MORT DU COLONEL GALLI-PASSEBOSC U
Cependant, jusqu'à un certain point, le sentier était surveillé.
Le colonel avait armé comme éclaireurs quelques libérés concessionnaires qui montaient bien à cheval et connaissaient la brousse. Ces hommes étaient en avant. Tout à coup, Tun d'eux, très intelligent et très hardi, Chàtenet, accourut et annonça les Canaques. Les soldats se levèrent précipitamment. Le colonel cria: « En avant ! » Mais à peine avait-il crié et fait un pas que deux coups de feu retentirent. Ils étaient tirés de si près, qu'on vit la fumée sortir du buisson. Quelques-uns prétendent même avoir aperçu le fusil. « Bien touché ! fit alors, d'une voix forte, le colonel. » C'était, quand même, la parole du soldat pour le succès. Gueitte, qui était tout près, s'y méprit, ainsi qu'à l'accent : '< Ah ! dit-il, mon colonel, vous les avez bien touchés. — Non ! mon pauvre Gueitte, c'est moi qui suis bien touché. » La voix subitement s'était affaiblie. Cependant le colonel descendit seul de cheval. Il resta un instant debout, portant les mains à ses flancs, et s'affaissa sur le sol.
Le capitaine BouUe, en ce moment, faisait tirer, au juger, dans la brousse. Plusieurs décharges se succédèrent. Les Canalas s'en étaient accroupis de crainte.
On en lança quelques-uns dans les buissons, on tenta d'y pénétrer soi-même. Ce fut mutile, on ne découvrit aucun Canaque.
Alors, avec des branches d'arbre et du feuillage, on lit un brancard et on y plaça le blessé. Il souffrait tant, qu'il dit à Boulle : « Laissez-moi mou* rir là, mon ami, je souffre trop. Et vous, marchez sur Bouloupari. » Le capitaine feignit de ne pas entendre. Le colonel, c'est le drapeau, c'est le père du régiment. On ne l'abandonne pas, pour que les sauvages le mutilent et se fassent des trophées de son cadavre. On l'emporta donc, on le porta plutôt, doucement, à petits pas. De cinq minutes en cinq minutes on s'arrêtait, il ne se plaignait plus que par l'expression de souffrance de son visage. On refit ainsi dix kilomètres. Les cavaliers Boutan qui venaient de Nouméa pour joindre le colonel et qui, au lieu de suivre le télégraphe, avaient pris un autre chemin, rencontrèrent la cinquième compagnie sur la route de la Foaà la Fonwari. L'un d'eux courut à la ferme, qui expédia un cavalier à Teremba. Le colonel cependant était arrivé à la ferme. On l'y avait couché, et le docteur Duliscouet lui prodiguait, mais sans espérance de le sauver, ses soins les meilleurs et les
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Tel fut ce récit. Je ne pouvais communiquer avec le gouverneur par le télégraphe, mais j'avais la Vire en rade de Teremba. J'avertis Daniel qu'il eût à appareiller le lendemain, dès qu'il le pourrait, pour Nouméa, afin de prévenir le commandant Olry. Puis je disà BoutanetàServan : « Eu attendant que j'aie reçu les ordres du gouverneur, je vais aller prendre ta place du colonel. Nous partirons demain matin pour ta Fonwari. »
UABCBE POllR BOULOtJPAItl. — LA OPIDÉnr. — LA HAISOH DABOUX.
Le leodemain matin, 4 juillet, à six heures, je partis à cheval avec les cavaliers Boutan. L'émotion causée par la blessure du colonel Galli, très vive à Teremba, avait dû être profonde parmi les troupes qui l'accompagnaient. Je m'en aperçus à mon escorte. Un peu plus d'à mi-chemin entre Teremba et
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la FoDwari, la route passe entre ud champ de cannes à droite et des ajoncs dans un marais à gauche. Boutan fut d'avis de franchir ce p*^ssage au galop. Quelques-uns de ses cavaliers et lui se rapprochèrent même amicalement de moi pour me couvrir. On s'attendait à beaucoup d'audace de la part des Canaques, et l'opinion générale était qu'ils feraient leur possible pour tuer les chefs de guerre des blancs. C'est ce qu'ils pratiquent parmi eux, et il faut reconnaître qu'on en use ainsi partout quand on le peut, il est bien recommandé, dans les combats maritimes, aux gabiers qui sont dans les hunes, de viser de préférence sur le pont ennemi l'amiral ou le commandant. La perte du chef porte toujours^ parmi les siens, un trouble momentané plus ou moins grave dont l'adversaire peut profiter. Le plus souvent chez les sauvages, c'est la (in de la guerre. Aussi disait-on que les Canaques n'avaient tiré que sur le colonel. Et en effet il n'y avait eu que deux coups de feu, tous les deux dirigés contre lui. Un peu au delà du passage des cannes à sucre et quand nous avions repris le pas, nous rencontrâmes un messager que m'envoyait le directeur de la ferme : le colonel était mort.
L'après-midi et la soirée de la veille s'étaient écoulés pour lui dans d'horribles souffrances, et, quand
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il avait quelque répit, c'était la tristesse qui le prenait. C'est qu'il se sentait mourir, tout vivant, en pleine possession de son passé et de l'avenir, si cet avenir n'eût dû lui échapper. Ce colonel de quarante ans avait derrière lui une belle carrière, et tant de jours heureux d'activité et de gloire eussent été devant lui, qu'il entrevoyait encore dans sa pensée! La mort violente qui n'est pas immédiate a cette amertume. Il est trop tôt pour ceux qui partent, jusqu'à ce que les prenne une sérénité haute ou qu'ils se résignent. Ce moment vint pour le colonel. Il fit part à Duliscouet de ses dernières volontés, serra la main de ceux qui l'entouraient. L'agonie commença ensuite, très douce. Le cerveau ne percevait plus la souffrance, n'avait plus qu'une vie automatique. Des souvenirs incohérents, des images anciennes le sollicitaient, s'en détachaient par la parole ou flottaient devant ses yeux, qui s'animaient. Mais le tout était souriant, presque gai. Le colonel prononça le nom d'un officier qui était souvent son commensal, dont il s'amusait, lui fit bon accueil. Deux fois aussi il dit : « Eu avant ! » comme il avait fait dans la journée. A deux heures du matin, il rendait le dernier soupir.
Nous entrâmes dans la ferme par la porte à deux
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battants, à barreaux de bois et peinte eu vert, qui donne sur la route. De chaque côté, il y a des massifs de cactus, de bananiers et d'eucalyptus, où des volières habitées de cagous et de poules cochinchinoises s*abritent des rayons du soleil. Au delà d'un troisième massif en triangle avec les premiers, qui force le chemin d'entrée à se bifurquer pour se reprendre en une allée sablée jusqu'à l'habitation, il y a une jolie fontaine dont l'eau tombe dans une vasque de pierre. Le capitaine Boulle.avait fait mettre les troupes sous les armes en face de la maison du directeur.
Cette maison, très simple, est un rectangle long, à murs en torchis et blanchis à la chaux, à toit de chaume, avec une véranda ou plutôt un auvent, également en chaume, qui en fait le tour, soutenu par de légers poteaux qui s'appuient au sol. Elle a trois portes à deux battants, à panneaux pleins, peintes en vert^ qui s'ouvrent sur la véranda. C'est la façade. Au fond des pièces, à l'opposé, sont les fenêtres.
Dans l'appartement du milieu était le corps du colonel. On l'avait placé sur le lit où il était mort, étroitement cousu dans un drap. Le visage à angles aigus, les membres rigides, se dessinaient sous la
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toile. Ainsi étendu, les bras au corps, les jambes réunies, il me parut très grand. On le mit dans sa bière en présence des officiers, puis le cercueil fut déposé dans le break, qui partit avec un détachement pour Teremba. Le colonel, à son départ, fut salué par les troupes. Le lendemain, il était enterré à Teremba, au pied du mât de pavillon. Le drapeau qu'il avait servi et aimé flottait sur lui.
Nous pouvions craindre que les Canaques, exaltés par ce succès, ne tentassent une entreprise contre la Fonwari. La ferme se trouvait tout à fait sans défense. Elle est dans un bas-fond, entourée d'abord de bois, puis de collines d'où Ton peut voir tout ce qui s'y passe. Le terrain qu elle occupe par elle-même est découvert, mais ses diverses constructions se masquent les unes les autres. Ce sont les cases des transportés, les bâtiments d'exploitation et aussi les ateliers, car la Fonwari, en même temps qu'un établissement agricole, est un petit centre in* duslriel.
Seule, la maison du directeur est relativement sur une éminence. Devant la maison, cette éminence descend dans un creux où il y a l'église et la boulangerie, puis remonte et forme un second plateau où s'élève une vaste écurie à toit de zinc. Tout cet en-
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semble a de loin l'aspect d'un village. La boulangerie qui est en pierre, h porte de bois couverte de tôle, et l'écurie, facile à fermer, pouvaient servir aux troupes ponr la nuit. Les jeunes soldats ont besoin de dormir, et, comme ils sont difficiles à réveiller, il faut qu'ils dorment en sûreté. Ils durent se loger là avec deux de leurs officiers. Quant à la maison du directeur, qu'on désobstrua quelque peu de ses massifs, autour de laquelle on donna de l'air, je la réservai pour les autres officiers, pour Boutan, pour M. Hayes, pour Servan et pour moi. On y pratiqua des meurtrières à rainures fermées de tôle dans les portes et les volets. La défense s'y trouvait organisée par nous-mêmes et aussi par un détachement que je faisais venir de Teremba et que j'avais désigné le matin. C'étaient douze matelots et six déportés. Ils logeraient tout près de la maison, dans deux kiosques. L'un de ces kiosques est à trente mètres devant la façade, l'autre en prolongement de la maison, à quinze mètres à peine de sa face étroite, sur sa gauche. Les condamnés, armés de piques et de sabres d'abatis, occupaient leurs cases. Les cavaliers Boutan, non loin d'eux, avaient une étable. Les Canalas avaient fait leurs feux et leur campement de feuillage tout auprès. En principe, comme à Te-
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remba, il était convenu que chacun se défendrait chez soi.
Il eût été dangereux de s'aventurer dans les embûches de la nuit, parmi ces bâtiments épars sur un sol inégal et ces massifs de verdure. Les agiles Canaques s'y fussent tenus à TafiTût à coup sûr, y eussent bondi plus vite que nous. Notre confiance dans nos alliés était encore médiocre. Il eût pu se faire qu'ils tournassent contre nous. Toutefois, en cas de péril extrême, le clairon de Finfanterie de marine ou celui des marins devait sonner « la casquette au père Bugeaud ». On se viendrait alors en aide. Les cavaliers Boutan avaient un cornet à bouquin.
Ces dispositions prises, nous attendîmes. Dans l'après-midi, le détachement de Teremba arriva. Les douze marins avaient été pris parmi les meilleurs de la compagnie de débarquement. Il y avait quatre gabiers, quatre canonniers, trois fusiliers brevetés et un timonier. J'y avais le patron de ma baleinière. Tous ces braves gens étaient dans la joie. Les six déportés étaient de hardis compagnons, à figure franche et martiale. Leur lieutenant élu de Teremba les commandait. C'était Malherbe, ftgé de quarante-neuf ans, grand, sec, à barbiche rouge, tout en nerfs. A Moindou, il vivait dans la brousse.
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Il avait un bon regard. Je passai la petite troupe en revue. On l'avait armée de chassepots. Puis je dis aux marins en leur montrant les déportés : « Je vous les confie. )>
Le soir, à dîner, nous étions neuf à table, le capitaine Boulle et son sous-lieutenant Anoual, de Vaux-Martin et Duliscouet, le directeur Hayes, le lieutenant Maréchal, Boutan, Servan et moi. Bien qu'étouffé spus ses collines et, à cause de cela, un peu triste^ ce site de la Fonwari est joli. On peut dire qu'il est dans un cercle de monticules chauves et de verdure sombre. Sous la chaleur du jour et aux approches de la nuit, il s*y fait un grand silence. Mais les arbres y ont de frais ombrages, et les parfums de l'eucalyptus et du niaouli s'y mêlent à ceux des (leurs.
Le lendemain, 5 juillet, fut encore un jour d'attente. La Virey partie le 4 au matin, ne pouvait être de retour que le 5 dans Taprès-midi. On s'occupa de la palissade qui devait entourer la ferme. Les niaoulis abondaient, ainsi que les outils et les moyens de transport. Le travail marchait vite et distrayait les hommes. 11 était bon d'ailleurs qu'ils ne restassent pas inactifs et que la fatigue prît la place de la peusée.
Pour ma part, après avoir surveillé la palissade, je demandai au directeur s'il n'avait pas quelque livre à me prêter. Les bibliothèques des pénitenciers ont Walter Scott et Cooper. On me donna Satanstoe. C'était en situation. Je pus lire pendant deux heures les ruses des sauvages, leur patience infinie à préparer un coup, leur foudroyante rapidité à le frapper, quand il est sûr-, leurs raffinements de cruauté dans le succès ou daus la vengeance.
Des voyageurs, traversant une forêt, ont donné un rendez-vous à quatre de leurs amis. Ils les aperçoivent de loin à Tendroit indiqué. Les quatre hommes, assis sur Therbe et les jambes croisées, sont à déjeuner. L'un pique sa fourchette dans le plat. Un autre se verse à boire, il se penche en avant et appuie le goulot de la bouteille sur le bord du gobelet qu'il n'a point pris de sa main gauche. Le troisième, adossé à un tronc d'arbre et les mains sur ses genoux, écoute ce qui se dit. Le dernier fait un geste qui ne change pas, il parle. Les voyageurs s'approchent, s'étonnent de l'aspect persistant des convives, puis les hèlent. Nul ne bouge, nul ne répond. Les quatre hommes ont été assassinés par les Indiens, et leurs meurtriers se sont plu à disposer les
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cadavres dans ces attitudes diverses jjui simulent la vie.
J'en reste là du livre, pour savoir ce que deviennent nos Canaques. Il m'a semblé en effet que, depuis la veille, leur nombre diminuait. Je le dis à Servan. « Mais non, me répond-il, c'est qu'ils se tiennent sou vent dans la maison qui est là-bas, en dehors de la ferme, et qu'on leur a donnée pour garder leur butin. — Ce n'est là qu'une explication^ mon cher ami. ») Alors Servan se met à sourire. : « C'est vrai, ils ont diminué, je m'en suis aperçu et j'en ai fait part à Nondo. Il paraît qu une cinquantaine d'entre eux ont voulu retourner à Cauala pour s'y reposer et y montrer leur butin. J'ai demandé à Nondo pourquoi il ne m'avait pas prévenu. Il m'a répondu que cela m'aurait fait de la peine, a Voilà, commandant, comment sont les Canaques, et je crois qu'il faut les prendre tels qu'ils sont. — Je le veux bien, mais je ne suis pas fâché de savoir où sont allés ceux qui ont disparu. »
Ce soir-là, la Vire est de retour à Teremba. Elle m'amène le commandant Pasquier, chef d'escadron de gendarmerie, un excellent homme que je connais et que j'aime, et le capitaine Lafond, avec quatrevingts hommes de la V compagnie. Ce capitaine, sorti
des rangs, a quarante ans. C'est un officier solide. J*ai aussi une lettre du gouverneur. Il m'invite à aller à Bouloupari, comme le colonel devait le faire. Il s'agit de prouver aux Canaques, en traversant le pays qu'ils occupent, que la mort du colonel ne nous a ni intimidés, ni découragés.
Le départ est fixé au 7 juillet, au matin. Je n*ai aucune inquiétude pour la Fonwari, où je laisse le commandant Pasquier avec quarante hommes de la 7* et le sous-lieutenant de Lafond, Becker. Vanauld a ce qu'il lui faut pour garder Teremba. Je lui écris de ne point s'occuper de Moindou. Il y a là quatre-vingts fusils qui doivent être capables de se défendre. Je recommande à M. de Laubarède de veiller sur ses colons et de ne point effrayer ou molester les sauvages des villages de Moindou, de Moméa et de Scinguié, dont la neutralité, si précaire et si douteuse qu'elle soit, nous est cependant utile.
Le 7 juillet, un dimanche, à six heures du matin, nous nous mettons en route. Tout d'abord, l'attitude des soldats est morne. C'est que les hommes de la 5* refont, de la Fonwari à la Foa, le trajet pendant lequel ils ont porté leur colonel mourant. Les buissons et les pierres du chemin leur sont témoins de cette marche funèbre. Nous passons auprès de la maison