BOOKAIL.

UARIAGES DC THANSPOlTiS

Le 27 mai 1878, la Vire appareillait. Ed s'éloignant de Nouméa par le sad-est, elle allait d'abord aux lies Loyalty, puis, remontaDt la c6te es(, devait visiter le nord de la NouTelle-Calédonie, explorer les lies HuoQ et redescendre par la côte ouest à son point de départ. A vrai dire, et pour la première fois, dous allioDs faire coDnaissance avec la Nouvelle-Calédonie.

Notre première étape fut la baie du Sud ou du Prony. C'est une rade merveilleuse, ou plutôt ce sont

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