LES MASSACRES
pieds. Les requins feront le reste. Un seul de ces corps, dont la pierre s'était détachée, a reparu sur Teau et est venu s'échouer au bord. C'est celui d'une jeune fille. On Ta enterrée là, parmi le corail et les algues, et il y aune croix de bois sur son tombeau.
Vers quatre heures, il y a un incident. On me prévient que le caporal canaque François s'est sauvé dans la brousse, du côté des marais. Il est allé à la petite darse, où sont les embarcations, a mis en ordre quelques objets de sa baleinière, a fait ensuite quelques pas avec tranquillité et tout d'un coup s'est lancé à toute vitesse vers les palétuviers. Ses cinq camarades sont demeurés, soit qu'ils n'aient osé l'imiter, soit qu'en restant ils aient quelque dessein. D'ailleurs, s'ils ne sont pas des ennemis, ils n'ont déjà plus Pair de serviteurs. Ils se tiennent sur le plateau, en rond, accroupis sur leurs talons. Je vais leur parler et je leur demande pourquoi François est parti. Ils simulent l'ignorance, une ignorance voulue, sans répondre un mot, avec un visage qui s'est fait naïf et stupide. On les met en prison.
A cinq heures, une autre colonne apparaît sur la route à l'embranchement de* Moindou. Mais elle est plus épaisse et plus mouvementée que la première, avec des femmes et des enfants. Elle a aussi une mul-
i«6 SOUVENIRS DE LA NOUVELLE-CALÉDONIE
titude d'objets avec elle, des lits, des matelas et des malles. Il s'y môle des attelages de bœufs et des chevaux avec des b&ts. Des chiens l'accompagnent sur les flancs. C'est le cercle agricole. Entouré de villages canaques, et sans armes^ il se réfugie à Teremba. M. de Laubarède, son directeur, ayant auprès de lui sa femme et ses enfants, marche en tète ; il me dit les raisons qui ramènent. Pendant qu'il parle, tout ce monde s'arrête, fait halte, dépose ses fardeaux et attend. Quelques hommes, cependant, ont des fusils, mais vieux, à piston et môme à silex, avec de minces canons, à peu près hors de service. Ces armes de chasse appartenaient aux colons libres. On les a toutefois mises aux mains des déportés plus valides en général que les colons. « Je les leur ai données, me dit M. de Laubarède. — Et vous avez bien fait. — Et si on nous les laissait, dit un déporté, nous en ferions un bon usage. » Ses camarades s'étaient rapprochés avec une attente inquiète et généreuse de ce que j'allais répondre. « Je ne demande pas mieux . Vous allez vous réunir et nommer tout de suite à l'élection un capitaine, un lieutenant et un distributeu r de vivres. Combien ôtes-vous ? »
Ils se comptèrent. « Trente -six. — Et combien avez-vous de femmes et d'enfants? — Neuf en tout.