‹ SQUVENIRS DE LA NOUVELLE - CALEDONIEChapitre 14 sur 54 · LA BAIE DU PRONY · texte numérisé non relu

LA BAIE DU PRONY

trois grandes rades séparées par les Ilots et s'enfonçant par des bras de mer dans l'intérieur des terres. La baie, ses lies, ses collines montueuses, sont toutes bordées ou couvertes de forêts. Cette immense verdure a des profondeurs d*ombre, sombres et bleuâtres. Des sources d*eau ferrugineuse et bouillante s'épandent çà et là des hauteurs et les ravinent en s'y creusant un lit d'argent qui fume. Le grand soleil et la pluie se succèdent sur la baie. Le ciel s'obscurcit de larges ondées qui passent, puis reprend tout son éclat. Il y a dans ce paysage de chênes-gomme, de kaoris, d ormes et de frênes, les belles journées d'été de la Bretagne. La brise s'y imprègne de senteurs, y est fraîche et fortifiante. Un tout petit coin, au fond de la baie du Sud, est habité. Il y a là les chantiers d'exploitation de bois. Il y a des fosses, une scierie à vapeur, des magasins, un camp de transportés chargés du travail. Ils sont soixante, et soit à dessein par suite de la salubrité du climat, soit par hasard, ce sont des valétudinaires ou des gens de la société polie tombés au bagne, des notaires, des banquiers, des médecins. On les voit dans Teau jusqu'à mi-corps ou jusqu'au cou, traînant des pièces de bois, avec des membres chétifs, les épaules déjetées, de maigres biceps sous l'efiTort qu'ils font, quelques-uns avec des

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lunettes. Ils n'ont pas froid, car Teau est tiède, et néanmoinslls grelottent souvent de la fièvre que détermine le contact permanent de l'eau de mer. A ce contact aussi, la peau des jambes surtout se tuméGe, s'écaille, devient malade. Les transportés alors ne travaillent plus, se reposent de longs jours, et, d*un œil mélancolique et vague, contemplent autour d'eux les magnificences de la nature.

La Vire cingle vers les Loyalty. Elle est sortie par le canal de la Havannah, que roulent sur lui-même de violents remous de courants, où s'élèvent du fond jusqu'à fleur d'eau de longues et fines aiguilles de corail. Ce qui frappe, en ces navigations lointaines, c'est rinconnu. On l'a devant soi, latent et pourtant saisissable. Il semble que le flot s'étonne du navire qui le sillonne, que les terres nouvelles tressaillent à sa vue. La civilisation vieillit le monde, étend sur lui un voile d'habitude et de réalité. Là-bas, rien de pareil. L'air est d'une transparence fluide, l'eau a sa clarté lumineuse, les lies, au malin, émergent d'une brume légère et diaphane. Tout cela vit d'un souffle vierge auquel l'homme n'a pas mêlé le sien. Les indigènes, en petit nombre, y sont encore des créatures d'instinct et de sensation en qui la raison sommeille, chez qui le sentiment ne point pas. C'est ainsi que

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