‹ SQUVENIRS DE LA NOUVELLE - CALEDONIEChapitre 28 sur 54 · LA PREMIÈRE NUIT · texte numérisé non relu

LA PREMIÈRE NUIT

en les soupçonnant, les sauvages n'eussent pu prendre leur élan par-dessus, s'y fussent planté les pieds, auraient poussé des hurlements de douleur. En principe, chacun devait se défendre sur ses positions. Si Ton y était forcé, on se repliait sur l'arrondissement qui devenait le point central de la résistance.

A sept heures, on dîna, car on dîne toujours quand on le peut. Le repas était servi dans la salle à manger, pour de nombreux convives. Il y avait les directeurs delà Fonwari et de Moindou et leurs familles, les médecins du poste et de la Vire. Le Golleur et ses deux seconds maîtres, Taumônier, le télégraphiste, le commissaire de Teremba, les surveillants chefs, d'autres encore. On fit main-basse sur les volailles, les conserves et les vins de Yanauld, le chef d'arrondissement. On parla des choses épouvantables du jour; on mangeait aussi avec appétit. L'émotion, qui a ses répits, a faim. Au dessert, vers neuf heures, l'orage se déchaîna. La pluie tomba par torrents. Les éclairs trouèrent de bandes de feu l'obscurité de la nuit, la faisant ensuite, en leurs intervalles, plus profondément noire. Je sortis à ce moment-là pour faire ma ronde.

Tout le monde était à son poste. A la caserne, mal

éclairée, la foule des femmes et des eofanls se taisait, plbDgée dans la stupeur. Les soldats et les marins se tenaient aux fenêtres, le fusil à la main. A la prison, par la porte à barreaux de fer, je hélai les femmes. Cette prison est assurément le plus beau monument de Teremba. Sur un couloir dallé, de trois mètres de large et de vingt de long, s'ouvrent les cellules. Les portes de ces cellules, d'un bois épais, reluisent sous le vernis. Les serrures énormes, astiquées àl'émeri, sont coquettes. Les compartiments étaient ouverts, et sur leurs lits de camp avaient des matelas. Mais les femmes avaient peur et, timidement, me demandèrent leurs maris. Pourquoi pas? Le difficile était de les trouver, car on avait surtout réuni là des femmes de condamnés concessionnaires, absents ou disparus. Cependant lorsque le surveillant qui m'accompagnait alla, de ma part, chercher ces maris à la caserne, vingt se présentèrent. Ils étaient sans doute revenus.

Je passai aux francs-tireurs. Us s'étaient abrités sous un auvent et se chauffaient à un petit feu de bivouac. A la lueur du feu, on voyait leurs deux sentinelles se promener. Jamais les déportés n'ont fait de grands frais de costume à la Nouvelle-Calédonie. Tels ils sont arrivés, tels, à peu près, ils en sont partis.

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Des deux sentinelles, Tune avait un bonnet rouge, l'autre un képi. Ces deux hommes avaient Tœil vif, la barbe longue qui obliquait au vent, la poitrine nue sous la chemise enlr'ouverte. Ils s'arrêtaient, prêtaient Toreille au moindre bruit, sondaient du regard les ténèbres, se remettaient en marche. Il avaient dû être ainsi aux journées néfastes. Peut-être, en cette inquiète et lente faction, se souvenaient-ils des horreurs delà guerre civile. Mais aujourd'hui, sans tristes haines au cœur, ils n'avaient un fusil dans les mains que pour défendre celte terre lointaine oîi leur destinée les avait jetés. Bien qu'elle leur fût un sol d'exil, pour eux, à cette heure, elle était la France.

A Tarrondissement, le pass wine^ à la mode an* glaise, avait succédé au repas. Les femmes s'étaient retirées, les hommes buvaient et causaient. Cependant les colloques languissaient. La fatigue du jour se faisait sentir. On sommeillait sur ses chaises. On y était bercé par le bruit continu du dehors, par les bourrasques du vent, parle sifflement de la pluie, par les coups de fusil que les sentinelles tiraient de temps à autre, en guise de garde à vous, car leurs \oix, en cette tempête, n'eussent point eu d*écho de Tune à l'autre.

Cette nuit se passa sans encombre. L'orage se dis-

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sipa; un soleil éclatant, le soleil ordinaire, revint avec le jour. A huit heures du matin, le 26 juin, le lieutenant Vanauld, avec sa petite troupe de seize hommes, rentrait à Teremba. Mes huit matelots étaient écrasés de fatigue, mais tout joyeux de cette bonne aubaine. Je les revis avec plaisir, j'avais eu quelque inquiétude pour eux. Vanauld avait rallié le sous-lieutenant de Vaux-Martin. Tous deux avaient passé la nuit à la Fon^ari. La veille, Vaux-Martin s'était admirablement conduit. Il n'avait que six soldats. Il en laissait deux, avec quelques colons capables de se défendre, à la maison de madame X. . , au delà de Fonwari , et poussait avec les quatre autres jusqu'à la Foa, en plein pays d'insurrection. Là il recueillait des colons épars, en fuite déjà, ou qui ne savaient rien de la révolte, et le soir venu, après des courses incessantes, en réunissait et par cela même en sauvait quatrevingts. Vaux-Martin, à vingt-sept ans, avec sa moustache blonde, est un de ces jeunes officiers impétueux, ardents, presque indisciplinés, tant ils sont amoureux fous de l'initiative et de Taction. On doit les surveiller dans les circonstances ordinaires, car ils les compromettent. Il ne faut les envoyer, en les livrant à euxmêmes, qu'aux périls extrêmes. Us en sortent. Vanauld est un officier instruit et circonspect, pru-

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dent et résolu. Il est le strict observateur du règlement et des ordres qu'il reçoit. Nul mieux que lui ne serait à sa place dans ce poste de Teremba, où il faut établir, parmi les contingents divers, la discipline et la régularité. Il est le représentant sévère, absolu, mais toujours juste, de l'autorité à laquelle on doit obéir. Cela le fait un peu raide, lui a nui peut-être. J'esquisse volontiers les compagnons de ma campagne. J'avais intérêt à les connaître, à les juger tout de suite par leurs bons côtés. Vanauld me propose d'entourer tout le camp d'une palissade, et j accepte. On jette immédiatement à l'œuvre les soldats, les marins, les déportés, les colons et les condamnés. Les niaouiis et les bancouliers tombent de toutes parts sous la hache. Les fossés qui les recevront se creusent. En quelques heures, la palissade est déjà debout sur un certain espace.

A trois heures de l'après-midi, le colonel Galli arrive sur la Seudre. Il amène avec lui la 5* compagnie d'infanterie de marine, que commande le capitaine Boulle. Nous allons le recevoir au débarcadère. Le colonel a sa vivacité habituelle, mais un peu nerveuse, surexcitée, presque brusque. 11 marche vite, ne croitpasàcette insurrection. En tout cas, il en aura raison promptement. Elle Tennuie, l'irrite et le dérange.

C'est le mois prochain qu'il devait retourner en France, elle va peut-être le retenir ici. Il voit la palissade cornm encée, hausse les épaules. « Est-ce que vous avez pe ur des Canaques? » me dit-il : Je lui réponds tranquillement. <( Mais oui^mon colonel.» Ma réponse Tétonne un peu. Il est trop bienveillant pour s'en fâcher. Il me d emandeoù l'on en est ici. Je le lui dis. A Nouméa, il y a un grand émoi. On a organisé des gardes nationales, on fait des rondes, et la ville se garde comme une forteresse. Cependant, d'après les nouvelles qu'on a reçues, par le télégraphe, de tous les points de l'Ile, l'insurrection n'a encore éclaté que dans l'arrondissement d'Uaral. Les tribus du nord ne semblent se douter de rien. Bourail ne bouge pas. A Bouloupari, l'attitude est mauvaise. A Canala, les (ribus^ très intelligentes, se tiennent sur une grande réserve. Elles savent ce qui se passe, sont hésitantes. En somme, il en est partout, de ces tribus encore neutres, comme ici où les Moindous, les Moméas et les Scinguiés ne paraissent point avoir pris part aux massacres, mais ne se montrent pas hors de leurs villages. « C'est pour cela qu'il faut aller vite en besogne, » dit le colonel. Il regarde le soleil, puis sa montre, avec impatience. « 11 est trop tard pour marcher aujourd'hui. Cependant on peut

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