LES MARIAGES DE TRANSPORTÉS
ches, dans Teau tranquille de la Néra. Le lendemain de notre arrivée, le youyou du bord a chaviré sur la barre, sans perte d'hommes.
Bourail est chef-lieu d'arrondissement et grand établissement pénitentiaire. On y compte 500 condamnés et 200 libérés. C*est la résidence d'un chef d'arrondissement officier d'infanterie de marine, d'un commandant de troupes, d'un médecin, d'un commissaire de la marine faisant les fonctions d'officier de Tétai civil. Il y a une école, une bibliothèque, un bureau de télégraphe et de poste, des casernes, une église, une prison cellulaire, un hôtel, des ateliers de construction, de nombreuses rues bordées de maisons couvertes en paille. Bourail est la preuve de ce que peut faire avec de grandes ressources la volonté administrative. C'est sous la main de fer de l'administration pénitentiaire, disons plus équitablement sous sa main de force et de justice, que tout s'est créé à Bourail. Tout, môme la famille. Il y a en effet — et c'est le plus bel édifice — un couvent qu'habitent, au nombre de quarante, des femmes condamnées venues de France et que dirigent les religieuses de Saint-Joseph de Cluny. C'est là que sont autorisés à frapper, pour y prendre femme, les condamnés et les libérés auxquels on donne des concessions de terre. Le futur mari voit
les femmes à la messe. Il en désigne une qui lui plaît. Celle-ci est prévenue ; l'entrevue a lieu. « Qu avez-vous fait? dit l'un. — Et vous? » répond l'autre. Les deux fautes, les deux crimes sont en présence, s'interrogent, s'évaluent, s'arrangent à Tamiable pour une vie commune meilleure et d'espérance. Infamie pour infamie, pardon pour pardon. Si le couvent fournit les femmes, une ferme pénitentiaire a fourni les maris. Cette ferme est alimentée, comme main-d'œuvre, par des condamnés aspirants concessionnaires, destinés à aider les concessionnaires établis dans leurs cultures. Dès qu'ils sont suffisamment instruits et qu'ils ont pris femme, ils deviennent concessionnaires eux-mêmes. La vallée de Bourail est magnifique et la plus fertile de tout le pays. C'est là que les concessions se découpent, bien tenues, que les maisons s'espacent à intervalles égaux, uniformément construites, en bonne apparence. Le sol se défriche et se creuse à la charrue. Au soleil du matin, on voit les laboureurs à la besogne et les ménagères au seuil ou alentour du logis dans la basse-cour ou le jardin. La canne à sucre, le maïs, les haricots, le café, le tabac, offrent à l'œil les cases diversement colorées d'un échiquier de verdure. Les troupeaux paissent dans les terrains vagues. Cela est animé, plein de rumeurs et prospère. Et cepen-