‹ SQUVENIRS DE LA NOUVELLE - CALEDONIEChapitre 47 sur 54 · EXPÉDITIONS · texte numérisé non relu

EXPÉDITIONS

Depuis que Maréchal avait le conimandement de Moindou, je l'avais laissé à peu près libre d'agir comme il le voudrait. Mais Maréchal était un vigoureux onicier. En peu de temps, il avait entraîné ses hommes et, par de nombreuses expéditions, nettoyé

son lerpîloire du côlé de Bourail jusqu'au 21* kilomètre. Le 21' kilomètre, que j'avais recommandé à Maréchal de ne point dépasser, était en effet la limite des arrondissements d'Uaraï et de Bourail, et les commandants d'arrondissement se gardaient par courtoisie d'opérer les uns chez les autres. Il arriva cependant une fois que des traces relevées par Maréchal et suivies par lui le conduisirent à une lieue et demie environ au delà de cette limite. EUes s'arrêtaient là à des grottes formées par des roches amoncelées. Maréchal ne douta point que les Canaques ne fussent dans les grottes et les somma de se rendre. On ne lui répondit que par deux coups de fusil tirés par les interstices des pierres. L'un blessa un soldat, l'autre détacha un éclat de roche qui contusionna Maréchal à l'épaule. Alors Maréchal se mit en devoir d'enfumer les grottes. Malheureusement elles avaient une ouverture à leur sommet. La fumée qui s'introduisait au ras du sol, dans les corridors, s'échappait par cette cheminée. Le réstiltat ne s'obtenait donc qu'à demi. Il était déjà tard. Maréchal avait un blessé, n'avait plus de vivres et ne pouvait s'obstiner aune besogne ingrate. Il fallait, quelque regret qu'on en eût, revenir à Moindou. On s'y disposait, quand une voix qui s'exprimait en très bon français sortit

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des grottes. Cette voix disait : « Commandant, écoutemoi. Je suis Naouno. J'étais interprète à Bourail. On m'a accusé d'avoir pris part à la révolte. Ce n'est pas vrai, j'étais innocent, mais j'ai eu peur et je me suis réfugié dans ces grottes avec ma femme et mes enfants et des guerriers de ma tribu. Je veux faire ma paix avec les blancs. Si tu promets de ne pas me faire de mal et de ne pas me retenir prisonnier, j'irai te voir et parler avec toi demain à Moindou. -)) Maréchal le lui promit. Cela le tirait d'embarras et lui permettait de s'en retourner avec les honneurs de la guerre. Le lendemain . Naouno vint à Moindou et s'offrit, ainsi que ses guerriers, à Maréchal , pour étouffer l'insurrection. Maréchal me l'amena à la Fonwrari. Du premier coup d'œil que je jetai sur Naouno, je fus enchanté de lui. C'était un joli sauvage de vingt-cinq ans, aux yeux très vifs, vigoureux et souple, d'une physionomie expressive, de gestes élégants et faciles. 11 avait un pantalon blanc, une tunique et un képi. Il me raconta, non sans désinvolture, que l'insurrection, loin de l'attirer, l'avait fort dérangé dans ses habitudes et dans ses goûts, que sa femme s'habillait avec des robes et qu'il vivait à la française avec elle et ses enfants, dans une maisonnette à Bourail. Les soupçons injustes dont il avait été l'objet l'avaient rejeté,

bien malgré lui, dans les bois. Ce qui m'étonnait et me charmait, c*était son langage et sa netteté à répondre. Il n'était pas besoin, pour s'entendre avec lui, de ces colloques à monosyllabes et sans fin qui sont la diplomatie des sauvages. Il avait des politesses et des termes surprenants. « Vous comprenez, me disait-il, quand j'ai craint d'être fusillé, j'ai été forcé de gagner au pied. » Où avait-il pris cela? dans quelque roman? 11 lisait et écrivait bien. Il ne tutoyait que rarement la personne à qui il parlait. Quelques jours après, en déjeunant chez Maréchal avec sa femme et le médecin du poste, il dit à ce dernier : « Vous me pardonnerez, docteur, de parler devant vous en canaque à ma femme, mais elle ne sait pas beaucoup le français. » Il fut convenu, séance tenante, avec Naouno, qu'il se mettrait, lui et ses guerriers, à la disposition de Maréchal; et qu'il s'emploierait parla persuasion, la ruse ou la force à la pacification de l'arrondissement.

Je ne m'inquiétai pas de savoir si Naouno avait été coupable ou non. La seule chose qui importât, c'est qu'il nous fût utile, et il le fut tout de suite. Du premier jour, il se mit à courir la brousse avec ses trentecinq guerriers. Tout d'abord, il procéda comme Nondo, en nous apportant à Maréchal ou à moi quelques têtes.

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On Fen remercia et on Ten récompensa. Puis, coup sur coup, et à quelques jours seulement d'intervalle, il amena à Teremba, où on les interna aussitôt, les tribus ou ce qui en restait du Grand et du Petit-Moindou, des Moméas et des Scinguiés. C'était un total de deux cents Canaques, hommes, femmes et enfants, qui, en échange de la vie sauve, acceptaient l'exil à l'île des Pins. Naouno les avait trouvés un peu partout, au bord de la mer, dans les palétuviers, par petits groupes dans les bois et au delà du vingt et unième kilomètre.

A vrai dire, tous ces sauvages mouraient de faim, et Naouno leur avait surtout promis à manger. On les nourrit très bien à Teremba, par une sorte d'humanité, parce qu'ils étaient lamentables à voir et aussi pour qu'ils n'eussent point la tentation de s'échapper. Je ne crois pas qu'ils en eurent envie.

Ils s'épanouissaient dans la nourriture, et le chef du Grand-Moindou, qui était en même temps le chef féodal des autres tribus, était certainement de tous ses Canaques celui qui songeait le moins à la fuite. Déjà vieux, débonnaire et paterne, avec un haut cercle de cuivre en forme de couronne autour de la tête, il avait l'air d'un roi de féerie. La Vire vint

prendre ces Canaques et les transporta en exil à Ttle des Pins.

A la Fonwari, en celte phase décroissante de l'insurrection, nous obtînmes un résultat qui nous appartint en propre. Un jour, à la porte même du camp, une femme canaque fut prise ou se laissa prendre ; on ne la maltraita pas, et, comme elle disait quelques mots de français, on Tinterrogea. Elle nous dit qu'elle était la femme de PoUio, que tous les Farinos étaient très malheureux et que, s'ils étaient sûrs qu'on ne leur ftt point de mal, ils se rendraient. C'était évidemment une ouverture qu'elle nous faisait de la part de sa tribu. Je l'engageai alors à retourner vers Pollio et à lui dire qu'il pouvait venir. Elle partit à la nuit tombante.

Le jour suivant, vers cinq heures de l'aprèsmidi, nous la vîmes revenir avec un groupe de sauvages qu'elle précédait. C'était Pollio, tenant par la main son fils, un enfant de quatre ans, et cinq de ses guerriers. Ils n'étaient point en tenue de guerre, mais tous étaient armés. J'allai au-devant d'eux jusqu'à quelque distance de la porte, puis je les attendis. Pollio s'avançait d'un pas incertain, très ému et très pâle. La pâleur se voit sous la peau noire. Elle se dé-

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