‹ Sr Thérèse de l'Enfant Jésus et de la Sainte FaceChapitre 29 sur 75 · UNE PLUIE DE ROSES · texte numérisé non relu

UNE PLUIE DE ROSES

Une Sœur lui parlait de la béatitude du ciel. Elle l'interrompit, disant : « Ce n'est pas cela qui m'attire...

— Quoi donc ?

— Oh ! c'est I'Amour ! Aimer, être aimée, et revenir sur la terre pour faire aimer /'Amour. »

Un soir, elle accueillit Mère Agnès de Jésus avec une expression toute particulière de joie sereine :

« Ma Mère, quelques notes d'un concert lointain viennent d'arriver jusqu'à moi, et j'ai pensé que bientôt j'entendrai des mélodies incomparables; mais cette espérance n'a pu me réjouir qu'un instant; une seule attente fait battre mon coeur : c'est l'amour que je recevrai et celui que je pourrai donner !

« Je sens que ma mission va commencer, ma jnission de faire aimer le bon Dieu comme je l'ai^ne... de donner ma petite voie aux âmes. Je veux passer mon ciel a faire du BIEN SUR LA TERRE. Cc iicst pas impossible, puisqu'au sein même de la vision béatifique, les anges veillent sur nous. Non, je ne pourrai prendre aucun repos jusqu'à la fin du monde! Mais lorsque l'ange aura dit : « Le temps n'est plus ' ! » alors je me reposerai, je pourrai jouir, parce que le tiombre des élus sera complet.

— Quelle petite voie voulez-vous donc enseigner aux âmes ?

Apoc, X, 6.

244 Sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus.

— .Ma Mère, c'est la voie de l'enfance spirituelle, c'est le chemin de la confiance et du total abandon. Je veux leur indiquer les petits moyens qui m'ont si parfaitement réussi ; leur dire qu'il n"y a qu'une seule chose à faire ici-bas : jeter à Jésus les /leurs des petits sacri/ices, le prendre par des caresses! C'est comme cela que je l'ai pris, et c'est pour cela que je serai si bien reçue ! »

« Si je vous induis en erreur avec ma petite voie d'amour, disait-elle à une novice, ne craignez pas que je vous la laisse suivre longtemps. Je vous apparaîtrais bientôt pour vous dire dé prendre une autre route ; mais, si je ne reviens pas, croyez à la vérité de mes paroles : on n'a jamais trop de confiance envers le bon Dieu, si puissant et si miséricordieux! On obtient de lui tout autant qu'on en espère !... »

La veille de la fête de Notre-Dame du Mont-Carmel une novice lui dit :

« Si vous alliez mourir demain, après la communion, ce serait une si belle mort qu'elle me consolerait de toute ma peine, il me semble. »

Et Thérèse répondit vivement :

« Mourir après la communion! Un jour de grande fête! Non, il n'en sera pas ainsi : les petites âmes ne pourraient pas imiter cela. Dans ma petite voie, il n'y a que des choses très ordinaires; il faut que tout ce que je Jais, les petites âmes puissent le faire. »

Elle écrivait encore à l'un de ses frères missionnaires :

« Ce qui m'attire vers la Patrie des cieux, c'est l'appel du Seigneur, c'est l'espoir de l'aimer enfin comme je l'ai tant désiré, et la pensée que je pourrai le faire aimer d'une multitude d'âmes qui le béniront éternellement. »

Et une autre fois :

« Je compte bien ne pas rester inactive au Ciel, mon désir est de travailler encore pour l'Eglise et les âmes ; je le demande

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à Dieu et je suis certaine qu'il m'exaucera. Vous voyez que, si je quitte déjà le champ de bataille, ce n'est pas avec le désir égoïste de me reposer. Depuis longtemps la souffrance est devenue mon ciel ici-bas; et j'ai du mal à concevoir comment il me sera possible de m'acclimater dans un pays où la joie règne sans aucun mélange de tristesse. 11 faudra que Jésus transforme tout à fait mon âme, autrement je ne pourrais supporter les délices éternelles. »

Oui, la souffrance était devenue son ciel sur la terre; elle lui souriait, comme nous sourions au bonheur.

« Quand je souffre beaucoup, disait-elle, quand il m'arrive des choses pénibles, désagréables, au lieu de prendre un air triste, j'y réponds par un sourire. Au début, je ne réussissais pas toujours; mais maintenant, c'est une habitude que je suis bien heureuse d'avoir contractée. »

Une de nos sœurs doutait de sa patience. Un jour, . en la visitant, elle vit sur son visage une expression de joie céleste et voulut en savoir la cause.

« C'est parce que je ressens une très vive douleur, répondit Thérèse; je me suis toujours efforcée d'aimer la souffrance et de lui faire bon accueil. »

« Pourquoi êtes-vous si gaie ce matin? » lui demandait Mère Agnès de Jésus.

— C'est parce que j'ai eu deux petites peines; rien ne me donne de petite» joies comme les petites peines. »

Et une autre fois :

« Vous avez eu bien des épreuves aujourd'hui ?

— Oui, mais... puisque je les aime!... J'aime tout ce que le bon Dieu me donne.

— C'est affreux ce que vous souft'rez?

— Non, ce n'est pas affreux; une petite victime d'amour pourrait-elle trouver affreux ce que son Epoux lui envoie? Il

2jf.6 Sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus.

me donne à chaque instant ce que je puis supporter; pas davantage ; et si, le moment d'après, il augmente ma souffrance, il augmente aussi ma force.

« Cependant, je ne pourrais jamais lui demander des souffrances plus grandes, cai- je suis trop petite: elles deviendraient alors mes souffrances à moi, il faudrait que je les supporte toute seule; et je n'ai jamais j-ien pu faire toute seule. »

Ainsi parlait au lit de mort cette vierge sage et prudente dont la lampe, toujours remplie de l'huile des vertus, brilla jusqu'à la fin.

Si l'Esprit-Saint nous dit au livre des Proverbes : « La doctrine d'un homme se prouve par sa patience ' », celles qui l'ont entendue peuvent croire à sa doctrine, maintenant qu'elle l'a prouvée par une patience invincible.

A chaque visite, le médecin nous témoignait son admiration : « Ah! si vous saviez ce qu'elle endure! Jamais je n'ai vu souffrir autant avec cette expression de joie surnaturelle. C'est un ange ! » Et comme nous lui exprimions notre chagrin à la pensée de perdre un pareil trésor : — « Je ne pourrai la guérir, c'est une àme qui n'est pas faite pour la terre. »

Voyant son extrême faiblesse, il ordonnait des potions fortifiantes. Thérèse s'en attrista d'abord, à cause de leur prix élevé; puis elle nous dit :

« iMaintenant je ne m'afflige plus de prendre des remèdes chers, car j'ai lu que sainte Gertrude s'en réjouissait en pensant que tout serait à l'avantage de nos bienfaiteurs, puisque Notre-Seigneur a dit : « Ce que vous fere~ au plus petit d'entre les miens, c'est à moi-même que vous le fer e-:; '-. »

' Prov., XIX, 11. — - Malt., xxv, 40.

Histoire d'une âme. — Chapitre douzième. 24.J

« Je suis convaincue de l'inutilité des médicaments pour me guérir, ajoutait-elle; mais je me suis arrangée avec le bon Dieu pour qu'il en fasse profiter de pauvres missionnaires qui n'ont ni le temps, ni les moyens de se soigner. »

Touché des prévenances de sa petite épouse, le Seigneur, •qui ne se laisse jamais vaincre en générosité, l'entourait aussi de ses divines attentions : tantôt, c'étaient des gerbes fleuries •envoyées par sa famille, tantôt un petit rouge-gorge qui venait sautiller sur son lit, la regardant d'un air de connaissance et lui faisant mille gentillesses.

« Ma Mère, disait alors notre enfant, je suis profondément émue des délicatesses du bon Dieu pour moi ; à l'extérieur, j'en suis comblée... et cependant je demeure dans les plus noires ténèbres !... Je souffre beaucoup... oui, beaucoup! mais avec cela, je suis dans une paix étonnante : tous mes désirs ont été réalisés... je suis pleine de confiance. »

Quelque temps après, elle racontait ce trait touchant :

« Un soir, à l'heure du grand silence, l'infirmière vint me mettre aux pieds une bouteille d'eau chaude et de la teinture d'iode sur la poitrine.

« J'étais consumée par la fièvre, une soif ardente me dévorait. En subissant ces remèdes, je ne pus m'empécher de me plaindre à Notre-Seigneur : « Mon Jésus, lui dis-je, vous en êtes témoin, je brûle et l'on m'apporte encore de la chaleur et du feu 1 Ah ! si j'avais, au lieu de tout cela, un demi-verre d'eau, comme je serais bien plus soulagée!... Mon Jésus! votre petite fille a bien soif ! Mais elle est heureuse pourtant de trouver l'occasion de manquer du nécessaire, afin de mieux vous ressembler et pour sauver des âmes. »

« Bientôt l'infirmière me quitta, et je ne comptais plus la revoir que le lendemain matin, lorsqu'à ma grande surprise

^4^ Sœur Thérèse de l'Enfant- Jésus.

elle revint quelques minutes après, apportant une boisson rafraîchissante : « Je viens de penser à l'instant que vous pourriez avoir soif, me dit-elle, désormais je prendrai l'habitude de vous offrir ce soulagement tous les soirs. » Je la regardai, interdite, et, quand je fus seule, je me mis à fondre en larmes. Oh ! que notre Jésus est bon ! Qu'il est doux et tendre ! Que son cœur est facile à toucher ! »

Une des délicatesses du Cœur de Jésus, qui causèrent le plus de joie à sa petite épouse, fut celle du 6 septembre, jour où, par un fait tout providentiel, nous reçûmes une relique du vénérable Théophane Vénard. Plusieurs lois déjà, elle avait exprimé le désir de posséder quelque chose ayant appartenu à son bienheureux ami; mais, voyant qu'on n'y donnait pas suite, elle n'en parlait plus. Aussi son émotion fut grande quand la Mère Prieure lui remit le précieux objet; elle le couvrit de baisers et ne voulut plus s'en séparer.

Pourquoi donc chérissait-elle à ce point l'angélique missionnaire? Elle le confia à ses sœurs bien-aimées dans un entretien touchant :

« Théophane Vénard est un petit saint, sa vie est tout ordinaire. Il aimait beaucoup la Vierge Immaculée, il aimait beaucoup sa famille. »

Appu\ant alors sur ces derniers mots :

« Moi aussi, j'aime beaucoup ma famille! Je ne comprends pas les saints qui n'aiment pas leur famille !.,. Pour souvenir d'adieu, je vous ai copié certains passages des dernières lettres qu'il écrivit à ses parents; ce sont mes pensées, mon àme ressemble à la sienne. »

Nous transcrivons ici cette lettre que Ton croirait sortie de la plume et du cœur de notre ange :

« Je ne trouve rien sur la terre qui me rende heureuse; mon

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cœur est trop grand, rien de ce qu'on appelle bonheur en ce monde ne peut le satisfaire. Ma pensée s'envole vers l'éternité, le temps va finir! Mon coeur est paisible comme un lac tranquille ou un ciel serein; je ne regrette pas la vie de ce monde : j'ai soif des eaux de la vie éternelle...

«. Encore un peu et mon âme quittera la terre, finira son exil, terminera son combat. Je monte au ciel ! Je vais entrer dans ce séjour des élus, voir des beautés que l'œil de l'homme n'a jamais vues, entendre des harmonies que l'oreille n'a jamais entendues, jouir de joies que le cœur n'a jamais goûtées... Me voici rendue à cette heure que chacune de nous a tant désirée! Il est bien vrai que le Seigneur choisit les petits pour confondre les grands de ce monde. Je ne m'appuie pas sur mes propres forces, mais sur la force de Celui qui, sur la croix, a vaincu les puissances de l'enfer.

«. Je suis une Heur printanière que le Maître du jardin cueille pour son plaisir. Nous sommes toutes des fleurs plantées sur cette terre et que Dieu cueille en son temps : un peu plus tôt, un peu plus tard... Moi, petite éphémère, je m'en vais la première! Un jour nous nous retrouverons dans le paradis et nous jouirons du vrai bonheur. »

Sœtp Thérèse de l'Knfant-Jésus, empruntant les paroles de l'angélique 7nart\-r Tliéophane Vénard.

Vers la fin de septembre, comme on lui rapportait quelque chose de ce qui avait été dit à la récréation, touchant la responsabilité de ceux qui ont charge d'âmes, elles se ranima un instant et prononça ces belles paroles :

« Pour les petits, ils seront jugés avec une extrême douceur ' .' » Il est possible de rester petit, même dans les charges les plus redoutables ; et n'est-il pas écrit qu'à la fin « le Seigneur se lèvera pour sauver tous les doux et les humbles de la terre ^ » ? 11 ne dit pas juger, mais sauver ! »

Cependant, le flot de la douleur montait de plus en plus. La faiblesse devint si excessive que. bientôt, la sainte petite

> Sap., VI, 7. — - Ps. Lxxv, 0.

Sœitr Thérèse de l'Enfant-Jésus.

malade en fut réduite à ne plus pouvoir faire, sans secours, le plus léger mouvement. Entendre parler près d'elle, même à voix basse, lui devenait une pénible souffrance; la fièvre et l'oppression ne lui permettaient pas d'articuler une seule parole, sans ressentir la plus extrême fatigue. En cet état pourtant, le sourire ne quitta pas ses lèvres. Un nuage passait-il sur son front? c'était la crainte de donner à nos sœurs un surcroît de peine. Jusqu'à l'avant-veille de sa mort elle voulut être seule la nuit. Cependant, son infirmière se levait plusieurs fois, malgré ses instances. En l'une de ses visites, elle la trouva les mains jointes et les yeux élevés vers le ciel.

« Que faites-vous donc ainsi ? lui demanda-t-elle ; il faudrait essayer de dormir.

— Je ne puis pas, ma sœur, je souffre trop ! alors je prie

— Et que dites-vous à Jésus ?

— Je ne lui dis rien,/e l'aime ! »

« Oh ! que le bon Dieu est bon !... s'écriait-elle parfois. Oui, il faut qu'il soit bien bon pour me donner la force de supporter tout ce que je souffre. »

Un jour elle dit à sa Mère Prieure :

« xMa Mère, je voudrais vous confier l'état de mon âme; mais je ne le puis, je suis trop émue en ce moment. »

Et, le soir, elle lui remit ces lignes, tracées au crayon, d'une main tremblante :

« O mon Dieu, que vous êtes bon pour la petite victime de votre amour miséricordieux ! Maintenant même que vous joignez la souffrance extérieure aux épreuves de mon âme, je ne puis dire : « Les angoisses de la mort m'ont environne'e '. » Mais je m'écrie, dans ma reconnaissance : « Je suis descendue

' Ps. xvii, 5.

Histoire d'une âme. — Chapitre dou^iètne.

■dans la vallée des ombres de la mort, cependant, je ne crains aucun mal. parce que vous êtes avec moi, Seigneur '. »

« Quelques-unes croient que vous avez peur de la mort, lui dit sa petite Mère.

— Cela pourra bien arriver, je ne m'appuie jamais sur mes propres pensées, je sais combien je suis faible ; mais je veux jouir du sentiment que le bon Dieu me donne maintenant ; il sera toujours temps de souffrir du contraire.

« Monsieur l'Aumônier m'a dit : « Etes-vous résignée à mourir ? » Je lui ai répondu : « Ah ! mon Père, je trouve

•qu'il n'y a besoin de résignation que pour vivre pour

mourir, c'est de la joie que j'éprouve. »

« Ne vous faites pas de peine, ma Mère, si je souffre beaucoup, et si je ne manifeste aucun signe de bonheur au dernier moment. Notre-Seigneur n'est-il pas mort Victime d'amour, ■et voyez quelle a été son agonie !... »

Enfin, l'aurore du jour éternel se leva! C'était le jeudi, 3o septembre. Le matin, notre douce victime, parlant de sa •dernière nuit d'exil, regarda la statue de Marie en disant :

«Oh ! je l'ai priée avec une ferveur!... mais c'est l'agonie toute pure, sans aucun mélange de consolation...

« L'air de la terre me manque, quand est-ce que j'aurai l'air du Ciel ? »

A deux heures et demie, elle se redressa sur son lit, ce qu'elle n'avait pu faire depuis plusieurs semaines, et s'écria :

« Ma Mère, le calice est plein jusqu'au bord! Non, je n'aurais jamais cru qu'il fût possible de tant souff'rir... Je ne puis m'expliquer cela que par mon désir extrême de sauver •des âmes... »

Et quelque temps après :

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