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pas. » Le sergent-major ne regardait pas du mftme côté que Lafond. a Mais pardon, mon capitaine, fit-il en sursaut, les voici. » Et en effet, de Tautre bord de la rivière, deux cents Canaques sortaient au même instant de la brousse. En poussant de grands cris, ils passaient le gué rapidement et montaient vers le poste. Aussitôt on courut aux armes ; mais, par Tordre de Lafond, chacun se tint au pourtour intérieur de la palissade, à divers points indiqués d'avance pour la défense générale de Tenceinte. La palissade était d'ailleurs suffisamment garnie. Il y avait les soldats, les travailleurs avec leurs outils et Mercury avec quelques-uns de ses éclaireurs, qu'on employait depuis deux jours comme ouvriers d'État.
Lafond, dans son instinct de soldat, ne voyait à la porte de Naïna qu'une fausse attaque. Les Canaques devaient avoir imaginé que les blancs s'y porteraient en masse, et alors, eux, d'un point op* posé, s'élanceraient vers la palissade déserte, la franchiraient, et par le nombre et la surprise se rendraient maîtres de la position. Précisément Lafond observait un bourrelet de terrain qui se trouvait, au delà de la porte d'Âtai, à quatre-vingts mètres à peu près. Ce bourrelet l'avait toujours
inquiété, et il comptait l'aplanir plus tard. On pouvait s'y dérober à la vue. Le capitaine ne se trompait pas.
A peine avait-il donné ses ordres, qu'il vit surgir de ce pli de terrain plusieurs centaines de Canaques. Sans crier, ils bondissaient vers le poste. Un feu bien nourri^ auquel ils ne s'attendaient pas, les arrêta net, les rejeta précipitamment en arrière, à leur abri, où ils s'accroupirent. On eût pu croire qu'ils avaient disparu. Quant aux Canaques de la rivière, ils gesticulaient encore, ne s'avançaient plus. Le gros du danger était passé. Cependant les Canaques de la porte d'Ataï se relevèrent bientôt tous ensemble, mais, cette fois, sans aller de l'avant, lancèrent des pierres de fronde. Taillées en pointe aux deux bouts, elles sifflaient dans l'air, tombaient en parabole sur le blockhaus, ou se beurtaient en ricochant aux pieux de la palissade. La volée envoyée, les Canaques se baissaient, se soustrayaient aux regards. On allendait pour les viser et pour les tirer l'instant court et imprévu où ils se dressaient. Quelques-uns avaient des fusils, dont ils se servaient au ras du sol.
11 devait y avoir là, pour cette attaque longuement concertée de la Foa, toutes les tribus insurgées de
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l'arrondissement. Par le travers de la scène, non à grande distance, dans les niaoulis, les femmes excitaient les guerriers. Alors les volées de pierres de fronde, avec de grands cris, devenaient plus fréquentes. Quoique nos hommes fussent à Tabri derrière la palissade, quelques pierres leur arrivaient par ses interstices de continuité. Une de ces pierres atteignit Mercury, lui ouvrit le front, le renversa. Une autre brisa les dents d'un condamné, une troisième contusionna un soldat à Tépaule. Cette attaque, qui n'avait plus de résultat possible, dura deux heures. Les sauvages y mettaient une obstination d'impuissance et de fureur. Elle prit fin avec la nuit. Les assaillants découragés se retirèrent sous bois et n'allumèrent même point leurs feux accoutumés.
Je reçus le lendemain matin le rapport de Lafond. 11 m'envoyait en même temps des écorces de niaoulis tachées de sang. C'était le seul indice que les Canaques eussent perdu quelques-uns des leurs. Ils avaient emporté leurs morts. Le commandant Pasquier secouait la tête. « On en a tué, on en a tué, disait-il, ce n'est pas bien sûr. C'est comme à Bouloupari. On dit aussi là-bas qu'on en a tué. 11 faudrait des preuves. »>
J'allai à la Foa féliciter Lafond, et je partis avec Le
Golleur, Gallet et les francs-tireurs. Tout ce mondelà se répétait ce qui s'était passé la veille, od était enchanté et pas content. C'est qu'en effet la colonne avait eu son projet pour le lundi 26 août. Elle devait, ce jour-là, fouiller à fond la vallée de Naïna avec une méthode nouvelle inventée par Gallet. Les francs- tireurs, Le Golleur e( Gallet craignaient que, par suite de leur échec de la veille à l'attaque du poste de la Foa, les Canaques n'eussent disparu.
Le lendemaio matin, 26 août, h cinq heures, tandis qu'il faisait nuit encore, les francs- tireurs n'en allèrent pas motus en expédition. Us entrèrent sous bois en grand silence, avec des précautions extrêmes. Les sabres-baïonnettes étaient passés à la ceinture
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sans leurs fourreaux. Autrement, ils eussent fait du bruit. Le bidon ou la bouteille que portait chaque homme était recouvert de drap ou de flanelle.
La colonne, et c'était là le nouveau système inauguré par Gallet, marchait à travers la brousse, ne suivait pas les sentiers. Les sentiers, jusque-là, avaient été la sécurité des Canaques. Ils étaient surveillés par eux : ils y tendaient leurs embuscades à coup sûr. Les blancs^ en effet, n'étaient-ils pas hors d'état de ne pas les prendre ? Il les leur fallait comme aux chevaux, comme aux bêtes lourdes. Les sauvages en plaisantaient. Les sentiers leur disaient tout : que les blancs étaient venus, qu'ils s'étaient arrêtés à tel endroit, qu'ils allaient venir. Aussi, ce matin-là, les sentiers restant déserts, les Canaques étaient tranquilles. La colonne, tout à coup, arriva à un campement improvisé, caché sous les arbres, dans une demiclairière. Les révoltés, depuis le commencement des hostilités, n'habitaient plus leurs villages, dont on savait à peu près la position et qu'on eût pu découvrir. Ils se faisaient, avec des branches et des écorces de niaouli, des cases d'une nuit ou d'un jour, se déplaçaient sans cesse. A la vue du campement, la colonne s'arrêta. On était aux premières lueurs du matin, et les Canaques s'éveillaient.
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L'un d'eux, qu'on reconnaissait un chef à la plume blanche de ses cheveux, se promenait avec insouciance. Il aperçut les blancs, en demeura immobile d'étonnement, n'en croyant pas ses yeux. Gallel l'abattit d'un coup de fusil. Tout aussitôt, les Canaques eurent l'éveil, bondirent dans les bois et s'échappèrent, point si vite cependant qu'on n^en atteignit quelques-uns. De nouveau, la colonne s'avança dans la brousse, avec moins de précautions, en se hâtant. Elle espérait surprendre d'autres campements. C'est ainsi qu'elle en trouva un second, non loin d'un sentier. Là, les Canaques étaient debout avec leurs armes, plus nombreux, inquiets. Ils avaient entendu les coups de feu. En voyant les francs -tireurs, ils poussèrent leur cri de guerre, lancèrent leurs pierres de fronde. Les francs- tireurs, que la chasse animait, leur répondirent par une clameur d'entrain, mirent leurs sabres-baïonnettes au bout du fusil, coururent à eux, les jetèrent dans le sentier, où ils s'enfuirent. On s'en alla plus loin, toujours en pleine brousse, sans se gêner alors, comme une meute, sabrant les lianes et cassant les branches, faisant sa trouée. Mais la brousse, elle aussi, s'emplissait d'autres bruits qui, grandissant, se rapprochaient. De toutes parts, les sauvages s'appelaient, s'avertissaient,
à leur tour cherchaient les blancs. On se rencontra dans un espace étroit, où Therbe n'était point haute, tout semé de niaoulis grêles. Les Canaques, au nombre de cent cinquante environ, se répandirent en cercle autour des francs-tireurs. Ceux-ci durent se grouper pour leur faire face. Les sagaies n'eussent point eu la hberté deleur jet et ne pouvaient servir ; mais les pierres de fronde en quantité, sans relâche, traversaient Tair. Elles ricochaient des arbres aux hommes, entamaient les uns, contusionnaient les autres. Les noirs avaient aussi des fusils. Une balle effleura le front du vieux Floch, un gabier, Tégratigna à son passage, le moucheta d'une goutte de sang. Une autre tangenta le bord du chapeau de paille du second maître Chabot, le lui fît tourner sur la tète. Gallet, voyant trop tard un sauvage qui le visait, n'eut que le temps, à tout hasard, de se jeter derrière un niaouli. L'arbre mince ne Tabritait que bien peu. Cependant la balle se logea dans le niaouU, épargnant Gallet. Le Golleur, très petit, courait un danger moindre» Les coups passaient par-dessus lui. Les hommes tiraient rapidement, se choisissant un but. Duteich ne faisait point le coup de feu. Bien campé sur ses jambes, le torse en arrière, le bras gauche arrondi, le clairon aux lèvres, il jouait la « casquette au père Bu-
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geaud » . Sans s^iuquiéter des pierres qui Favaient décoiffé, la tôle nue, les joues enflées, le «-égard placide, il rythmait le combat. Toutefois les Canaques augmentaient en nombre, et la situation, sans être alarmante, devenait douteuse. Le GoUeur et Gallet imaginèrent une feinte. Les francs-tireurs se formèrent en colonne et, comme s'ils abandonnaient la lutte, se replièrent sous bois avec vitesse. Le cercle des Canaques s'était rompu ; eux aussi s'étaient groupés en un gros d'ennemis, s'enhardissant à la poursuite. Ils avaient lâché la fronde et saisi la hache. Au bout de quelques minutes, brusquement, la colonne fait volte-face et avec de grands cris, tandis que Duteich sonne la charge, fond sur les sauvages et les culbute.
On reprend alors le chemin du poste ; mais deux ou trois fois encore, sur le parcours, les Canaques se montrent à la colonne, ne tentent plus de Tenvelopper ou de l'assaillir, lui envoient des pierres de fronde ; on les écarte à coups de fusil. Ils disparaissent enfln, et on sort à peu près de la brousse. Duteich sonne alors des fanfares ou joue une marche pour alléger à ses camarades la lourdeur de la route. Ses robustes poumons ne sont pas plus fatigués que s'il venait, pendant trois heures, de jouer de la mu-
sette à une noce de village. Ah ! le brave petit clairon !
Nous apercevons la colonne qui passe la rivière et qui monte au poste. Elle a un air satisfait, mais singulier, avec un peu de mystère. Les francs-tireurs ont à la main leur mouchoir enroulé, et dans ce mouchoir il y a quelquechose. Les voici tout près. Le GoUeur et Gallet font ouvrir les mouchoirs. Nous voyons ce qu'ils contiennent. Ce sont des oreilles. Il y en a six paires. Les francs- tireurs sourient de plaisir à leurs trophées. <« Alors, leur dis-je, vous avez tué six Canaques. » Le pelit Durand, un gabier, s'avance : « Pardon, commandant, nous en avons tué douze. — Comment, douze? — Oui, nous n'avons coupé qu'une oreille à chacun. »> Les francs-tireurs ne soufflent mot, ils rougissent, lis sont honteux du mensonge ou de l'outrecuidance de leur camarade. Je dis à Durand : « Pourquoi me fais-tu des contes? Ta vois bien que chaque paire a ses deux oreilles semblables, les oreilles d'une même tète. — Pas la mienne, commandant, il y en a une grande et une petite. Regardez plutôt. » On s'approche, on regarde, on compare, c'était vrai. Durand est félicité, avec un peu d'envie. Il avait eu une bonne idée, et on regrettait sans logique de n'avoir point faitcomme lui. « Nous en au-