‹ SQUVENIRS DE LA NOUVELLE - CALEDONIEChapitre 31 sur 54 · SERVAN ET LES CANALAS · texte numérisé non relu

SERVAN ET LES CANALAS

ter par leur fortune quand elle arrive, qu'ils sachent surtout la porter quand elle est venue.

Voici ce fait vraiment remarquable d'audace et de calme. Les tribus de Ganala se demandaient ce qu'elles allaient faire. On a su plus tard que le mouvement général de la révolte devait avoir lieu le 26 juin. Il avait commencé prématurément à Uara! le 25. Il y avait donc, suivant le succès, à s'y associer, à s'en ' abstenir provisoirement ou à se déclarer ouvertement contre lui. Les sauvages sont lents à se résoudre à quoi que ce soit. Le grand chef Gelima, autrefois caressé par le gouverneur Guillain et qui, avec ses moustaches grises et tombantes, a l'air d'un vieux troupier débonnaire et fatigué, ne se disposait à rien.

Le chef politique, Gaké, astucieux et retors, sup-* putait ce qu'il était opportun de tenter. Nondo, le chef de guerre, se fût abandonné à ses passions de haine et d'ambition. Celui-là, aux sensations soudaines, violentes, irrésistibles, est un vrai sauvage. 11 l'est aussi d'aspect. Nu, agile et grand, il a les membres velus, le poil rouge, la chevelure fauve, en boule, hérissée ettoufTue, le visage sillonné, couturé de rides profondes. La peau en est flasque, sans que le masque cesse d'être expressif. Ce sauvage, qui a tous ses

vices et qui a pris les nôtres, jeune encore, a, tour à tour, sur les traits, Taudace et la prudence du guerrier, l'impassibilité qui ignore, la férocité implacable. Étant perfide et cauteleux, il sait être habile et caressant. En ces moments-là, il a une sorte de bonhomie ; sa figure s'éclaire à une flamme douce du re* gard, à un large sourire. On serait tenté de se fier à lui.

Mais rivresse en fait une brute indomptée et redoutable. Les moindres convoitises, naïves, et sans frein si elles peuvent se satisfaire, abolissent dans cette âme obscure toute reconnaissance et toute générosité. Il s'y glisse ou s'y rue. A côté, au-dessous de lui, sont ses deux frères, Salomon, pire que lui, hypocrite et cruel, et Maurice, qui contraste avec les autres. D'une physionomie ouverte et franche, très intelligent, parlant couramment le français, se plaisant à vivre parmi nous, Maurice rêve des exploits guerriers et de l'amour. J'emploie ce mot-là, parce qu'il indique par exception une nuance de civilisation.

Il y a d'autres chefs aussi, ceux qu'on appelle les petits chefs, Grepa, Badimoin . Mais tous inclineraient à la révolte. Il nous haïssent et nous craignent, et nous les gênons. Quelle renommée pour eux s'ils dé-

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cident la victoire au profit des révoltés, s'ils nous chassent et nous tuent ! et quelles richesses I Plus rien des blancs que leurs dépouilles.

Tandis qu'ils songent à cela, Servan, tout d'un coup, fait appeler les chefs. 11 les accueille bien, leur fait les politesses habituelles à ces entrevues et qui ne se hâtent jamais. Puis tranquillement, mais d'un ton ferme et résolu, il leur dit que les tribus d'Âtal ont surpris traîtreusement des colons d'Uaraï et les ont assassinés. C'est sur les tribus de Ganala qu'il compte pour châtier les coupables. Et afm que l'honneur leur en revienne tout entier, il ne leur adjoindra pas de soldats; il ira, lui seul, combattre avec elles. Ce langage étonne les chefs, leur impose et les domine. Ils se taisent cependant. Mais Servan n'a pas besoin qu'ils lui répondent : — « Allez, leur dit-il en les congédiant, le rendez-vous est pour ce soir, huit heures, à Giu; c'est de là que nous partirons ensemble. »

A six heures il se met en route. 11 monte Coquette^ une jolie jument qu'il contraint à marcher au pas et qui blanchit son mors. Il a avec lui ses cigares, ces éternels compagnons du voyage et du rêvCi et un Néo-H6bridais qui lui sert de domestique. A Giu, il ne trouve que les chefs avec un petit nombre de Ga-

naques. On lui dit qu'il a fallu du temps pour prévenir les tribus, qu'elles prendront des sentiers de traverse et que le grand rendez-vous est à Coindé.

On se dirige sur Coindé en silence. Les chefs sont taciturnes et préoccupés. Servan fume et ne leur parle pas. Les tribus sont en effet à Coindé. 11 y a là plus de quatre cents Canaques en tenue de guerre, la hache, la sagaie ou le casse-tête à la main, la poitrine et le visage barbouillés de suie. Il règne parmi les sauvages uoe agitation extraordinaire, non qu'elle se traduise par des cris ou par de grands mouvements, mais par des allées et venues rapides et discrètes et par des rumeurs inquiètes et vagues. Les chefs délibèrent. Ils tiennent entre leurs mains un officier français, comme victime et comme gage à l'insurrection s'ils le veulent, comme otage s'ils le préfèrent.

Ce qu'ils voudraient savoir, ce qui cause leurs tergiversations, c'est si la révolte a des chances ou non de triompher. Pour cela, ils n'ont qu'à marcher en avant. Le commandant de Canala, en les emmenant avec lui, sans qu'ils aient eu à se déclarer, a peutêtre pris le parti qui leur convient le mieux. Us avise ront. Servan s'est tenu à l'écart. Il a la vertu des sauvages, la patience. Au bout d'une heure, il tire sa

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montre et va vers les chefs. — « Il est temps de partir, » leur dit-il. On le suit.

Ils traversent ainsi pendant la nuit la chaîne centrale par une route muletière parfois dégradée et le plus souvent en surplomb de précipices. Les Canaques, qui ont peur du diable, ont allumé beaucoup de torches. Toutefois la présence d'un blanc au milieu d'eux les rassure. Le diable ne pourra rien contre eux. S'ils tuent Servan, ce ne sera qu'au matin. Us vont à leur allure sautillante, comme des singes au pas gymnastique. De temps à autre, dans les endroits difficiles, Servan met pied à terre, mène son cheval par la bride. 11 y a des haltes assez fréquentes. Cependant elles sont courtes. Les chefs paraissent se décider de plus en plus à marcher jusqu'au jour. Il n'y aura de solution qu'au soleil levant.

Le moment est arrivé, l'aube naît. Du haut d'une colline et grandissant sous la lumière, on aperçoit le pays insurgé. Ce sont les vallées de la Foa et de la Fonimolo, les plaines de la Fonwari et tout au loin la mer. Tout cela est sombre encore, indistinct. C'est une grande verdure et un grand silence. On s'arrête, et l'arrêt se prolonge. Les chefs se sont remis à délibérer.

Cependant quelques Canaques se sont répandus

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dans les alentours. Ils découvrent une maison de colon récemment incendiée et qui fume encore. Il n'en reste que les décombres. Des cadavres de blancs, mutilés, sanglants, à demi brûlés, gisent sur le sol, dans les cendres. Ces Canaques aussitôt accourent, préviennent les chefs. Ceux-ci vont voir. Il se manifeste, parmi les sauvages, une émotion extrême. Ils ont senti le sang, la bête féroce s'éveille en eux. Les chefs reviennent très agités. Ils ne délibèrent plus dans le calme, parlent tous à la fois. Ils est clair que l'insurrection est la plus forte, il y a lieu d'y prendre rang et de s'y affirmer en tuant l'officier.

Gelima seul ne dit rien, Maurice intercède peut* être. Mais le farouche Nondo s'exalte, entraîne les autres. Il a les yeux rouges, le geste menaçant. Il va marcher vers Servan.

C'est Servan qui marche à lui. — « Nondo, lui ditil en souriant, je te donne ma carabine. >»

Ces paroles, dans un tel moment, paraissent singulières. Nondo demeure interdit. — « A moi? dit-il. — Oui, à toi. Si nous devons combattre ensemble avec le colonel et les soldats que nous allons trouver là-bas, c'est un cadeau que je t'aurai fait. Si, au contraire, tu me tues comme tu semblés en avoir Tin-

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tentioD, tu ne pourras pas te vanter de me Tavoir prise. »

Un murmure de surprise et d'admiration court parmi les sauvages. Nondo reçoit la carabine et rougit de plaisir. Il serre la main de Servan et lui dit : — c( Nous sommes avec toi, conduis-nous au colonel, i»

Dès lors il n'y eut plus d'hésitation, et quelques heures plus tard, à la Foa, Servan se rencontrait avec le colonel Galli.

Ce que je viens d'écrire, c'est le colonel qui me le raconta le soir même. 11 en était tout joyeux, ill'était aussi d'un incident qui s'était produit dans la journée.

A peine avait-il eu les Canaques de Canala qu'il s'en était servi. 11 leur avait adjoint quelques soldats et les avait lancés dans la brousse. On avait eu affaire à quelques révoltés, et il y avait eu une sorte d'engagement. Dès le début, Nondo avait élé blessé à la tête d'un coup de sagaie. Malgré l'épaisse chevelure du chef, la baguette avait pénétré de trois centimètres dans le crâne et s'était brisée. Nondo avait dédaigneusement arraché ce qui restait de la sagaie, mais sa blessure Tavait rendu furieux, et ses guerriers partageaient sa colère et son désir de vengeance. C'est là ce qui faisait rire le colonel. CesCa-

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naques étaient désormais nos alliés, ou tout au moins, par l'intrépide conduite de Servan, ils avaient cessé d'être un danger pour Canala.

Le colonel revenait d'ailleurs à Teremba presque tous les soirs. Il arrivait dans le break de la ferme, traîné par de vigoureux chevaux et avec quelques soldats d'escorte sur les banquettes de l'arrière. On appelait le break la voiture du colonel. Dans la journée, commencée de grand matin, il avait brûlé des villages dont il abandonnait le butin aux Canaques. Du reste, on ne voyait pas l'ennemi. Le véritable ennemi pour le colonel, c'étaient les puces de la Fonwari. A l'arrondissement, au bord de la mer, il dormait bien, reprenait des forces. En effet, il était fatigué et tantôt gai, tantôt soucieux. Cela n'allait pas assez vite à son gré.

Cependant, après s'être entendu avec le gouverneur, il devait, le 3 juillet, partir de la Fonv^ari avec le gros de ses forces et se transporter à Bouloupari en traversant tout le pays insurgé. On saurait alors à quoi s'en tenir sur les massacres, et l'on aurait peut-être la chance de trouver les révoltés devant soi. Us avaient coupé le télégraphe de Teremba à Bouloupari, à la hauteur de la Foa, dans la brousse, et le colonel l'avait réparé le 2 juillet dans la jour-

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