L'INSURRECTION ÉCLATE
situation de M. de Vaux-Martin pouvait être critique.
L'insurrection était commencée.
Nous montâmes du débarcadère à Teremba. C'est sur un plateau qu'il se trouve. Tout y était calme et à peu près désert. La briqueterie, en contre-bas et au delà du plateau, brûlait. Les Canaques l'avaient incendiée. De la maison d'arrondissement on découvre une vaste étendue de terrain. Cette maison en bois, à laquelle on arrive par un perron de dix marches ^ est grande et très bien distribuée. C'est un rectangle long qui n'a qu'un rez-de-chaussée. Dès la porte d'entrée, au-dessus du perron, le hall à la mode anglaise. Du hall on passe dans la salle à manger, qui ouvre par une porte-fenèlre sur l'autre face. II y a là un perron semblable au premier. Cette seconde face donne sur la campagne, l'autre sur la mer. A la droite du hall sont des appartements réservés au gouverneur. A gauche du hall, une chambre pour le directeur de l'administration pénitentiaire. Au delà, mitoyennement, le bureau du chef d'arrondissement et sa chambre. De plain-pied avec les deux faces longues, une véranda de deux mètres de large avec une balustrade à hauteur d'appui. Les deux faces courtes n'ont point de véranda : Tune a, en équerre avec elle, une citerne plate en maçonnerie ; l'autre, un mur droit. Au-dessous
n2 SOUVENIRS DE LA NOUVELLE-CALÉDONIE
du rez-de-chaussée, des caves avec des ouvertures roudes grillagées au ras du sol. En somme, c'est une élégante et jolie maison de campagne que son exhaussement rend facile à défendre.
De la maison, en la prenant pour point central, on voit à gauche, à huit cents mètres, les baraquements du bagne, qui sont des murs en torchis avec des toits de paille, la prison, qui est en pierre et massive, la caserne, à trois cents mètres environ, en briques et à grandes fenêtres vitrées, à châssis. En obliquant un peu vers la droite, le village, son église et ses quelques maisons. Devant le village et s'enfonçant dans le paysage à travers les niaoulis, la route empierrée qui mène au pénitencier agricole de la Fonwari et à la Foa.
En embranchement sur cette route, à deux kilomètres de Teremba et sur la gauche, on aperçoit la route de Moindou. Moindou est un village agricole à six kilomètres dans les terres, non loin de la mer, oii se jette la rivière qui Tarrose. Il a été concédé à des colons libres et à des déportés. Au delà de Moindou, les villages canaques du grand et du petit Moindou, des Moméa et des Scindié. A partir de Moindou, la route se continue pendant trente-quatre kilomètres, demi-chemin, demi-sentier, jusqu'à Bourail. De la véranda exté-
LES MASSACRES n3
Heure, on a la rade devant soi et, sur la gauche, des marais à niaoulis et à palétuviers qui se prolongent à droite de la route jusqu'à la Fonwari.
Tout'ce vaste horizon que j'ai reculé en imagination au delà de ses limites est en ce moment-ci calme et désert. Les Canaques ont dû se porter ailleurs. Il n'y a ni un bruit, ni un homme. Gela change bientôt. Une longue colonne d'hommes en chapeau de paille et en toile grise avec des instruments de travail qui sont devenus, des armes improvisées, des faux, des pioches, des limes et des couteaux disposés au bout de bâtons et simulant des piques, des sabres d abatis, puis deux chariots attelés de bœufs, un break, des surveillants en uniforme bleu à galons d'argent, à pied ou à cheval, apparaissent sur la route de la Fonwari. Ils vont lentement, sans doute retardés par les bœufs, dans la poussière qu'ils soulèvent. Tout cela gravit la pente qui, de la route, monte au plateau. C'est le pénitencier agricole qui, sur l'ordre du lieutenant Vanauld, vient d'évacuer la Fonwari. Le directeur, M. Hayes, me l'apprend et m'apprend aussi que les assassinats et les incendies, par les Canaques, continuent dansla brousse. Les chariots en font preuve. L'un est chargé de blessés, l'autre de seize morts. La plupart des blessés sont évanouis, les autres gémissent ou délirent. Les blessures,
presque toutes au cr&ne ou à la nuque, sont depro* fondes entaiUes de coups de hache ou de bec d'oiseau. Tous ces gens-là ont été frappés par derrière, au moment où ils ne s'y attendaient pas, par des Canaques qu'ils connaissaient. Avec les morts, les sauvages se sont exaltés et divertis à des raffinements de cruauté ou de luxure. Des membres manquent, séparés du tronc par la hache. Ailleurs, il y a des ablations par le couteau ou même par les dents, ou des obstructions monstrueuses et dérisoires par des tampons de bois. Je confie les blessés au médecin du poste, M. Dnliscouet, et à Guezennec, le médecin de la Vire^ qui est venu avec moi. Les condamnée de la Fonwari vont se logeraux baraques de leurs camarades de Teremba. Restent les morts. Ils sont embarrassants. Bien que les cadavres soient récents, ils sentent déjà mauvais. Il n'y a sur le sol qu'une faible couche d'humus. II faudrait creuser dans le roc, pour une fosse commune, sur plusieurs mètres d'étendue et à deux mètres de profondeur. Ce serait trop long et, à l'heure qu'il est, par l'épouvante qui plane déjà dans l'air, une besogne inopportune et dangereuse. Je fais seulement constater l'identité. Puis les corps sont descendus sur lequai et embarqués dans un chaland. Le chaland les mène en rade et les jette à la mer avec une pierre aux