‹ St Alphonse de LiguoriChapitre 15 sur 71 · INTRODUCTION. XVII · texte numérisé non relu

INTRODUCTION. XVII

d'ailleurspas à craindre d'amoindrir les saints en les étudiant avec un souci deTexactitude et une liberté d'esprit qui n'excluent ni l'émotion, ni la vénération. Mieux nous reconnaîtrons en eux des hommes comme nous, influencés par leur milieu, marqués de plis particuliers, presque inévitablement défaillants par quelque côté, plus nous les sentirons proches et plus leurs vertus éminentes nous toucheront.

Ceux-là seraient à plaindre qui se montreraient tout à fait incapables de saisir ce que la vie de Liguori présente de grandeur et de beauté, ou qui se détourneraient d'elle , sous prétexte qu'ils y trouvent matière à critique, cédant à de vagues préventions ou à des froissements provoqués par :1e maladroites admirations. Il y a des spectacles que la conscience morale ne permet pas de mépriser. Elle nous dit que c'est une grâce d'être idmis aies entrevoir. Et, pour nous chrétiens, comtnent supposer que le plus grand peut-être des serk^iteurs de l'Eglise au xviii^ siècle ne soit venu apporter aucun enrichissement à notre pauvre foi, i notre pauvre piété ? Dieu n'envoie pas ses saints [)our rien.

CHAPITUE PHEiAllER

On ne connaît les saints, comme les autres hommes, qu'à la condition de ne pas les isoler de leur milieu. Pour Alphonse de Lig-uori tout particulièrement, nous n'arriverions guère à le comprendre et à le bien juger, si nous perdions de vue qu'il vécut sa longue vie au xviii^ siècle, dans la région napolitaine. Est-il indifférent de démêler ce qu'il apporta de vraiment personnel, et ce qu'il subit de la pression ambiante? Ne faut-il pas savoir quels froissements et quelles tristesses ont agi sur sa nature impressionnable, quelles détresses ont ému son cœur généreux? C'est ainsi seulement que l'on peut saisir son individualité véritable et toute la portée de sa mission.

L'Italie avait bien perdu, au temps de Liguori,

â SAINT ALPHONSE DE LIGUORI.

la prééminence que lui donnèrent, en d'autres époques, l'activité de ses marchands, la gloire de ses artistes et de ses écrivains, le rayonnement de ses saints. Du précoce épanouissement de ses cités à Taube du moyen Age, de l'éclat que jetèrent ses principautés au milieu de la corruption parfois monstrueuse de la Renaissance, il lui restait surtout des monuments et des souvenirs. Le patrimoine hérité dupasse ne s'enrichissait plus que médiocrement. Peut-on comparer aux noms de Dante et de Pétrarque ceux de Maffei {i6y5-iy55)^ de Métastase (1698-1782), de Goldoni (i 707-1 798)? On n'avait pas lieu non phis d'être bien fier de la prospérité industrielle. Par suite des découvertes maritimes qui avaient inauguré l'ère moderne, les courants commerciaux s'étaient détournés de leurs anciennes routes, au grand détriment du bassin méditerranéen. Et pendant que de puissantes nations voisines avaient constitué leur unité, la péninsule avait vu ses diverses régions capricieusement séparées et presque également appauvries, les unes par leurs discordes intestines, les autres par la domination étrangère. Pourtant, depuis la consécration de la prépondérance espagnole par le traité de Cateau- Cambrésis* (i559), il régnait, en somme, une tranquillité relative. Elle fut quelque, peu troublée, dans la première moitié du xviii^ siècle, par les guerres

I. A la suite duquel on put dire : Les Espagnols grignotent en Sicile, mangent à Naples, dévorent en Lombardie.

de succession d'Espagne et de succession dWutriche, qui amenèrent divers changements dans la distribution des couronnes. Au traité d'Utrecht (i^i3), les ducs de Savoie recurent, avec le titre de roi, la Sicile, qu'ils échangèrent, en 1720, contre la Sardaigne : et les traités de Vienne (lySS), d'Aixla-Chapelle (1748), arrondirent encore le nouveau royaume dans la vallée du Pô. La possession de Naples et du Milanais avait été confirmée par le traité de Rastadt (1714) à TAutriche. En 1730, elle s'assura, pour les cadets de sa maison, de la Toscane, sans attendre la mort du dernier Médicis. D'autre part, Elisabeth Farnèse, fille du duc de Parme et seconde femme de Philippe V d'Espagne, réussit à pourvoir son fils aîné Charles du trône de Naples (1784), et Philippe, le plus jeune, des duchés de Parme et de Plaisance (1748). Alors recommença une période de paix, qui dura jusqu'à l'apparition des armées françaises, en 1792, et au cours de laquelle se manifestèrent un certain réveil d'activité intellectuelle, un certain souci de réformes.

Il faut essaver de se représenter ce que fut la vie à Naples, pendant qu'au dernier vice-roi de Charles II succédaient celui de Philippe V, puis ceux de l'Autriche (1707- 1784) et enfin ces Bourbons d'Espagne, dont la maison devait se maintenir sur le trône des Deux-Siciles jusqu'en 1860. Cette ville animée, la plus peuplée de la péninsule*, donnait

I. Antonio Parrino dans son Xuova Guida per Napoli (1725) lui attribuait généreusement de 5oo 000 à 600000 âmes.

rimpression d'une véritable capitale*. Et, après tout, n'aurait-elle pu arriver, ne sembla-t-elle même pas quelquefois appelée par les circonstances, à devenir le centre de l'Italie unie? Elle avait un long passé. Les princes normands l'avaient choisie comme le siège de leur royauté au xii^ siècle, après s'être taillé un large domaine aux dépens des Grecs, des Lombards, et surtout des Sarrasins. En son université, fondée dès i:i2i par l'empereur Frédéric II, avait professé saint Thomas d'Aquin, né dans la province de Caserte en 1227. Elle avait vu passer les maisons d'Anjou et d'Aragon. Elle avait servi d'enjeu aux luttes des rois de France et d'Espagne. Même assujettie, depuis l'expédition de Gonzalve de Cordoue (i5o3), à une longue domination étrangère, elle avait eu ses gloires. C'est dans ses murs que Campanella, l'aventureux moine calabrais, avait publié, en i5>9i, sa Philosophia sensihus demonstrata. Ce fut un Napolitain, l'auteur le plus célèbre du xvii^ siècle au delà des Alpes, Marini (i 569-1625) qui chanta Marie de Médicis en un poème de 4^000 vers, V^doniSj et dont le mauvais goût fit école jusque dans la chaire. Ce ne furent pas des artistes médiocres que SalvatorRosa( 161 5-1675), l'ami de Masaniello, et que

C'est exagérer de moitié d'après le président de Brosses [Lettres (Tltalie^ 1739). Le chiffre de 35oooo âmes donné par le Voyage d!un Français (M. de La Lande) en Italie dans les années i^ôS et 1766 paraît voisin de la vérité.

I. Voy. do Brosses, Lettres écrites d'Italie en 1739 et \'jî\0

Luca Giordano (1682-1 700). La grande cité avait (railleurs d'inappréciables avantages naturels avec son port sur la Méditerranée et son cadre magnifique. Comme aujourd'hui, sa baie gracieuse s'arrondissait alors du Pausilippe au Vésuve, et Caprée, en face du cap Sorrente, émergeait, au midi, des flots souvent bleus; de la plage au mont Saint-Elme et au monastère de San Martino, qui dominent tout cet amphithéâtre, on vovait s'étager le château de TŒuf et Castello Nuovo sur le rivage, le palais bâti pour les vice-rois espagnols' au xvii'^ siècle, les maisons aux toits plats, les églises multipliées, et, à certaines heures, la lumière du ciel revêtait tout ce décor d'une splendeur merveilleuse.

La société qui occupait alors cette scène très en vue avait des dehors brillants, surtout depuis le départ des vice-rois espagnols auxquels on reprochait d'avoir interdit les vêtements de soie, d'argent et d'or, d'avoir fait réo-ner dans les habits et les équipages du noir et du sombre qui attristaient les

I. Faul-il considérer tout à fait comme des étrangers des maîtres qui venaient d'un pays essentiellement latin? Le gouvernement des vice -rois fut-il aussi oppressif et ruineux qu'on le dit parfois? Je ne sais. Nombre de ces gouverneurs s'attachèrent au pays qui leur était confié et marquèrent leur passage par des travaux utiles ou d'embellissement, La fameuse rue de Tolède, aujourd'hui rue de Rome, qui traverse presque toute la ville du nord au sud fut l'œuvre, au wi" siècle, de don Pedro de Tolède, père du trop fameux duc d'Albe.

yeux*. Les Napolitains durent beaucoup soufîrir d'un pareil régime, eux dont tous les voyageurs signalaient le goût prononcé pour la magnificence extérieure. Ce fut sans doute l'un des motifs qui donnèrent aux princes autrichiens beaucoup de partisans dans la noblesse, gagnée aussi par la promesse qu'on lui faisait de maintenir ses vieux privilèges et de distribuer des titres nouveaux. Elle n'hésita pourtant point à se rallier aux Bourbons d'Espagne, dès qu'ils se furent mis en possession du pouvoir, et les quelques légitimistes^ qui se refusèrent à oublier de suite leurs anciennes convictions, ne s'obstinèrent pas longtemps. Aussi bien toute la ville était fière d'être la capitale d'un royaume indépendant, d'avoir son roi à elle, et « une cour dans les formes », une « cour somptueuse et nombreuse ». Y faire fi«fure devint Femploi de l'aristocratie qui n'en avait guère d'autre, et qui se consolait par ses hautes prétentions, par ses grands airs, de ne pouvoir toujours mener grand train. Cependant derrière cette parade il n'était pas difficile de découvrir de profondes misères. Une large partie du royaume, au midi surtout, était à peu près inculte et à peine habitée. Les famines meurtrières n'étaient pas rares. Naples comptait une population indigente et mendiante de 4oooo âmes environ ^, les lazzaroni^ que l'on voyait chaque

I. Voy. le Voyage d'Italie que fit Maximilien Misson tout à la fin du xvu° siècle.

-X. Voyage d'un Français.

matin encombrer « les escaliers et la place entière de iMonte Oliveto, spectacle hideux à faire vomir, » disait le président de Brosses. Chez ceux mêmes qui faisaient montre de fortune, il y avait souvent plus d'ostentation que de réalité. On racontait jadis l'histoire de sept jeunes cavaliers napolitains, qui faisaient admirer leur bel habit, mais alternativement, parce que cet unique costume leur servait à tous*. Même tempérament chez ces grands de la fin du xvni^ siècle, qui sont mauvais payeurs, qui « avec des revenus inmienses et l'état de maison le plus brillant manquent souvent du nécessaire. Ils se font précéder par quatre coureurs, ils sont servis par quarante domestiques, il y a cinquante chevaux dans leurs écuries, et il est arrivé plus d'une fois que leur maître d'hôtel était embarrassé pour leur faire servir h dîner ^ ». On retrouve dans le langage ce goût de l'effet, de la grandeur apparente. La politesse est outrée, sans être pour cela plus sincère : « tout y est au dernier superlatif». Les avocats ne se conlentent pas de plaider avec chaleur : ils « donnent dans le phébiis ». Les écrivains sont trop recherchés. Les gens qui se disputent crient très fort : « ils se menacent continuellement d'un ton à faire craindre pour leur vie; mais cela a rarement des suites^ ». Il faut noter ce tempéra-

1. Un Parisien à Rome et à Naples en i632, par L. Mar cheix, 1897.

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