LE THÉÂTRE
Fonwari, chaque lendemain du retour de la colonne, un détachement commandé par un officier et guidé par Neigre s'en va àTopposé des lieux que la colonne a visités la veille ou même à quelqu'un de ceuxlà. C'est au gîte qu'on retrouve les animaux sauvages.
Ces marches, ces chasses, l'escorte des convois, sont au soldat une fatigue salutaire qui lui plaît, lui sont aussi des distractions. Il en a d'un autre genre. Âla Foa et à la Fonwari, il y a un théâtre. Cela s'est vite organisé. C'est un passe-temps qu'aiment les troupes. Il se rencontre toujours parmi elles des jeunes gens d'un esprit alerte et gai, d'un talent d'imitation original et prompt. Ils montent sur les planches et s'y meuvent d'instinct, comme s'ils les avaient pratiquées, moins dans la farce des tréteaux que dans le rire aimable et le couplet attendri du vaudeville. Il y a également des musiciens, des ténors qui s'ignorent eux-mêmes, mais qui retiennent les airs qu'ils ont entendus, des peintres en bâtiment qui seront peutêtre des artistes. Les décors sont brossés : c'est une toile de fond à deux sujets, une maison sur une face, un intérieur sur l'autre. S'il s'agit d'une forêt, il n'y a pas de décor. C'est par brassées de jeunes plants et de feuillage qu'on la figure ainsi que les portants.
Une vraie lune et de vraies étoiles y jettent leur clarté blanche. Et c'est là, sur cette scène improvisée, que se jouent la Consigne est de ronfler et les Trente-sept sous de monsieur Montaudoin^ que se chantent des opérettes, les deux Aveugles, le Violoneux. Le répertoire est à peu près le même à la Fonwari et à la Foa. Cependant, à la Fonwari, la troupe est plus nombreuse et plus complète, sinon meilleure. C'est qu'elle se recrute non seulement parmi les soldats, mais parmi les marins et les déportés. Cela nous vaut des intermèdes de scènes comiques et de chansons. Une fois par semaine, de huit heures à onze heures du soir, toute la population du camp, même les transportés, est là curieuse, attentive, émerveillée, battant des mains. On écoute et on regarde jusqu'à la fin sans se lasser. Et chez beaucoup de ces spectateurs, condamnés à un exil ou à un châtiment dont ils n'entrevoient pas la fin, que de pensées, que de regrets, que de souvenirs évoqués ! Ceux-là lentement rentrent dans leurs cases, vont chercher le sommeil et Toufah.
Nous avons aussi des visites. Ce sont des colons qui parcourent leurs habitations dévastées ou des éleveurs qui essayent de rassembler et de recenser leur bétail. Ils arrivent généralement à plusieurs, à cheval, et nous leur offrons Thospitalilé. Ces jours-là, le re-
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pas est plus animé. Quelquefois nous recevons madame X..., qui songe à se réinstaller à sa propriété de la Foa, et madame de Coutouly, dont le mari a été massacré à Popidéry. Elle aussi voudrait, sous la protection d'un poste, relever sa maison et reprendre son exploitation. Elle a beaucoup de décision, d'esprit, et un grand charme féminin. Plus jeune que madame X..., madame de Coutouly est une intrépide amazone. Nous raccompagnons avec quelques cavaliers d'escorte à Popidéry, et nous revenons le même jour.
Toutefois les temps sont changés. Nous suivons maintenant le chemin du Colonel, qui est ombreux et pittoresque, et, au lieu de gravir les collines chauves et le pic Malvoisie, nous traversons la forêt de Coutouly, qui s'étend, sur un large espace, de la vallée de la Foa à Popidéry. M. de Coutouly y a fait pratiquer, par des Canaques d'Aréki, un chemin de deux mètres de largeur. Ce trajet sous de grands arbres, par une épaisse végétation que sillonnent de petits ruisseaux, est d'une fraîcheur délicieuse. Les voûtes de verdure y font une obscurité silencieuse et douce et, de loin en loin, au travers du feuillage on aperçoit des sépultures canaques se relevant en monticule au ras de la mousse du sol sous les liserons et
SOUS les fleurs. L'étrangeté de ces jolies excursions, c'est la solitude absolue. Ces collines, ces bois, le bord de la mer n'ont plus d'habitants. Tout au plus, par intervalles, relève-t-on la trace d'un pied sauvage qui s'est posé sur le sentier et s'est enfoncé sous l'herbe.
Il y a d'autres visiteurs à la Fonwari : Nondo et ses Canalas. Us arrivent à Timproviste à quatre ou cinq heures du soir. Tout aussitôt, les Canalas s'organisent en escouades et s'en vont à la cambuse, oii ils reçoivent leurs rations de pain, de viande et de tafia. Ce côté de la civilisation les affriande. Ils errent ensuite par le camp, y retrouvent des soldats ou des francs- tireurs qu'ils connaissent, se mettent à causer avec eux. On leur distribue généreusement le tabac havane de la Fokola, et, fort avant dans la nuit, ils demeurent accroupis autour des feux qu'ils allument.
Nondo dîne avec nous. Quelques minutes avant le dîner, il est nu comme un ver, ainsi qu'il est arrivé. La première fois, il m'a pris à part et m'a dit : « Ça pas bon, commandant, un grand chef comme Nondo manger tout nu à ta table. Nondo te demander un pantalon blanc. » Je le lui ai donné. A sa seconde visite, il était nu encore et m'a présenté la même requête.
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J*y ai satisfait. A la troisième fois, comme il était toujours nu et qu'il ouvrait la bouche, je Tai interrompu : « Oui, Nondo, je sais ce que tu vas me dire ; mais, si je te donnais tous mes pantalons, c*est moi qui n'en aurais plus. Alors ça pas bon, moi commandant dtner tout nu à côté de Nondo. » Il cligna les yeux, sembla réfléchir et flnit par sourire. Mais, quelques instants après, et comme on se mettait à table, il arrivait avec un beau pantalon. C'était BouUe qui le lui avait prêté. Après BouUe, ce fut le tour des autres.
A table, Nondo n'avait rien du sauvage sans frein ni du guerrier féroce ; il prenait les façons aimables et discrètes d'un gentleman, parlait peu, écoutait, s'étudiait aux politesses d'usage et s'y montrait plein de tact. Les sauvages ont à un haut point le goût et le ! ^ sentiment des convenances et de l'étiquette. Us les ont à leur mode, mais très précis. Nondo avait remarqué que je le faisais servir avant moi. Il s'y refusa très modestement, mais avec fermeté. Au dessert, il se relâchait un peu de cette attitude digne, et, non sans dessein peut-être, bien qu'il ne se ftt point suppliant, devenait obséquieux et quémandeur. Il se penchait vers moi jusqu'à frotter à mes cheveux sa rutilante chevelure en boule et prenait un temps. « Comman-
dant, toi faire donner une bouteille de vin pour les vieux? — Oui, Nondo. » Il prenait un temps beaucoup plus long. « Toi faire donner aussi une bouteille de tafia pour les vieux, hein ?» A ce « hein ? » ses yeux demi-clos pétillaient. Je tardais à répondre : « Tes vieux boivent beaucoup. — Ils sont vieux. — Le tafia leur fera du mal. — Le tafia les réchauffera. » Nondo s'en allait avec un domestique qui portait les deux bouteilles. Il ne les aurait pas portées lui-même. Le commandant Pasquier, qui bourrait sa pipe, haussait les épaules. Je lui disais : « Nondo a une très bonne tenue à table. — Mais il boit en chambre, » me répondait-il.
Ce premier soir était donné ainsi aux convivialités. Le lendemain matin, Nondo partait avec ses Canaques ; il revenait dans l'après-midi. Ce retour s'annonçait par un grand cri des Canalas. Cela signifiait qu'ils rapportaient des têtes. Il y en avait toujours trois ou quatre, jamais plus, jamais moins. Autrement il n'y en avait pas, et on avait fait buisson creux. Ces têtes étaient dans leurs corbeilles de feuilles de bananier. Nondo me les offrait avec courtoisie, mais, cette offrande devenant habituelle, avec moins de solennilé et d'apparat qu'à la journée d'Ataï. Je serrais amicalement la main des guerriers, et je leur faisais à cha-
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cuD un petit cadeau, toujours le même, pour entretenir leur zèle. Nondo s'attribuait aussitôt la plus grande partie de ce cadeau. Puis, comme la veille, il dînait avec nous, et le jour suivant repartait pour Ga-
nala.
Ces venues assez fréquentes de Nondo me donnaient à penser. Servan, il est vrai, m'écrivait que Nondo lui avait exprimé le désir de venir à Uaraï et qu'il le mettait à ma disposition. C'était un bon procédé de la part de Servan ; mais pourquoi Nondo tenait-il tant à venir dans Tarrondissement ? Ce n'était pas pour agir de concert avec la colonne. Entre les francs-tireurs et les Canalas, il y avait une rivalité d'efforts et de succès, il n'y avait pas d'entente commune.
La colonne aimait à s'affirmer par elle-même sans les Canaques, et Nondo, de son côté, préférait agir seul avec ses guerriers sans qu'on sût trop ce qu'il faisait. Je n'avais de confiance en lui que selon les circonstances. Si les affaires allaient bien, je me livrais à lui ; si elles allaient mal, je le supposais tout de suite, en évitant autant que possible de le lui montrer, capable de nous trahir.
C'est ainsi que, par deux fois, je fus inquiet. La première, c'était un dimanche du mois de sep-
tembre ; nous avions appris le matin le massacre de M. Houdaille et de ses compagnons. Le soir, au dîner, un officier qui revenait de la Foa nous racontait que Nondo et Cake, avec quatre cents Canaques, y étaient arrivés tout à fait à Timproviste vers cinq heures de l'après-midi. Cake était le chef politique des Canalas, très astucieux, très mal disposé pour nous. Nondo et lui ne s'inspireraient-ils pas du massacre récent pour tenter une surprise sur le poste de la Foa ? Ils auraient pu réussir. Le poste n'avait que cinquante soldats, et leurs quatre cents Canaques, qui campaient tout auprès, n'auraient eu besoin que d'un élan pour franchir la palissade. A la fin du repas, mon inquiétude augmentant, je dis à Le Golleur et à Gallet qu*il serait bon qu'ils partissent pour la Foa. Us étaient de cet avis. Nous allâmes tous les trois réveiller les francs-tireurs. Ces braves gens avaient toutes les qualités d'une troupe de partisans. Il nous suffisait de les toucher, un à un, à Fépaule et de leur dire à demi-voix : « Allons, debout, et en route. » Ils se levaient aussitôt, quittant le sommeil, en pleine possession d'eux-mêmes, sans souffler mot, au bout de trois minutes étaient prêts.
A dix heures, les francs-tireurs arrivaient à la Foa,
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Duteich en tête et jouant « la casquette » , afin de prévenir le poste. L'officier s'était trompé. Gaké n'était pas là, mais Nondo s'en alla au-devant de Le Golleur et de Gallet. Il paraissait très surpris, un peu ému, leur demanda ce qu'ils venaient faire : « Le commandant a appris ton arrivée, lui répondit le Golleur, et il nous a renvoyés à la Foa pour que nous allions en guerre demain matin avec toi. » Nondo ne fut point entièrement dupe de cette réponse, fit une grimace de remerciement. Peut-être n'avait-il pas eu de mauvais desseins ; mais, en lui en attribuant et en se préparant à les déjouer, on ne lui faisait pas injure et on ne se l'aliénait pas. Continuels artisans / f de ruses et de trahisons, les sauvages n'ont qu'en / plus grande estime des adversaires qu'ils jugent capables de jouter avec eux, ou des alliés qui se tiennent sur leurs gardes et ne se reposent point aveuglément sur la foi promise.
La seconde fois, c'était encore un dimanche. La colonne était partie le vendredi à deux heures du matin et devait rentrer le samedi soir, soit à la Fonv^ari, soit à Moindou. Le samedi soir, la colonne n'était pas de retour au camp. Je ne m'en préoccupai pas, mais le dimanche matin j'envoyai un cavalier à Maréchal en le priant, si la colonne n'était pas
revenue, de me donner de ses nouvelles dès qu'il en aurait.
A midi, je reçus un courrier. Maréchal m'informait qu'on n'avait point encore vu la colonne à Moindouet me communiquait en même temps, d'après ses francs -tireurs qu'il avait mis en campagne, des renseignements singuliers. Des hauteurs deMaupoué, qui sont au nord de Moindou, jusqu'aux marais de palétuviers qui bordent la mer, on avait trouvé des traces. Elles étaient de deux sortes. Les unes, de larges souliers ferrés en certain nombre et qui semblaient se hâter à la marche, car l'empreinte était légère ; les autres, de pieds canaques qui se posaient rapidement sur le sol, le talon en Tair, l'or^ teil seul s'enfonçant dans la terre ; on eût dit que les unes s'enfuyaient vers Moindou, poursuivies par les autres. Or c'était à Moindou, sinon à la Fonwari, que la colonne devait se rendre. Qu'est-ce que cela signifiait? Maréchal n'émettait point d'avis, paraissait inquiet. Je commençai à l'être sérieusement. L'imagination, quand elle s'alarme, va plus vite et plus loin que le malheur ne saurait aller. Le danger de ces expéditions de la colonne, c'étaient les blessés. Il fallait les emporter avec soi. Autrement, ils eussent été massacrés sur place et mutilés, et leurs membres
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envoyés en guise de trophées aux tribus insurgées. Un blessé, c'étaient quatre hommes hors de combat occupés à le porter, l'attaque plus difficile et la retraite ralentie. Deux blessés, c'étaient dix hommes en moins et la colonne paralysée. J'allais plus loin : je me figurais, dans une de ses deux haltes de nuit, la colonne surprise. Le GoUeur ou Gallet tués ou blessés, les francs-tireurs décimés autour d'eux. Les traces qu'on avait relevées étaient dors celles de quelques hommes échappés au sinistre. Le commandant Pasquier et Boulle, pris un peu comme moi de cette angoisse du mystérieux et de l'inconnu, n'étaient pas loin de partager mes craintes, et, sinon aussi fortes, les avaient. Je compris combien la colonne me tenait au cœur. Ces pauvres gens, si vaillants ! Je décidai qu'à deux heures nous partirions, Boulle et moi, avec vingt soldats pour aller àleur recherche. Malheureusement, nous n'avions pas de guide ; Neigre était en permissionà Nouméa. Nous savions seulement que la colonne avait remonté la rive droite de la Fonwari. Nous ferions comme elle , nous irions aux contreforts qu'elle devait visiter, et, de là, nous rabattrions sur Moindou.
A deux heures précises, les soldats étaient prêts et nous allions nous mettre en marche, quand un cava-
lier de Maréchal m'apporta une lettre. Elle était de Le Golleur ; la colonne était à Moindou. On sait que la cessation subite d'une souGFrance physique aiguë est semblable à une volupté. Il en est de même de Fanxiété morale qui se dissipe tout à coup. L'âme et l'intelligence se détendent dans le bien-être, se reposent subitement dans le calme. C'est ce qui m'arriva. J'ouvris la lettre. Le Golleur me donnait quelques intéressants et rapides détails sur son expédition et finissait ainsi : « Nous partirons d'ici à quatre heures, et nous serons à six heures à la ferme. Si vous pouviez envoyer deux chevaux pour Gallet et pour moi, vous feriez plaisir à nos jambes. »
A six heures, en effet, la colonne arrivait très fatiguée et affamée. Sauf un demi-repas pris à Moindou, elle n'avait subsisté depuis la veille au matin que de sa galette de biscuit, de son boujaron d'eau-de-vie, de l'eau très fraîche des torrents et de quelques fruits. (( C'est dommage, disait gaiement le petit Durand, on s'habituait à ne plus manger, n La colonne n'était rentrée à Moindou que ce jour-là à une heure de l'après-midi, parce qu'elle s'était attardée la veille à suivre des traces et avait dû coucher à la belle étoile. Quant aux empreintes de pas qu'avaient relevées les hommes de Maréchal, on ne put
savoir ce que c'était. Après avoir mangé, les francstireurs se couchèrent. Nous nous amusâmes à aller les voir endormis. Ils étaient dans leurs hamacs, raides comme des pieux. Ils avaient le visage grossi, couvert de sueur, les bras étendus avec des muscles saillants et les poings fermés. Cette énorme fatigue de soixante heures les avait écrasés et jetés dans le néant. Rien au monde, cette fois-là, n'eût pu les réveiller. Mais ils étaient beaux à voir ainsi.
Toutefois, en ces deux circonstances, Nondo n'était pour rien dans les inquiétudes que j'avais ressenties. Que venait-il donc faire aussi souvent à Uaraï? Ce rusé sauvage ne pouvait avoir pour unique but de se faire un petit revenu avec des têtes coupées. Il devait viser plus haut. Ce fut encore la colonne qui me donna le secret de ses menées. A deux ou trois reprises, dans ses explorations aux contreforts delà table Unio et à la table elle-même, elle trouva des Canaques dans des campements tout fraîchement établis. Ces Canaques, quoique tout tremblants et fort troublés, ne s'enfuirent pas à son approche. J'avais dit à Le GoUeur et à Gallet de ne point tuer les sauvages qui ne feraient pas de résistance. On s'aboucha donc avec eux. Ils se réclamèrent de Nondo. Ils niaient avoir pris part à la révolte et pré-
tendaient s'être réfugiés, par peur des blancs et avec rautorisation de Nondo, sur le territoire canaque de Ganala. Les contreforts de la table Unio et la table pouvaient à la rigueur être considérés comme la limite extrême, dans Touest, de ce territoire. Ces Canaques mentaient en se déclarant innocents, mais ils étaient désarmés et devenus inoffensifs. On m'en amena quelques-uns, qui n'osèrent point refuser de venir me voir. Je ne les reçus point mal et je les relâchai. Une autre fois, à la hauteur de Pierrad, à une quinzaine de kilomètres au nord du poste de la Foa, dès la pointe du jour, la colonne, à Timproviste, rencontra Nondo avec une centaine de ses guerriers. Il était à la limite des territoires d'Uaraï et de Canala et plantait des poteaux sur lesquels il y avait : « Canala, territoire de Nondo. » A la vue des francs-tireurs, il parut tout d'abord très surpris et contrarié, puis se remit. C'était Servan, dit-il, qui lui avait donné ces poteaux et il les posait afin qu'on ne ravageât point par erreur les cultures des Canalas. La chose, pour le moment, en resta là. Ainsi, depuis quelque temps déjà, Nondo faisait de la pacification à son profit. Il courait la brousse, rencontrait des révoltés et les sommait de s'inféoder à lui et à sa tribu. S'ils refusaient, il les combattait. C'est alors
qu'il rapportait quelques têtes à la Fonwari. S'ils acceptaient, au contraire, il les recueillait, à l'abri de notre poursuite, sur le territoire neutre de Canala, et, ces jours-là, revenait au camp, ayant fait buisson creux. Je m'expliquai pourquoi la colonne maintenant surprenait si rarement des Canaques. Il est vrai que, par ses courses continuelles qui les harcelaient, elle les jetait d'autant plus dans les bras de Nondo.
En somme, à y bien réfléchir, Nondo faisait nos aSaires. Cette guerre canaque, en supposant qu'on ne lui assignât qu'un but de châtiment et de vengeance, se prolongeant trop, menaçait de ne jamais aboutir. Â Uaraï comme ailleurs, pour un révolté qu'on prenait par hasard et qu on fusillait sans pitié, cent autres se faisaient plus insaisissables encore, fuyaient devant nous frappés de terreur ou, ne s'inspirant plus que de leur désespoir et de leur haine, se livraient, quand ils le pouvaient, à des massacres ou à des assassinats isolés qui rendaient impossible la réinstallation des colons dans la brousse. Il était sage d'en venir, avec les dehors de la clémence, à un oubli volontaire du passé. La clémence, quand elle s'appuie sur la force, est toujours bonne en soi, mais il est' surtout habile de la pratiquer lorsqu'elle peut donner
promptemeDt des résultats utiles. Ce que Nondo tentait à son profit, il n'y avait, pour pacifier entièrement Tarrondissement, qu'à le tenter pour notre compte, et c'est à quoi je me mis à songer. Ce qui me déterminait aussi, c'était l'épuisement de la colonne. Depuis trois mois, — nous étions à la fin d'octobre, — elle était à la tâche. Elle aurait pu marcher tous les jours sans se fatiguer, mais ses sorties de deux jours de suite par semaine l'accablaient. Cinq jours de repos complet et de bonne nourriture ne la rétabhssaient pas. Â chacun de ses retours, depuis un mois surtout, quelques-uns de ses hommes s'effondraient. On avait un terme pour le dire : ils étaient vidés. Us revenaient sans appétit, ne mangeaient plus, avaient des vomissements, se sentaient d'une faiblesse extrême et s'alitaient. On les remettait sur pied, avec de grands soins et très lentement. Ce n'était qu'en apparence. Â la première marche qu'ils essayaient, ils avaient une rechute, et, dès lors, il ne fallait plus compter sur eux. Le GoUeur et Gallet, qu'on avait surnommé Bas-de-cuir, demeuraient debout , presque intacts , mais les marins avaient été touchés les premiers. Je les renvoyais un a uu à bord. Puis c'avait été le tour des déportés. Deux ou trois s'en étaient retournés àMoindou,par
mon ordre, absolument las. Les Mercury, très durs, tenaient bon encore. Cependant, sans exception, tous les hommes de la colonne restés valides étaient extraordinairement maigres et efflanqués. Us prétendaient, en riant, qu'en leur plaçant une chandelle derrière le dos on leur voyait les côtes au travers du corps. Cette troupe d'élite était à bout.
Je savais que Servan avait les mêmes idées que moi. Je lui écrivis pour me concerter avec lui. J'écrivis aussi au gouverneur pour lui proposer, en ce qui regardait F arrondissement d'Uaraï, un essai de pacification graduelle qui rendrait la brousse à la tranquillité et à la colonisation. Le commandant Olry, de son côté , inclinait à la fin de la guerre. Il allait bientôt le dire, au mois de décembre, aux tribus de Païta, qui, dès le premier jour, avaient fait cause commune avec nous et qui annoncèrent aux révoltés qu'on les recevrait à merci. Toutefois le gouverneur voulait que les Canaques à qui l'on faisait grâce de la vie abandonnassent l'arrondissement et fussent transportés soit à l'Ile des Pins, soit aux lies Belep dans le nord. Non seulement cela supprimait les indigèneSi mais nous donnait une quantité cpnsidérable de terres fertiles. Dans Tallernative oii les Canaques se trouvaient placés de so
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soumellre, un peu à la façon d'esclaves, au joug de Noodo, ou d'être pourchassés à outrauce par lui et par nous, il devenait probable qu'Us accepteraient l'exil. Il ne nous fallait plus pour intermédiaire auprès d'eux qu'un sauvage qui fût apte h ce rôle et qui, au contraire de .Nondo, ne travaillât que pour nous. Les circonstances et Maréchal allaient nous le donner.