‹ SQUVENIRS DE LA NOUVELLE - CALEDONIEChapitre 21 sur 54 · L*ILE DES OISEAUX · texte numérisé non relu

L*ILE DES OISEAUX

mes d*un lac. L'Ile Huod, d'un demi- mille à peine de diamètre, tangente par un point à la bande intérieure du lagon, y est soudée. Elle est elle-même un lagon plein, une couronne de corail émergeant dans la mer. La brise lui a porté, des lies voisines à son centre, une végétation d'arbustes bas, maigres, rabougris et verts, brûlés du soleil, mais retrempés des rosées du matin et des émanations salines. Puis vient en bordure à cette végétation un sable fin, très doux et, au delà du sable, sur quelques mètres de large, le corail à pic, nu, déchiré d'arêtes. Or, sur les arbustes bas, sont en grand nombre de grands oiseaux couvant leurs nids. Ce sont les frégates à la tête fme, au plumage d'un noir bleu, au tablier blanc sur la poitrine. Et d'autres aussi, hauts de deux pieds, tout blancs de corps, avec un collier bleu et un long bec rose; et ceux-là alternent avec d'autres encore qui ont également le corps blanc, mais un collier rose ou noir et le bec bleu. Ils ont l'œil rond et sur la tête de petites plumes qui se dressent. Ils participent d'un perroquet géant et de l'albatros. Je me suis bien gardé de demander leurs noms. La vue de l'homme les étonne, ne les effarouche point. Ils se penchent en avant, le regardent. Si du bout delà canne, irrévérencieusement, on leur touche le bec, il poussent un cri rauque en secouant la tête.

hérissent leur aigrette, soulèvent leurs ailes. Si Ton insiste, ils s'indignent et s'enlèvent, jusqu'au buisson voisin, de la large et pesante envergure de leurs ailes, à laquelle il faut pour planer les premiers battements et Tespace libre. Sur le sable, ce sont d'autres oiseaux^ mais par myriades, pareils à des hirondelles de mer. Ils s'envolent, obscurcissent Tair. Mais ils ont laissé leurs petits, tout de duvet, pelotonnés dans le sable. Ils reviennent à grands cris, en troupes sur l'homme. De larges plaques d'écaillés qui marchent. Ce sont des tortues. Elles ont trois pieds de long sur deux de large. Puis, dans les an frac tuosi tés du corail, des langoustes sans nombre. En cinq minutes, les matelots en prennent quatorze. Ce sera le plat de haut goût, à Taméricaine. Quant à une tortue qu'on emporte, elle fera trois repas de soupe et de bœuf.

Cependant il est six heures. D'autres bandes ailées reviennent de la pêche, regagnent le gtte. La nuit tombe tout d'un coup sur Tlle des Oiseaux. Le silence se fait, qu'interrompt seulement le bruit de la mer sur le récif. La sensation de Tinconnu grandit, trouble de mélancolie et d'un effroi secret Tâme du visi-teur. Il se sent isolé dans celte tristesse impassible des choses. Cette terre oîi il s'est hasardé ne l'accueille pas, le rudoie, lui serait hostile et sans aide. Il se

BOURAIL lOi

reconnaît petit parmi ces êtres endormis. Qu'il trébuche et tombe meurtri à une fissure du corail, et les oiseaux se réveillant accourront et le déchiqucteront de leur bec ; les tortues, de leur langue pointue et râpeuse, suceront son sang, et les crabes, le tenaillant de leurs pinces, fouilleront sa chair. En quelques jours, il ne sera plus, à ce bout du monde, qu'un squelette nettoyé et blanchi.

Le surlendemain, i 8 juin, la Vire redescend la côte ouest et, le 20, s'arrête à Gomen. La Compagnie foncière de la Calédonie y a tenté une colonie agricole pour l'émigration. Cela n'a pas réussi. Les difficultés et les illusions ont amené l'insuccès. Là où l'activité individuelle de l'homme s'exerce seule avec plaisir, on ne fait rien par une direction et par des plans préconçus. En naviguant toujours entre le récif et la terre, on passe auprès du plateau des Massacres. En ces courants qui tournoient, sur ces écueils qui se dérobent à la vue, deux bâtiments, la JReine des îles et le Secret j se sont perdus en 1865. On n'a pu venger les équipages massacrés qu'en incendiant des villages. Les sauvages s'étaient enfuis. Le dimanche 23 juin, nous mouillons au Gouaro, qui est la rade de Bourail. On remonte à Bourail par la rivière la Néra, quand le flot a grossi ses eaux. On peut prendre aussi la

route de terre qui, sur un parcours de treize kilomètres, suit la rivière. A mi-chemin est le village canaque de Néra. Des cases en paille et des pirogues. Les enfants nus, les femmes, avec des ceintures de longues herbes vertes, se baignent sous de grands ombrages. Le soir, par les nuits de lune, on redescend la Néra en baleinière. L'embarcation glisse sur une eau d'une limpidité de miroir, où se reflètent les rives et les Iles. 11 semble que les épais massifs de verdure, rapprochés par l'ombre, se posent soudain devant la proue, lui ferment le chemin. Ils sont loin encore. La lune argenté leurs cimes et leur feuillage, y fait par endroits des trouées lumineuses et vagues. Le paysage, en ces nuits d'une clarté lactée, a sa poésie rêveuse, est d'un grand charme de sérénité douce. Toutefois, à l'entrée en rade, est la barre de la Néra. Quand elle est mauvaise, on voit se dresser dans la nuit, hautes et blanches, et se succéder en grondant, ses trois lames en volutes. Il faut que, de son avant, l'embarcation les prenne très droit. Elle s'arrête au choc de chacune d'elles, la divise, descend dans le creux qui la suit, marche â celle d'après. Au bout de la troisième, elle entre en eau profonde. Si le canot vient du large, les trois lames l'enlèvent sur leur dos et le transportent, aussi rapides que des flè-

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