‹ SQUVENIRS DE LA NOUVELLE - CALEDONIEChapitre 39 sur 54 · LES KXPÉDITIONS SOUS DOIS · texte numérisé non relu

LES KXPÉDITIONS SOUS DOIS

guiés s'étaient retirés dans les bois qui séparent Moindou de Bourail. On ue put en rencontrer un seul. Leur défectiou, tout au moins, était consommée.

Ces résultats nuls des expéditions à la vallée de la Foa, celte autre insurrection sourde qui gagnait du terrain avant de se déclarer, constituaient un mauvais état de choses. Il fallait aviser.

11 y avait à la Fonwari, dans le camp, un bruit qui s'accréditait. Si les expéditions ne réussissaient pas, c'est qu'elles étaient dénoncées aux Canaques. Par qui? Par des condamnés. Directement, c'eût été difficile ; mais il y avait des intermédiaires. La veille ou l'avant-veille de l'insurrection, deux condamnés,

Pottier et Robergeol, renommés pour leur intelligence et pour leur audace, s'étaient évadés. On supposait qu'ils faisaient cause commune avec les Canaques et les aidaient de leurs conseils. De connivence avec quelques-uns de leurs camarades du pénitencier, ils s'approchaient de la palissade pendant la nuit ou au matin et là recevaient avis des expéditions qui se préparaient ou même de celles qui se mettaient en marche. Rien, en effet, n'eûX été plus aisé, et le remède n'aurait pas été commode à trouver. Il aurait fallu surveiller dans sa vaste étendue tout le périmètre de la palissade, et le danger aurait été, dans un camp si rempli d'éléments divers, de provo* quer, avec la suspicion et les délations en permanence, les discordes intestines qui les accompagnent : il y avait, en conséquence, à se garder de la fiction et à n'envisager que la réalité. La réalité, c'est que la Fonwari était trop loin de Tendroit où l'on voulait opérer. Avant même de rien tenter sur la vallée de la Foa et pojr se rendre aux positions, il fallait faire huit, dix et douze kilomètres. De si longues marches avec de jeunes soldats ne sont pas silencieuses. Elles amènent çà et là, quelque soin qu'on prenne, par la lassitude de l'attente, des mots échangés, quelque rire, quelque éclat de voix.' Elles

ont ces bruits divers, si légers qu'ils soient, qui se perçoivent dans la nuit. Le moindre espion dans la brousse en porte la nouvelle aux siens. Au moment d'agir, le soldat, déjà fatigué, n'a plus qu'un regain d'ardeur. S'il y a eu des tentatives vaines, cette ardeur n'a plus assez de confiance dans la réussite, et la réussite lui échappe.

Ce n'est pas, comme on se mettait à le prétendre, que les Canaques fussent impossibles à surprendre. On les surprenait au contraire assez aisément quand ils n'étaient pas sur leurs gardes. Nous venions d'en avoir deux exemples. A un kilomètre de la Foa, il y a le plateau de Tia, où l'on avait installé, pour la culture, un camp de condamnés concessionnaires. Les bâtiments de cette exploitation avaient été détruits par les insurgés. Toutefois, il y restait une grande quantité de maïs, et Hayes me demanda à Taller chercher.

On partit en plein jour, à neuf heures du matin, avec des voitures à bœufs, les concessionnaires et un détachement que commandait Maréchal. Vers midi, nous y allâmes à cheval, Vaux-Martin, le docteur Duliscouët et moi. Le maïs avait été ramassé et chargé sur les voitures ; ou se reposait. Le plateau de Tia est strictement fermé par des bois; d'un seul

côté, il s'étead par une pente douce et libre, de plusieurs centaines de mètres, jusqu'à sa lisière de verdure. Sous cette verdure est le village canaque de Tia. Nous le croyions abandonné. Maréchal me proposa de le brûler. Il partit. Ses hommes causaient entre eux, ne prenaient aucun soin de se cacher. A sa grande surprise. Maréchal, en arrivant au village, y vit les sauvage^. Eux aussi faisaient leurs provisions. Lçur grand chef de guerre, qu'on reconnut, se courbait et remplissait sa corbeille de taros. Quoiqu'on le vit de dos et que dans sa position il présentât une cible favorable aux tireurs, on ût feu à la fois et si précipitamment sur lui qu'on le manqua. Il bondit sous bois, et ses Canaques le suivirent. 11 est probable qu'ils nous avaient vus sur le plateau en train de récolter le maïs et que, dès lors, ils ne s'étaient plus occupés de nous.

Une autre fois, il y avait eu une petite affaire entièrement inattendue. Servan était retourné à Ganala avec nos alliés, mais il nous avait laissé Maurice et une vingtaine de guerriers. Un jour, à deux heures de l'après-midi, Maurice était parti en reconnaissance sur des collines boisées qui s'étendent vers la vallée d'Ataï. 11 revint presque aussitôt. 11 avait découvert, en effet, des Canaques occupés à la récolte et dont

les sentinelles ne veillaient pas. Si on lui donnait un chassepot pour lui et six francs-tireurs pour soutenir ses CanalaSy il se faisait fort de surprendre les révoltés. Il eut un chassepot, trois marius et trois déportés, et repartit. Sa petite troupe se glissa si bien dans les herbes, qu'elle arriva sans être vue à la première sentinelle. Celle-ci rêvait. Maurice Tabaltit d'un coup de hache. On parvint à la seconde, qui fut expédiée de même. Alors, il est vrai, les Canaques eurent l'éveil.

Us étaient plus nombreux qu'on ne l'avait pensé. Us se mirent en hurlant à danser autour des Canalas et des fraucs-tireurs, qu'ils enserrèrent d'un cercle de plus en plus étroit. Les francs-tireurs s'étaient adossés les uns aux autres, et faisaient feu de leur mieux. Mais les Canaques, selon leur habitude, se baissaient et se relevaient avec une teUe prestesse, qu'on les atteignait peu. C'est là que, pour la première fois, les francs-tireurs apprirent à saisir le moment favorable. Quant aux Canalas, ils se troublaient. Et pourtant, s'ils se débandaient, ils étaient perdus et les francs-tireurs écrasés. Maurice vit cela, et, se tournant vers les sauvages : a Hé ! vous autres, faut pas mollir; le premier qui fiche le camp, je lui envoie un coup de fusil. » C'était dit en canaque; il me

le redit ainsi en français. La situation toutefois était critique. Heureusement, pendant que Maurice avait gravi tout droit la colline, un détachement que conduisait Maréchal Tavait contournée pour prendre les Canaques à revers. Maréchal se hâta au feu et arriva. 11 était temps! Maurice et les francs-tireurs furent dégagés, et, bien que les révoltés prissent la fuite à toute vitesse, on put en rejoindre quelques-uns avec des balles.

Ces rencontres prouvaient que les Canaques n'étaient pas insaisissables. 11 ne s'agissait que de les avoir à sa portée, et, pour cela, de déplacer de la Fonwari à la Foa le point de départ des opérations. Je demandai au gouverneur, qui me Taccorda, la permission d'établir un poste à la Foa. Ce furent Lafond et Koch qui furent chargés de cette besogne. Je partis avec eux, le 12 août, pour choisir remplacement.

A la sortie de la ferme, la route de la Fonwari à la Foa contourne pendant quatre kilomètres environ des collines dénudées et traverse sur des ponts de bois de petits torrents. Elle arrive alors à la rivière de la Fonwari. C'est un large cours d'eau limpide, sur un fond de sable fin et de cailloux blancs. On la passe à gué. Toutefois les grandes pluies, en

moins d'une heure, la grossissent à un mètre ou deux de hauteur et la précipitent en l'étalant sur ses rives.

Au delà de la Fonwari, la route, pendant trois kilomètres encore, se continue, bordée de broussailles, de cactus, de bananiers et de lauriers-roses, parmi des champs de maïs et de cannes à sucre. On y voit éparses les maisons incendiées des concessionnaires. De distance en distance, il y a des monticules de sable rouge ou d'épais blocs de verdure que le défrichement n'a point fait tomber. Là se trouvent des lianes rares, de belles fougères, une sorte de liège entourant des arbres de haute futaie, des bancouliers, des banians, des pandanus, des papayers, des orangers, des citronniers, des figuiers canaques et le faux acajou ou arbre à goudron, d'où suinte un liquide noir qui fait enfler la peau à son contact. On parvient ainsi aux deux habitations de madame X... et de M. Lauzanne qui se faisaient face. Tune à droite Tautre à gauche de la roule. Elles ne sont plus que des cendres au ras du sol.

A partir de là et pendant les deux derniers kilomètres, ce ne sont plus que des bois de niaoulis. Enfin on laisse, sur la gauche, la gendarmerie détruite, et, quittant la route, on gravit un ma-

melon où était un camp de transportés. 11 y a encore le four et une maison intacts. C'est ce mamelon que nous choisîmes. Il domine la rivière de la Foa, qui coule à ses pieds, et toute la vallée de Naïna. Il commande aussi les deux routes de la Foa à la Fonwari, et de la Foa à Canala. On y est au centre même de rinsurrection, et, dès qu'on descendra sous bois dans la vallée, on pourra, du premier élan, Vy saisir corps à corps. Tout est propice à la construction du poste, les niaoulis el les bancouliers en abondance. Le bancoulier est un bois doux, qui ne dure pas, mais qui est facile à travailler. Cela seul importe, car il faut faire très vite. 11 y a aussi dans les environSi dressées en charpente équarrie, des maisons de concessionnaires. Il n'y a qu'à les prendre, à les démonter et à s'en servir. C'est autant de fait pour le blockhaus.

Nous en traçons aussitôt les limites et celles de la palissade. Il est convenu avec Lafond que, sauf le blockhaus, on ne fera rien de jointif. Cela perdrait du temps. Des pieux en terre, pour lapalissade, suffisent contre des sauvages. On est au 12 août ; il faut que le 24 tout soit prêt, le blockaus debout, sinon achevé, pour abriter et loger les hommes, la palissade en place. Lafond aura ses soldats de la 7* ; Koch,

200 SOUVEiNIRS DE LA NOUVELLE-CALÉDONIE

cent travailleurs pris parmi les coodamnés d'Etat. La Fonwari se chargera des convois de vivres, et ce qui restera de transportés et de troupes débroussaillera la route sur tout son parcours, de manière que les convois puissent passer sans avoir trop à craindre des embuscades. Cette perspective de rapidité sourit à tout le monde, à Lafond surtout et à Koch. Ils me promettent que le poste sera prêt pour le 24 août.

Dès le lendemain, on est à Tœuvre. Les Canaques ont dû assister invisibles à nos dispositions sur le mamelon. Ils ont, en effet, brûlé le four et dispersé ou brisé des outils qu'on avait retrouvés et mis en tas sous un petit hangar. Déprédations puériles. Cependant, les premières nuits, il n'y a à dormir que la moitié des soldats. A défaut de la paUssade en bois, il est bon d'avoir une palissade vivante. Évidemment aussi, les Canaques se sentent menacés, s'inquiètent, se concertent, se préparent à un grand coup. Leurs feux augmentent chaque nuit dans toutes les directions, se rapprochent du poste qu'on construit, l'enveloppent. Il y a, dans le silence et dans les ténèbres, les grandes rumeurs des pilouspilous.

Mais il faut beaucoup de temps aux sauvages pour prendre une résolution. Ils délibèrent encore, que

LA COLONNK tOl

la palissade s'achève. Pourtant il court ce bruit singulier que le poste sera attaqué le 24. Les soldats et les travailleurs se le disent et, au fur et a mesure que les jours s'écoulent, se le répètent et se l'affirment. D'où vient ce bruit-là? On ne le sait. Qui l'a fait courir? Personne. On n'a aucun rapport avec les Canaques. Les Canalas sont partis. 11 existe néanmoins, sans origine et sans preuves. J'en plaisante avec Lafond et avec Koch, qui se font manœuvres et qui activent le travail. « Eh bien, me dit le capitaine, ces sauvages, on les recevra. » En même temps que ce poste de la Foa, j'ai une autre préocupation : c'est d'avoir, pour opérer contre les sauvages, non point des colonnes, mais une seule, une vraie. Les soldats sont braves, disciplinés, excellents ; mais la plupart sont trop jeunes, ont besoin d'être endurcis à la fatigue. Avec la bonne humeur gaie, un peu légère de leur ftge, ils ne prennent pas assez au sérieux celte guerre de circonspection, de ruses et d'efforts qui doivent se tendre jusqu'à se rompre, sans se rompre. J'aurais voulu des hommes faits, brisés à toutes les ronces de la brousse et peut-être aux misères de 4a vie, d'une résistance froide et qui se prolongeât aux privations de tout genre et à l'obstacle quel

qa'il fût, des partisans et des coureurs de bois. J'en avais un noyau déjà dans les francs-tireurs. Les marins, pris parmi les meilleurs de la Vire^ n'étaient plus trop jeunes. Presque tous avaient trente ans. La mer les avait trempés aussi, âme et corps, à ses durs labeurs. Les déportés, eux, avaient de trente à cinquante ans. C'étaient d'anciens soldats en France, des pionniers et des bûcherons en Nouvelle-Calédonie. Toutefois, douze marins et six déportés, ce n'était pas assez. Je me fis envoyer par Le Golleur, qui les choisity six autres marins et six autres déportés de Teremha. Celame faisait trente francs-tireurs. Je leurvoulus une annexe : des hommes d'une autre espèce, qui prendraient quelque chose de leurs qualités, mais plus qu'eux encore familiarisés avec la brousse, des sortes de fauves à lancer plus vite encore sur les Canaques dans les halliers. J'avais remarqué quelques-uns de ces hommes que le colonel avait armés, d'autres qui nous avaient servi de guides. J'armai résolument vingt condamnés, de ceux que me désigna Hayes, non comme les mieux notés, mais comme les meilleurs à employer. Ils s'appelèrent les éclaireurs de la brousse ou plutôt, peu après, les Mercury, du nom du surveillant qui les commandait, un brave homme. Les Mercury furent aussitôt

LA COLONME 203

soustraits au régime du péuitencier, eurent leur case h part et la ration d'hommes armés. Quant aux Trancs-tireurs, je les soignai comme on fait d'un corps d'élite à qui Ton donne un peu, auquel on demande tout. Ils eurent, comme les soldats, leur caserne pour y dormir, mais six d'entre eux, chaque nuit, couchaient tout habillés dans le kiosque, près de la maison du directeur. C'était le peloton d'alerte. Le jour, ils campaient et prenaient leur repas, même le café du matin, sous la véranda, près de ma fenêtre. Là, ils se rattrapaient du silence des marches, bavardaient comme des pies, faisaient des festins homériques de bœuf et de légumes dans une immense marmite en fonte et fumaient à discrétion les cigares et le tabac de la fokola. Cette herbe étonnante, cultivée et fabriquée à la ferme, baptisée du nom de Fokola-Havane par l'agent de culture, avait terrassé, les rendant pâles et débiles, les plus intrépides fumeurs. Elle faisait les délices des francstireurs. J'avais adjoint à ceux-ci, pour que rien ne leur manquât comme appel dans la brousse, un clairon de la 5' compagnie, Duteich. Il avait la poitrine large, aussi puissante qu'un soufflet de forge. Il était petit et trapu, avec des jambes arcs-boutées et solides au sol comme les pattes torses d'un basset.

Sa physionomie avait une douceur intrépide et naïve. La colonne existait.

Tout à coup, le lundi 21 août, à quatre heures du soir, un cavalier que m^envoie Vanairld arrive de Teremba avec son cheval blanc d'écume.

Les Canaques attaquent et incendient Moindou. Cela me paraît bien exagéré. Justement, c'est l'heure de l'inspection, et les francs-tireurs sont sous les armes. Maréchal est avec eux. Je lui dis : « Prenez-les et allez mettre de Tordre là-bas. Aussitôt que ce sera fait, vous m'enverrez un courrier. »> Maréchal part. 11 est à peine cinq heures et demie que je reçois de ses nouvelles. Les francs- tireurs n'ont mis que trente-cinq minutes à parcourir huit kilomètres. D'ailleurs, à leur arrivée, tout était terminé. Les Canaques n'avaient fait qu'une irruption rapide aux abords de Moindou. Ils avaient surpris et massacré dans les champs, sur place, six colons, brûlé quelques paillottes, et avaient disparu. Les colons du village, pris au dépourvu, s^étaieut réunis en armes trop tard. Maréchal me demandait ce qu'il avait à faire.

Cette échauffourée de Moindou me donnait de l'humeur. Je n'avais jamais été très partisan de l'armement de ces gardes nationaux. Je savais qu'ils

Page 1