‹ SQUVENIRS DE LA NOUVELLE - CALEDONIEChapitre 37 sur 54 · EN MARCHE POUR BOULOUPARI · texte numérisé non relu

EN MARCHE POUR BOULOUPARI

dés, se haussent sur les étriers. Us reconnaissent ces chemins pour les avoir courus.

Les éclaireurs précèdent les cavaliers Boutan. Ceux-ci forment un contraste avec eux. Ce sont douze gentlemen dans la même tenue élégante et correcte, les houseaux de cuir jaune montant jusqu'au genou, la vareuse bleue serrée à la taille par une ceinture de cuir, le casque de feutre gris, la carabine Snydell en bandoulière, la gourde au côté. Les chevaux de prix s'impatientent au pas, font des courbettes, blanchissent leur mors. Boutan, ferme en selle, marche au flanc de son petit escadron, le regarde avec complaisance.

Puis viennent les francs- tireurs. Ils sont dix-huit, douze marins et six déportés. Les marins ont le grand col bleu à liserés blancs rabattu sur les épaules, la vareuse de laine bleue, le pantalon de toile dans la guêtre, le chapeau de paille. Les déportés n'avaient guère que la chemise et le pantalon de toile. Les matelots leur ont donné leur seconde vareuse, qui les préservera de la fraîcheur des nuits. Ils sont coiffés de chapeaux mous, de casquettes ou de képis. Les francs-tireurs, au passage des embuscades vertes, sondent de Tœil les fourrés, ont le fusil à la main et le doigt sur la gâchette.

Voici le général. 11 est en casque gris, en redingote d'uniforme, un foulard lâche autour du cou, un revolver à la ceinture et uue canne plombée en guise de cravache. Il monte une jument grise de vingt-quatre ans et de l'',60 de haut. Cependant Quimperlé a le pied sûr et, d*un pas allongé, fait ses 10 kilomètres à rheure. Cette bête intelligente connaît la brousse; elle y a, de souvenir et d'habitude, des malices et des gaietés séniles.

J'ai à côté de moi Duliscouet. Il est coiffé d'un chapeau mexicain à larges bords; il a une vareuse d'un bleu vert à parements de velours grenat et à galons d'or, une vaste ceinture rouge et des guêtres de cuir fauve bouclées jusqu'à mi-jambes. Son tout petit cheval, Centaure^ endiablé de pétulance et jaune de pelage, rappelle le premier cheval de d'Artagnan à ses débuts.

Les BouUe nous suivent. Ce sont des soldats d'infanterie de marine, jeunes pour la plupart, insouciants et gais. Dans la liberté de cette marche militaire, ils fument ou mordillent des feuilles de niaouli qui rafraîchissent le palais et trompent la soif. Beaucoup ont des baguettes à la main. Les jeunes soldats, quand ils traversent un bois, coupent toujours une baguette. Us n'ont jamais su pourquoi. C'est de l'instinct.

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Derrière les BouUe sont les vivriers et les ambulanciers. Il y a là deux chevaux de bât avec des civières et deux ânes merveilleux, Lucifer et Lucifine^ qui portent nos provisions. Les hommes sont des condamnés. Ils étaient aptes à tout dans la vie, trop aptes même, ce qui les a menés à mal. Ce sont des (( larbins » qui puisaient dans la bourse de leurs maîtres, des cuisiniers trop experts dans leur art, des clercs indélicats. Ces Frontins sont venus un siècle ou deux trop tard, ou ils ont eu le tort de croire que les valets de comédie sont admis dans la vie réelle, ils n'en excellent pas moins, — bien au contraire, — à tout ce qui est la prestesse des mains, la justesse du coup d'oeil, Tingéniosité de l'esprit. Ce sont des serviteurs dont le zèle est toujours à point, attentifs et parfaits. Grâce à eux, nos provisions s'accroissent, chemin faisant, de fruits, de légumes et des poules vagabondes en détresse autour des habitations ruinées.

Ce sont ensuite les quarante Lafond, moins jeunes que les Boulle, d'une belle tenue. Leur capitaine, sur un cheval noir, marche à leur tête.

Enfin, à l' arrière-garde, les Trinon, un détachement de vingt hommes de la 15* compagnie pris à Teremba. On les a nommés du nom de leur sergent-

major. Celui-ci est un garçon jeune, \if et réfléchi tout à la fois, d'un grand sang-froid, un admirable sous-officier.

Quant aux Canalas, ils sont partout, en tête, en queue, sur les flancs. C'est à coups de sifflet, un sifflet de bord, que Servan les manœuvre et les dirige, qu'il appelle les tribus ou les chefs auprès de lui.

Le plus souvent encore, nous cheminons par des crêtes. De temps en temps, on aperçoit, au creux d'un vallon, dans un bouquet de palmiers et de cocotiers, les toits de chaume pointus d'un village. Tour à tour Vaux-Martin ou Boutan me demandent la permission d'aller le brûler. Les cavaliers descendent alors au galop les inclinaisons du terrain et disparaissent sous bois. Bientôt s'élève du fourré une épaisse fumée noire qui, brillamment, se change en vastes flammes. C'est le village qui brûle. La paiUe pétille, les grands cocotiers se tordent et noircissent, les bambous qui éclatent simulent des coups de fusil.

Les cavaliers reparaissent, font un détour dans la vallée, brûlent un autre village, remontent les pentes au galop, rejoignent la colonne, et, tranquilles comme s'ils n'avaient point fait sept ou huit kilomètres en une demi-heure, ils reprennent leur place.

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D'ailleurs, point de Canaques dans ces villages. Ils ont dû les abandonner à notre \ue.

Vers six heures, nous arrivons à Popidery pour y camper et y passer la nuit. C'est là qu'était Thabilation de M. de Coutouly. Nous occupons un peu audessus un plateau en langue de chat qui domine la mer. Il ne reste de Thabitation que des pans de mur calcinés et des débris de toute sorte jonchant le sol. Sur remplacement de la cuisine, il y a deux cadavres, des chairs cuites que le feu n'a pas complètement consumées. Dans le puits, une chèvre morte.

Un chien, retenu par sa chaîne qu'il n'a pu briser ; s'est étranglé dans son collier. C'est un chien jaune; il glt en avant, comme parun dernier effort, sa langue violacée pendant hors de sa gueule. Mais déjà ces horreurs n'émeuvent plus personne» On a faim et l'on va à la maraude. L'habitation sur laquelle M. de Coutouly et ses serviteurs ont été massacrés était en pleine exploitation. 11 y a de nombreux légumes, des volailles et des pigeons. Servan tue des pintades. Madame de Coutouly, qui, étant à Nouméa, a été sauvée, lui en a donné l'autorisation. On va prendre de l'eau fraîche au bas du plateau. Les chevaux sont mis au paddock. On fait la soupe, une soupe excel-

lente, et Ton dtoe. La nuit descend du ciel, une nuit d'étoiles. Les fronts de bandière se sont formés. Les sentinelles veillent. Je me couche au milieu des francs-tireurs, sur un lit de feuilles et d*herbes qu'ils m'ont préparé. En contre-bas du plateau, les Canalas, qui en ont demandé la permission, font un pilou-pilou de guerre. On entend leurs piétinements sourds et leurs cris, on les voit grimaçants, avec leurs gestes de menace et de combat, passer et repasser devant les feux qu'ils ont allumés.

A six heures du matin, la diane. On va se remettre en route, mais il y a un retard. C'est Quimperlé qui en est cause. Il n'est pas facile de sauter par-dessus les barrières, elles sont trop hautes. Mais Quimperlé connaît les paddocks. .11 ne s'agit, aux fermetures, que de faire glisser les barres dans leurs tenons, et l'on est libre. C'est ce qu'elle a fait en les soulevant délicatement avec ses dents. Les autres chevaux l'ont suivie. On en prend quelques-uns, des innocents. Les stockmen les montent à poil, poursuivant les autres.

Quimperlé promène longlemps les stockmen, a l'air de se laisser prendre, fait volte-face au galop, en décochant des ruades, entraîne avec elle ce qui lui reste de compagnons. Il faut que Boutan, ce centaurCi

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s'en mêle avec son grand fouet. Tout rentre dans Tordre.

A peine avons-nous fait un kilomètre que, sous do grands arbres, on me signale un cadavre. Nous perdrions du temps à le brûler. Je dis de passer outre.

Boutan s'approche de moi. C'est le frère d'un de se^ cavaliers, un Anglais. Nous faisons halte. M. M... est (levant le cadavre de son frère, un associé de M. de Coutouly. Il est debout, la tête découverte, silencieux, recueilli, les yeux humides. Le corps est là, tout raide, dans une vareuse bleue, lui aussi, la tête fendue.

On amoncelle sur lui de légers branchages d'abord, puis du gros bois, et on le brûle.

A midi, nous nous arrêtons pour déjeuner à la maison Daroux. C'est à peu près à mi-chemin de Popidéry à Bouloupari. Là aussi, il y a des cadavres et (les débris. En me promenant avec Duliscouet, nous Irouvons à quelque distance de l'habitation détruite, lierrière des buissons, une barrique d'eau-de-vie de- I)Out et pleine. L'eau-de-vie déborde même par la honde, qui n'est pas en place. Notre crainte est que les Canalas ne la trouvent, et je dis à un caporal d'aller chercher quelques hommes pour la tirer de là

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et la montera l'endroit où sont les troupes. En attendant que les hommes arrivent, nous gardons la barrique, le docteur et moi. Quelques Canalas rôdeurs surviennent, puis d'autres. Ils sont émus à la vue de la barrique, trempent un doigt dans Teau-de-vie, le sucent, Ty trempent encore. Ils nous sourient, nous sollicitent du regard et à demi du geste pour que nous les laissions boire. Les voilà quinze, ils se voient en nombre, ils deviennent d'une mimique pressante, aimable encore, farouche déjà. Il ne saurait y avoir rien ni personne entre un sauvage et son désir. Heureusement les soldats arrivent, roulent la barrique.

 la fin du déjeuner, on distribue un petit verre d'eau- de-vie à chaque homme de la colonne et à chaque Canala. La barrique n'est que bien peu entamée. Je la fais renverser. Elle se répand à pleins flots sur le sol. Les Canaques poussent un cri de surprise et de regret presque indigné. Comment est-il possible qu'on fasse une chose pareille? Je fais se dér chausser les hommes qui ont les pieds fatigués ou malades, et longuement ils les trempent et les lavent dans les flaques d'eau-de-vie. Les Canaques regardent cela en hochant la tête.

On se met en marche, et, sans autre incident que

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de brûleries villages et de passer à côté d'habitations de coloDs incendiées et pillées, la colonne expéditionoaire arrive vers cinq heures du soir à Bouloiipari.

A peine étions-nous arrivés à Bouloupari que nous eûmes une alerte. Un cavalier accourait à toute bride de la brousse. C'était un cavalier Moriceau. M. Moriceau, aucien ortîcier de marine, avait amené en effet à Bouloupari, comme Boutan à Uaraï, un certain nombre de volontaires à cheval qui l'avaient

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pris pour chef. Ce cavalier apportait la nouvelle qu*à trois kilomètres du poste et daus les bois qui renvironoeot, le capitaine d*infanterie de marine de Joux était entouré par les Canaques. Le capitaine était parti le matin en reconnaissance avec une vingtaine de ses hommes et quelques cavaliers Monceau. Il revenait à la fin de la journée, quand les Canaques, au nombre de deux à trois cents, surgirent de toutes parts. Il les écartait à coups de fusil; mais les sauvages, se baissant et se relevant avec une prestesse étonnante, ou s*effaçant derrière les niaoulis, n'étaient pas atteints. Us avaient quelques fusils et quelques revolvers et venaient, en tuant un cheval, de démonter un cavalier. Ce succès les enflammait d'ardeur ; s'enivrant, selon leur habitude, de leurs cris et de leurs piétinements, et brandissant leurs armes, ils rétrécissaient leur cercle autour de la petite troupe. C'est le moment redoutable, car ils s'élancent alors tous à la fois avec une impétuosité qui ne recule plus . De Joux, serré de près, faisait bonne contenance. Mais dans ces bois déjà obscurs, les approches de la nuit rinquiétaient.

Voilà ce que me dit le cavalier. J'avais sous la main mes dix-huit francs-tireurs; je dis à Maréchal, qui les commandait, de partir avec eux, et tout aussitôt

nz sonvKNiHS de la nouvelle-calédonie

ces braves gens^ oubliant la fatigue de leur longue marche, s'élancèrent au pas de course. Une heure plus tard, ils revenaient avec de Joux, qu'ils avaient rencontré à la sortie du bois et qui s'était dégagé tout seul.

Bouloupari est sur un plateau ou plutôt sur deux plateaux qui se rejoignent, au même niveau, par un chemin étroit bordé d'arbres. Sur le premier plateau, du côté de Nouméa, est le poste proprement dit, lu gendarmerie, le télégraphe, les magasins de vivres; sur l'autre, d'où l'on domine la route que nous avions suivie, est le camp des transportés. A la gendarmerie, jo trouvai le capitaine de frégate Caillet avec cont niatolots du Toge et dix artilleurs sapeurs. Le capitnino do Joux, avec quarante soldats et les cavaliers Moriooau, occupait le pénitencier. C'est ce lorrain, alors dégarni de troupes, que les Canaques avaient travoi^é on courant le iO juin pour y porter lo mourir*^ ot l'inoondio. Il était désormais préservé do semblables has;irils.

U^$ Parrixéo. lopriunior souci des soldats déjà induslrioux axait oto do so faire dos abris. C'étaient des bmuohos d'arbn\s ooupéos dnntos ot qu'on enfonçait on torrt\ ooUo do do\aut d'un m^tro do hauteur celle do dorri^rt^ prt^squo au ras du soK ot sur lesquelles

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on disposait ud toit de feuillage. La face ouverte se présentait au dehors du camp. C'est là que les hommes passeront la nuit. En campagne et dans les circonstances où nous sommes, un soldat doit dormir avec son fusil dans les bras comme une maîtresse. On a bien fait de se hâter pour les abris, car la pluie tombe à torrents pendant toute la soirée.

Ma première préoccupation fut celle des vivres. Bouloupari a son port dans la baie Saint- Vincent : c'est Bouraké. Il y a là un poste de quelques hommes, un môle et un magasin. Les navires mouillent devant rétablissement. Une route de dix-huit kilomètres, praticable aux voitures, va de Bouloupari à Bouraké.

Tous les malins, six charrettes, attelées chacune de seize condamnés, allaient à vide à Bouraké et, par un soleil brûlant, en revenaient chargées de vivres. Eu arrivant, après avoir fait ces trente-six kilomètres, les attelages n'en pouvaient plus. La sueur ruisselait de leurs membres. Les hommes les plus vigoureux étaient mornes, épuisés. D'autres avaient la poitrine haletante et qui sifflait. Il y en avait de blessés par les cordes de trait aux épaules, ou avec des plaies aux jambes que la fatigue avait creusées et la poussière du chemin envenimées. Le docteur pansait les

plus malades. C'était un triste spectacle et alarmant, car il fallait recommencer le lendemain. Toutefois, depuis que cette corvée se faisait, la nourriture avait été plus abondante.

Or, par un malentendu de l'administrât ion, Tordre arrivait, dès le 9 juillet, d*en revenir à Tétat ordinaire, c'est-à-dire de ne donner que cinq repas de viande par semaine au personnel libre, et trois aux condamnés. Celait insuffisant pour tous, car à la guerre il faut que la ration soutienne bien le courage, mais surtout pour les derniers. J'écrivis aussitôt au gouverneur qu'avec ce que j'exigeais des transportés j'avais besoin pour eux de deux repas de viande par jour, de trois cents grammes chacun. Si ce n'étaient les hommes, c'étaient les muscles de ces bêtes de somme humaines qu'il fallait nourrir. J'ajoutais que les Canaques sagayaient les bœufs dans la brousse. Nous en avions trouvé deux percés de sagaies.

La réponse du gouverneur ne se fit pas attendre. Il m'autorisait à agir comme je le voudrais. 11 y avait aussi un débarcadère, par une route praticable, àdeux kilomètres seulement de Bouloupari. De la baie de Saint- Vincent, on remontait avec la marée à ce débarcadère par la petite rivière de Yoga. Je fis marché

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avec un fouruisseur pour qu'il amenât par là trois jours de vivres par semaine. Cela diminuait d'autant les écrasants voyages de Bouraké. La Yoga avait, il est vrai, des rives de palétuviers d'oîi les embuscades et les coups de fusil étaient faciles, mais nous commencions àmoins croire à Faudacedes sauvages.

Ils se livraient cependant à des bravades. Vers le soir, à deux ou trois kilomètres du poste, ils incendiaient des maisons ou même des paillotes qu^ls avaient négligées jusque-là. On les \oyait confusément à la lueur des flammes, et ils poussaient des cris. Peut-être était-ce une ruse pour nous attirer à leur poursuite. On désigna de bons tireurs, et les balles des chassepots produisirent sans doute leur effet. Les incendies cessèrent. Il y eut mieux.

La maison Chardat était à quatre kilomètres de distance dans la brousse. Servan me demanda d^aller s'y embusquer avec quinze soldats. Pendant la nuit, il ne se passa rien. Au petit jour, Servan, sauf à revenir sur ses pas, sortit ostensiblement de la maison avec douze de ses hommes. Il y avait laissé le sergent Crinon et deux soldats. C'est alors que des Canaques s'approchèrent. Le chef était en tête, une torche à la main. Crinon, qui s'était posté à

une fenêtre entre-bâillée, attendit qu'il fût à trois pas, et de la balle de son fusil lui cassa le crâne.

D'ailleurs, presque tous les jours, de grand matin, Servan partait avec ses Canalas, des cavaliers Boutan ou Moriceau et un détachement de marins ou de soldats. Nous pouvions suivre sa marche aux villages qu'il brûlait. Il opérait contre les tribus de la Ouameni, contre les Owi et les Koa du côté de Thio. Parfois il surprenait et tuait quelques Canaques, rarement. Les sauvages se dérobaient. Un certain nombre, même de ceux qui avaient notoirement pris part aux massacres, se réclamaient des missionnaires ou, promettant de se convertir, sollicitaient leur protection. C'est ainsi que je dus écrire à un Révérend Père. Je lui disais que je comprenais la sollicitude qu'il portait à ses ouailles, que je comprenais aussi son zèle de prosélytisme et ses espérances à l'endroit des païens, mais que, précisément parce que je comprenais tant de choses, je le rendais absolument responsable de ce qui se passerait sur son territoire. Néanmoins, tout semblait indiquer que le gros des sauvages se réfugiait et se fortifiait au Ouitchambô. C'est, à quelques kilomètres de Bouloupari, une haute montagne aux contreforts nombreux, aux pentes abruptes et toutes couvertes

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de bois. C'est laque devaient se concentrer les efforts de l'attaque et de la défense.

Cependant les troupes qui n'expéditionnaient point s'occupaient sans relâche de travaux divers. Mais c'est quand on a le plus à faire qu'on fait le plus. Ou transportait sur le plateau de Nouméa, où l'espace était suffisant, le camp des condamnés. Les baraques se démontaient, venaient sur des charrettes ou à dos d'homme, se réédifiaient. Tout autour du poste, les niaoulis tombaient sous la hache, on en faisait la palissade. Le gouverneur avait l'intention de construire un poste à la maison Daroux. De Bonloupari à Daroux, en ligne droite, pendant huit kilomètres, il n'y a que des bois. Le commandant Olry m'écrivit à ce sujet qu'il y avait lieu d'ouvrir à faux frais la route qui, du reste, était projetée depuis longtemps et que des jalons indiquaient. Qu'estce que c'est que d'ouvrir une forêt quand on est en train?

On s'y jeta aussitôt et tous les jours, avec cent transportés et cent soldats et marins. Neigre, un géomètre, et Koch, un agent des ponts et chaussées, que j'avais trouvés à Bouloupari, traçaient les bords de la route, maintenaient l'alignement des jalons. Du matin jusqu'au soir les arbres s'abattaient sous la cognée ;

des feux d'iDcendie qu'on allumait dévoraient les repaires et les fouillis d'herbes et de végétation, calcinaient les troncs et les racines. Aux ravins ou aux cours d'eau, on biseautait les talus juste ce qu'il fallait pour qu'un chariot de bœufs pût les descendre et les remonter. La forêt s'ouvrait de la sorte, quand nous apprîmes qu'une roule coudée, mais qui n'avait que deux kilomètres de plus de parcours et qui était praticable aux voitures, allait de Bouloupari à l'établissement d'un colon, M. deTouris, sur la Ouameni, et de l'établissement à la maison Daroux. Ou suspendit le travail, qui n'avait plus sa raison d'être immédiate, mais qui se trouvait ainsi à demi préparé pour d'autres temps.

Il y avait eu une grande promiscuité dans la besogne. Les soldats, les marins et les coudamnés avaient travaillé ensemble. Non point tout à fait ensemble, car chacun avait sa tâche à part, mais dans la même atmosphère d'efforts tentés et de résultats couquis. En campagne, d'ailleurs, il n*y a point à s'occuper de ces vétilles, il faut aller droit devant soi. Les Anglais le comprennent bien ; ce sont des gens pratiques.

Un jour, le heutenant de Moriceau se trouve seul au camp avec sept cavaliers. Ce heutenant.

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SaxlOD, long et sec, est, dit-on, rhomme le plus fort de la Nouvelle-Calédonie. H saisit un bœuf par les cornes et Tabat sur le sol. Ce jour-là, il voudrait aller à Thio. C'est loin et en plein pays insurgé, ils ne sont que huit cavaliers en tout ; c'est peu. Le danger pour ces petites troupes, c'est d'avoir un blessé. Je voudrais qu'ils fussent au moins dix. D'ailleurs, les deux hommes que je leur adjoindrais, en les armant, connaissant le pays, leur serviraient de guides. Ce sont deux condamnés qui se sont présentés, un écuyer de cirque et un domestique qui montait à cheval. Je dis à Saxton : c Est-ce qu'il vous répugnerait d'avoir ces hommes-là? — Mais non, s'ils se battent bien », me répondit-il de sa voix calme. Us furent aussitôt incorporés en camarades parmi les autres. 11 est vrai que la camaraderie anglaise, très froide, ne s'engage pas à grand'chose.

J'eus quelques ennuis sur un autre terrain. Avec nos marins, nous faisons tout. Us se battent, manœuvrent leur navire, le chargent et le déchargent, se prêtent à toutes les corvées. Us nettoieraient avec tranquillité les écuries d'Augias. Dans Tarmée, il n'en est point de même. Le premier jour où s'amorçait la route de Bouloupari à Daroux. je commandai pour le travail un officier et vingt

hommes. L'ofQcier vint à moi, très ému. Les soldats, selon lui, ne devaient manier que le fusil. — « Mais, lui dis-je, quand il s'agit, en temps de guerre, de s'ouvrir une forêt, la hache est aussi noble que le fusil. » Il n'était pas convaincu. « Du reste, ajou- *ai-jCi j'y ^2iis moi-même avec mes matelots. » J'y allai, en efTet, avec les francs-tireurs. A quelques jours de là, pendant le défrichement, je m'aperçus que cet officier avait la même attitude mécontente. Cela m'impatienta, je descendis de cheval et j'allai à lui. ce Voyons, lui dis-je en le prenant par le bras, nous avons eu ensemble d'excellents rapports à Nouméa. Ce ne peut pas être cette forêt qui vous importune à ce point. Il y a autre chose. — Eh bien I oui, c'est que vous faites tout pour la marine et rien pour rinfanterie de marine. — A la bonne heure ! nous y voilà. Mais en quoi ? — Tous ces jours-ci, il y a eu des expéditions. Vous les avez toujours données à M. Servan, quoiqu'il y ait au camp des capitaines plus anciens que lui. — C'est que ces expéditions se font surtout avec les Canalas, que Servan les manie très bien, qu'ils ont confiance en lui et qu'il y aurait peut* être inconvénient à les mettre sous les ordres d'un autre officier. Je n'ai en vue que le bien du service et je désirerais vous en voir persuadé. En voulez-vous

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deux preuves ? — Volontiers. — C'est Yanauld qui est à Teremba. Je lui ai laissé une lettre par laquelle je lui enjoins de ne céder son commandement à aucun officier d'un grade supérieur au sien, quel que soit ce grade. C'est que Yanauld, par ses qualités, est absolument l'officier qu'il me faut à Teremba. Et, si j*ai fait cela, c'est surtout contre les capitaines de bâtiments qui pourraient vouloir le supplanter. — Et le second exemple ? me dit plus doucement mon interlocuteur. — Vous êtes aussi difficile à persuader que saint Thomas. La seconde preuve, et c'est une demiconfidence que je vous fais, la voici : Ce matin encore, Servan est parti en expédition. 11 a avec lui Maréchal et un enseigne de vaisseau qui est plus ancien de grade que Maréchal et à qui le commandement reviendrait de droit si Servan était blessé. Or Servan peut l'être, car on pousse jusqu'au Ouitchambô, et il peut se produire des incidents. Eh bien, Maréchal a dans sa poche l'ordre écrit de moi de prendre le commandement. C'est que je le crois plus capable de Texercer que ne le serait l'enseigne. Vous voyez donc que l'infanterie de marine a sa part de ce que vous appelez mes préférences et de ce qui n'est que l'appréciation, aussi juste qu'il m'est possible de l'avoir, des exigences du moment et du

mérite de chacun. » Je tendis la main à rofficier qui me la serra. Je Tavais convaincu, à peu près.

Si j'ai rapporté cette conversation, c'est que j'écris des souvenirs qui me sont personnels, c'est aussi parce que je crois qu'à la guerre il ne faut jamais envisager que le but à atteindre sans se préoccuper outre mesure des personnes et des positions. S'il y a à choisir un officier, ce doit être, avant tout, celui qui a le plus de chances de réussir. Le grand art, il est vrai, consiste h ne point froisser celui qu'on évince* On peut y parvenir avec des égards et de la courtoisie et en lui attribuant d'autres fonctions dont on grandira l'importance et qui cadreront avec sa nature d'esprit ou son genre de mérite. 11 sera bientôt satisfait, parce qu'il s'y mouvra à l'aise. Dans les circonstances d'une campagne, il y a des postes pour tout le monde et pour toutes les aptitudes. La malice d'un général est de mettre chacun à sa place.

Le 18 juillet, conformément à l'ordre que j'en reçus du gouverneur, nous nous mimes en route pour retourner à Uaraï. Le départ eut lieu à une heure de l'après-midi. La colonne était disposée dans le même ordre qu'à l'arrivée. En passant la rivière au bas de l'ancien camp des transportés, Quim/)erlé me joua un de ces tours qui lui étaient familiers. Elle s'était ar-

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rêtée pour boire, ayant de l*eau jusqu'au ventre. Tout à coup je la sentis fléchir des quatre jambes. Je pen* sai qu'elle était vieille et que j'étais trop lourd pour elle. Point du tout ; elle se baignait, et, refusant de se lever, me força de me baigner avec elle. Par cette grande chaleur, cela n'avait rien de désagréable. Nous campâmes le soir à la maison Daroux. Le capitaine de Joux y était depuis la veille avec des soldats et des condamnés pour y construire un poste. Cet officier, très ardent et très capable, avait déjà tracé son blockhaus et creusé ses fossés. La maison lui avait fourni des ressources de différents genres. 11 avaitrctrouvé dans la brousse une meule, des outils, des provisions, des meubles. C'est ainsi que je pus dor* mir dans un lit sous un abri de feuillage. Le lendemain matin, à sept heures, nous partîmes de Daroux et nous passâmes par la station Brun, que les Canaques avaient incendiée et pillée. Là encore, nous trouvâmes des cadavres qu'on brûla. Toutes sortes de débris gisaient épars sur le sol ou dans les cendres. Je me rappelle une gravure des Natchez dans un cadre noir, le père Aubry et Chactas enterrant Atala, et une autre, Poniatowsky franchissant l'Elster. A onze heures, nous faisions halte sur les bords de la Oua- Tom et sous de grands ombrages, pour y déjeuner.

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L'appétit, aiguisé par la fatigue, la fraîcheur des bois après la marche, le repos sur la mousse épaisse, la causerie du repas, le désordre pittoresque du campement, l'imprévu de cette vie à tous hasards, rendent ces sites délicieux. On y est pour une heure dans le far mente et sur le qui-vive. Nous sommes à quatre kilomètres du grand village de Tom, sur la lisière du territoire d'Areki. Ce chef, dont les terres sont entourées par les tribus insurgées, avait peut-être été contraint de prendre part à la révolte. C'est lui qu'on accusait de Tincendie et des meurtres à Thabitation Coutouly.

Toutefois, depuis que les hostilités avaient commencé, on n'avait pas vu ses guerriers parmi les bandes qui couraient la brousse. Il ne bougeait point des crêtes de ses montagnes ni des retraites presque impénétrables de ses mornes et de ses forêts. 11 semblait vouloir s'y tenir, dans une altitude indécise, à l'abri ou à l'aiTûl des événements. Le grand village de Tom, celui qu'Areki habitait d'ordinaire, se trouvant près de notre halte, nous y allâmes après le déjeuner. Il était al)andouné : on y mit le feu.

Le soir, nous reprîmes à Popidéry notre ancien campemeut. Le lendemain matin, nous nous mimes

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en roule pour la Foa et la Fonwari. A partir de la Foa, nous nous aperçûmes que les Canaques avaient profité de notre absence. Un pont de bois sur la route avait été brûlé ; les fils du télégraphe, coupés de distance en distance, pendaient des poteaux, étaient élongés en travers du chemin. Les chevaux s'y prenaient les pieds. Il n'y avait plus trace de la maison de madame X... Ataï avait cessé de se montrer galant. A la nuit tombante et par une petite pluie fine, nous arrivions, le 20 juillet, à la Fonwari. Le commandant Pasquier et le directeur Hayes n'y avaient pas perdu leur temps. Le mamelon du haut, puis la ferme en son entier développement étaient entourés de palissades.

Voici, en somme, quels étaient les résultats de notre excursion : nous avions traversé à deux reprises tout le pays insurgé, brûlé une centaine de villages et tué quelques Canaques. Quant à la situation générale, en apparence la même, elle ne s'était point améliorée. Canala était en sûreté, et le commandant du Beauté mps' Beaupré^ laissant son navire à Pam, s'était installé parmi les tribus du nord. Maintenues et bien traitées par lui, elles ne se livraient contre nous à aucun acte d'hostilité. Mais à Bourail et plus haut, dans le nord-ouest, où était

rhabitatioD d'uD colon, M. Houdaille, il y avait des symptômes mauvais. M. Houdaille se trouvait entre deux (rlbus qui se battaient pour leur compte à cause d'un enlèvement de femme par le chef de Tune d'elles. Hélène, les Troyens et la Grèce. L'autorité du chef d'arrondissement, qui avait voulu intervenir, avait été tout à fait méconnue par les tribus en armes, tandis que M. Houdaille se sentait quelque peu menacé par les deux partis en présence. On ne voyait pas trop ce qui sortirait de là. Dans notre arrondissement, les chefs des Moindous, des Moméas, (les Scinguiés n'étaient plus allés voir Vanauld. Leurs Canaques ne se montraient plus, vivaient à demi dans leurs villages, à demi au delà, dans les bois, prêts à disparaître et probablement à s'insurger. Les arrondissements de Bouloupari et d'Uaraî étaient donc dans toute leur étendue en insurrection déclarée ou latente.

La première chose à faire était de rencontrer les Canaques, si on le pouvait, ou sinon de les harceler sans relâche. Dans les derniers jours de juillet et dans les premiers jours d'août, il y eut plusieurs expéditions coup sur coup. Le cœur de la révolte était la vallée de la Foa, appelée aussi la vallée de Naina, du nom du chef qui l'occupait. Là également

LES EXPÉDITIONS SOUS BOIS iHl

était un grand chef, Moraï. Quant à Ataï, il y exerçait Tautorité suprême. Ses possessions, cependant, étaient ailleurs, à quelques kilomètres sur la gauche de la Fonwari, un peu vers le nord, dans une belle vallée extrêmement fertile qu'on appelait, de son nom, la vallée d'Âtaï. Au-dessus de celle vallée étaient un pic et des bois habités par les Farinos, tribu, disait-on, encore indécise. Ataï et ses guerriers avaient déserté leurs villages et leurs terres pour se concentrer en insurrection dans la vallée de la Foa.

Celle vallée, que traverse la rivière de la Foa, en s'infléchissant vers le sud et en se rendant à la mer, est un inextricable fourré de végétation. C'est sous ses herbes hautes que s'enfonce le chemin du colouel. 11 n'y a sous bois que des sentiers canaques où Ton est parfois obligé de passer en se courbant. Elle est coupée de ravines et de petits cours d'eau comme l'Amboa, la Fomoa et la Fonimolo, et semée «le villages défendus par des barrières que consolident les fils de fer enlevés au télégraphe. Tel était co repaire qu'il fallait fouiller avant tout.

On parlait dès trois heures du malin, en pleine nuit et en choisissant de préférence les nuits sans lune. On s'organisait eu colonnes dans l'obscurité,

sans lumières qui eussent trahi le mouvement du camp. Les colonnes, généralement au nombre de trois, avaient leurs postes assignés au périmètre de la vallée et devaient converger de là à un même village ou à un même point. Elles avaient la même composition de soldats et de francs-tireurs. Leurs guides étaient excellents. C'étaient Neigre et Koch que j'avais amenés de Bouloupari, et Gallet, un géomètre que j'avais trouvé à mon retour à la Fonwari. Servan répartissait ses Canaques dans les trois colonnes ou agissait seul avec eux. Je faisais aussi venir des francs-tireurs, marins et déportés, de Teremba. C'était alors l'enseigne de vaisseau Le Golleur qui les commandait. Je pus remarquer, dès la première fois, ses qualités singulières de courage, de sang-froid, de résistance à la fatigue. Ce petit Breton était de bronze et d'acier. Comme il ne connaissait rien de la brousse et que Maréchal, au courant du pays, pouvait aller tout seul, je lui donnai Gallet pour guide. Lui et Gallet, qui avait six pieds de haut, s'étaient pris d'une vive sympathie l'un pour l'autre.

Au point du jour, les colonnes se trouvaient aux positions indiquées et se dirigeaient par les sentiers vers le rendez-vous. Mais toujours le lieu

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