‹ St Alphonse de LiguoriChapitre 22 sur 71 · Tannoia, liv. III, chap. xltii · texte numérisé non relu

Tannoia, liv. III, chap. xltii

3. Créés par Charles d'Anjou, en 1266, ils ne furent définitivement supprimés qu'en 1799. On en comptait cinq au xviii' siècle. Voy. Colletta, Histoire du royaume de Naples^ traduction française, i835.

de la cité, les Liguori, qui lui avaient donné un gouverneur en 1 190, faisaient naturellement partie. Ils avaient entrée à la Porta Nuova. C'est un droit dont Alphonse usa, même depuis qu'il eut embrassé la vie religieuse. Il y vint un jour voter sur l'admission de nouveaux membres, et bien qu'il eût été pris d'abord pour un mendiant par le hallebardier qui gardait la porte, tant il était pauvrement vêtu, il s'en alla très satisfait, rapportant une large aumône qui l'aida beaucoup à terminer ses constructions de Ciorani. — Qnant à Dona Anna, née Cavalieri, elle tenait à la noblesse espagnole par sa mère; son père devait être conseiller royal de la chambre de Sainte-Claire sous l'empereur Charles VI, et son frère, évêque de Troia dans la Fouille, un prélat très mortifié, qui encouragea vivement saint Paul de la Croix h fonder les Passionnistes, laissa une mémoire vénérée.

On aimerait à savoir quelles furent les premières impressions d'Alphonse, les premières fleurs de sa vie naissante. A cet égard ses biographes sont trop brefs. Mais jadis ce n'était guère l'usage de se livrer ni de s'intéresser à de semblables confidences. Il est certain que l'enfant eut le bonheur de grandir dans une atmosphère absolument chrétienne et pure. Je souhaiterais pourtant qu'il y fût entré un peu plus d'air, de lumière, de joie et de liberté. Le marquis de Liguori*, capitaine des ga-

I. Né en février 1670, il ne devait mourir qu'en novembre 1745, pleinement conquis ti Dieu. Il avait même, l'année

lères de Naples sous la domination autrichienne, était fort dévot. Dans ses voyages en mer, sa cabine était décorée de pieuses images. Pour se rappeler chaque jour les souffrances du Christ, il ne se séparait jamais de quatre statuettes représentant Notre- Seigncur au jardin des oliviers, à la colonne, devant le peuple et chargé de sa croix. Mais, malheureusement, une foi vive ne suffit pas toujours à développer les plus désirables vertus naturelles, ni à rendre le caractère attrayant. La marquise de Liguori était une femme forte, charitable au prochain, dure à elle-même, pratiquant jusqu'à la fin de sa très longue vie* des oraisons et des austérités dignes du cloître, après avoir élevé sept enfants^. Elle avait voulu leur donner elle-même les premières notions de religion. Chaque matin, après les avoir bénis, elle priait avec eux, et elle les réunissait chaque soir pour leur parler de Dieu. Elle éprouvait sans doute quelque joie en voyant son aîné préférer à tout autre jeu le plaisir de diesserde petits autels

précédente, demandé à entrer dans la congrégation fondée pur son fils.

1. Elle mourut âgée de quatre-vingt-cinq ans, à la lin de novembre lySS. Alphonse avait pu, peu de temps auparavant, passer trois jours auprès d'elle, lui administrer les sacrements et la laisser attendre pacifiée l'appel de Dieu.

2. Après Alphonse étaient nés trois autres fUs dont le plus jeune, Hercule, fut le seul à se marier, se remaria même, pendant que Benoit était bénédictin et Gaétan prêtre, trois filles dont deux entrèrent au monastère de Saint-Jérôme, à Naples, et dont l'autre, Thérèse, épousa le duc de Presenzano.

et de célébrer à sa manière les fêtes de plusieurs saints. Il se reprocha pourtant d'avoir, en cette période, commis deux grandes fautes, ayant un jour pris quelques oranges dans le jardin de ses parents, et, un autre jour, résisté trop vivement à son père à propos d'une comédie de salon : voilà qui révèle toute la délicatesse de sa conscience. On ne s'étonnera pas qu'un témoin autorisé, Villani, ait dit qu'il était déjà un saint au temps de son enfance. Sa mère avait sûrement joué un rôle capital dans cette précoce éclosion. Il lui voua une tendresse de prédilection et profondément reconnaissante. Il se plut, jusqu'en son extrême vieillesse, à rappeler ce qu'il lui devait.

Cependant Naples cliangeait de maîtres. Lorsqu'en Tannée 1^700 mourut Charles II, dernier descendant de Charles-Quint sur le trône d'Espagne, le fastueux Don Louis de la Cerda, duc de Médina Cœli, était vice-roi. Il fit tout de suite proclamer la souveraineté de Philippe d'Anjou auquel le feu monarque avait légué sa couronne. Mais la succession allait être vivement disputée par les Habsbourg d'Autriche. Durant la nuit du 22 au 28 septembre 1701, éclata dans la ville un soulèvement organisé par une partie de la noblesse que séduisaient les avantages promis par l'empereur Léopold et qui appelait l'un de ses fils, l'archiduc Charles, dans les Deux-Siciles. L'indifférence populaire fit échouer cette conspiration dite de la Macchia^ du nom de son principal artisan, Jacobo Gambacorta, prince de

Macchia, pauvre et ambitieux. Il y eut des pillages et des massacres. Le duc de Médina Cœli faillit périr, et avec son successeur, le duc d'Escalona, la repression fut sanglante. Au printemps suivant, Philippe V était reçu solennellement; ses largesses, ses mesures de clémence, les fêtes dont son séjour fut Toccasion excitèrent un enthousiasme démonstratif . On lui éleva une statue équestre en bronze. Au bout de cinq années à peine, elle devait être brisée et jetée à la mer. C'est en effet au mois de juillet 170^7 que les portes de la cité furent ouvertes, toujours avec démonstrations enthousiastes, aux troupes autrichiennes commandées par le comte Martinitz, et la populace poursuivit de ses insultes le ducd'Escalona pris h Gaète par le général Daun. Dans le bruit même des réjouissances par lesquelles les nouveaux venus célébraient leur victoire, aux derniers jours de juillet, des grondements menaçants annoncèrent une éruption du Vésuve. Elle fut terrible, enveloppant la ville de ténèbres et de cendres. Le cardinal archevêque promena solennellement la relique de saint Janvier. Une certaine tranquillité se rétablit. L'empereur Joseph P' qui avait, en 1708, succédé à son père Lcopold, donnait à son frère Charles l'investiture de Naples. Celui-ci, confirmé dans sa possession par les traités d'Utrecht et de Rastadt (1713-1714), la garda jusqu'en 1734, même après qu'il eut hérité, en 171 k de la couronne impériale *. Dans le pauvre pays I. L'empereur Charles VI ri'gna jusqu'en 1740 et fut le

ainsi disputé, toutes ces agitations jetaient un trouble profond, divisant les familles, semant les ruines, les violences et les rancunes, surexcitant les convoitises et les haines.

Tandis que ces orages se déchaînaient, Alphonse ne quitta point ses parents, et son temps fut certes bien employé, puisqu'en janvier 1^71 3 il put se faire recevoir docteur en droit. Ses débuts avaient été confiés h un maître de grammaire, pieux et savant, Dominique Buonaccio, prêtre de Calabre. Après le latin, étaient venus le grec et le français, la philosophie dont les leçons, sans doute médiocres, ne paraissent pas avoir laissé d'impression vive, les mathématiques, la géographie et la cosmographie, deux sciences qu'il devait, à l'origine de la congrégation des Rédemptoristes, enseigner lui-même à ses jeunes religieux ^ Tout était compris par cette intelligence remarquablement précoce, souple et appliquée. Le dessin, la peinture et la musique trouvèrent place dans cette éducation. Les aptitudes artistiques de l'enfant se révélèrent vite. Devenu grand, il reprit quelquefois le pinceau; il dé-

père delà célèbre Marie-Thérèse. II avait épousé, en 1708, Elisabeth-Christine de Brunswick-Wolfenbuttel. — La Sicile ne fut réunie à Naples qu'en 1720, la Sardaigue passant alors au roi de Savoie. C'est seulement en 17^4 que le pape hinocent XIII donna l'investiture des Deux-Siciles à Charles VI.

I. « On conserve encore, dit Tannoia, dans notre maison d'Iliceto, un planisphère armillaire qu'il a construit et perfectionné de ses propres mains. »

cora la chapelle d'Iliceto de saintes figures et d'un gracieux paysage. Lorsqu'il avait douze ans, on admirait déjà sa maîtrise au clavecin. Et il fallait que la musique, restée toujours Tune de ses plus chères consolations, lui inspirât un amour bien sincère pour qu'il ait résisté à la manière dont son père témoignait sa sollicitude pour cet art d'agrément. Don Joseph obligeait l'enfant à s'y exercer trois heures par jour, surveillait lui-même les leçons, et, lorsqu'il n'y pouvait assister, enfermait sous clé, pour le temps fixé, professeur et élève. Quant à la danse et à l'escrime, le grave Tannola se refuse à croire que son vénéré maître ait jamais pratiqué ces frivolités, dangereuses pour l'àme et pour le corps. Son premier confesseur, celui auquel il fut, tout petit, conduit par sa mère et qu'il garda jusqu'à l'âge de trente-cinq ans, était un pieux Oratorien, Thomas Pagano, des Pères de Saint-Jérôme, dit Tannoia, du nom de la première maison dans laquelle saint Philippe de Néri fonda son institut à Rome. xVlphonse eut ainsi la très précieuse fortune de s'imprégner profondément de l'esprit du grand saint Florentin. Il songea, un instant, à entrer dans sa famille religieuse, et lui conserva toujours un culte fidèle. Son directeur l'admit, dès neuf ans, dans une congrégation de jeunes nobles. Longtemps on y conserva la mémoire de son passage, non seulement de son succès au clavecin un jour, où dans l'opéra de saint Alexis, il tenait le rôle du diable, mais surtout de sa piété remarquablement

tendre et ferme. Nul n'arrivait plus assidûment aux exercices du dimanche, ne les suivait avec plus de recueillement. Bientôt, de la main du Père Pagano, il reçut pour la première fois la sainte communion*. Rien n'était plus édifiant que de voir comme il entendait la Messe, agenouillé, son petit livre à la main, et avec quelle ferveur il s'approchait de la table eucharistique, prolongeant ensuite son action de grâces. Sa mère s'attachait de plus en plus à cultiver un esprit si droit, une âme si docile aux impressions élevées. Elle lui faisait sentir, par exemple, le grand déplaisir que la faute, même la plus légère, cause au cœur de Jésus-Christ. Et cet enfant de douze ans, entrait déjà, grâce à la sublimité de son oraison, en commerce intime avec Dieu.

Voici un trait qu'ont rapporté tous ses biographes, après Tannoia, et qui montre bien l'exquise sensibilité de son âme candide. La jeunesse qui se réunissait chez les Pères de l'Oratoire terminait généralement sa journée du Dimanche, après vêpres, par une promenade à quelque maison de campagne. Une fois que l'on s'était rendu chez le prince de la Riccia, sur la montagne de Miradoïs, on joua aux oranges. Alphonse qui avait assuré ne

I. Vers (liv ou onze ans sans doute; mais Tannoia ne dit pas à quel âge. D'ailleurs, ce grand acte s'accomplissait alors isolément. La confirmation ne fut, suivant l'usage du pays, donnée à Liguori que beaucoup plus tard, le 21 septembre

pas connaître le jeu, gagna trente parties de suite. Dépit de ses camarades, dont l'un s'emporta jusqu'à lui dire une parole inconvenante. « Comment, s'écria le gagnant, vous offensez Dieu pour quelques misérables deniers : prenez-les. » Et les ayant jetés à terre, le visage attristé, il s'en alla. Au moment de regagner Naples, la nuit approchant, il n'avait pas reparu. On se mit à sa recherche dans toutes les allées. On le trouva immobile, et comme ravi, hors de lui-même, dans la sereine lumière du jour finissant, devant une petite statue de la Vierge. Il l'avait posée au milieu des branches, et son cœur froissé se consolait auprès d'elle.

S'étonnera-t-on que ce pieux et noble adolescent ait voulu embrasser la carrière judiciaire? Il avait trop d'humilité et une idée trop haute de la dignité du prêtre, pour songer, de lui-même, à une vocation sacerdotale, que Dieu ne lui avait pas encore manifestée. On comprend qu'avec son tempérament délicat et doux, il n'eût pas de goût pour le métier des armes, peu attrayant d'ailleurs en un pays que dominaient des maîtres étrangers. Le barreau, puis la magistrature à laquelle il devait mener, convenaient mieux à sa nature studieuse et consciencieuse. Il lui plut certainement de se dire qu'il mettait ainsi sou travail et sa vie au ser-

vice du droit et de la justice. Et ses parents l'encourageaient, prévoyant que, dans cette voie, il ne tarderait pas à satisfaire leurs légitimes ambitions. En Italie, la noblesse ne dédaignait pas de s'instruire des lois, ni même de plaidera Saint François de Sales fut étudiant à Tuniversité de Padoue, puis avocat à Cliambéry, avant de revêtir Thabit ecclésiastique. Beccaria, le célèbre auteur du Traité des délits et des peines (1764), était marquis, comme Tanucci qui commença par professer le droit à Pise. Filangieri, dont on cite encore la Science de ia /égislation [lySo-iyS'd), appartenait à la vieille aristocratie de Naples. Pareil goût était ancien, semble-t-il, dans cette ville, puisqu'il est noté par un voyageur parisien en 1682. « La jeune noblesse, écrit-iP, s'adonne aux lois pour pouvoir parvenir aux magistratures et offices de robe longue que donne le Roy; presque tous font les magistrats et procureurs, qui est une m es nie chose en ce pais là : et c'est plaisir de les voir aller, le matin, alla Ficaria^ avec la petite soutane de docteur, le manteau retroussé parTespée, ou mesme troué affîn de laisser voir la garde du poignart, qui est ressenlielle marque du cavalier de siège. Dans la Vicaria, il est defFendu de porter espée ni poignart, mais ils gardent du moins le fourreau vide du poignart. »

1. Voy. Carlo Goldoni^ le Théâtre et la vie en Italie au XYiii-^ siècle, par C. Rabany (1896), p. 178.

2. L. Marcheix, Un Parisien à Rome et à Naples en i632, d'après un manuscrit inédit de J.-J. Bouchard. Paris, 1897.

Lorsqu'à seize ans, par une faveur inusitée, le jeune Liguoii fut admis à subir les épreuves du doctorat*, il avait encore la taille et Tair d'un enfant. Plus tard, sans rappeler son succès qui fit sensation et dont on parla longtemps, il s'amusait du spectacle plaisant qu'il se souvenait avoir alors donné. «On m'avait, disait-il, affublé d'une longue casaque qui passait sous mes pieds et faisait rire tout le monde. » Mais c'était un tour de force, et qui supposait un travail acharné, de posséder, h cet âge, le droit civil et le droit canonique, en un pays où s'enchevêtraient les monuments juridiques de tant de dominations successives. L'adolescent ne put connaître que des distractions rares et strictement mesurées. Il parlait, dans sa vieillesse, du plaisir qu'il goûtait, les jours de congé, à chasser. « Je suis passé, ajoutait-il, de la chasse des oiseaux à la chasse des âmes. » On lui permettait aussi d'aller, le soir, se récréer avec des amis soigneusement choisis chez Charles Cito, dont le fils mourut plus que centenaire, président du grand Conseil roval. On y jouait aux cartes, notamment au terzilio et à l'ombre, comme il était d'usage dans la bonne société. Une fois qu'Alphonse s'était laissé un peu retenir et rentrait plus tard que de coutume, à la place des livres qu'il avait laissés, il ne retrouva sur sa table que des cartes. Son père qui

I. Le 2 1 janvier 1713 : Alphonse n'avait que seize ans et quelques mois, alors que l'âge de vingt ans était généralement exigé.

ratteudait raccueillit par ces mots : « Voilà les auteurs qui te rendent si exact ! »

Durant sa carrière d'avocat, de lyiD h ly 23, on assure que Liguori plaida beaucoup de causes et ne perdit que la dernière. Il prenait goût à sa profession. Il aimait dans les débuts surtout, à discuter, le soir, chez le président Dominique Caravita, quelque point de droit avec ses jeunes confrères. C'était un juriste très délié, que peut-être Ton retrouvera quelque peu dans le théologien moral. Sa parole claire et précise, sa diligence au travail, son extrême délicatesse, le crédit de sa famille et de ses amis, lui acquirent vite une grande autorité. Il n'avait pas renoncé à ses goûts artistiques. Au théâtre, où sa mauvaise vue l'exposait d'autant moins à pécher par le regard qu'il avait soin d'ôter ses lunettes, la musique le ravissait. Il fréquentait aussi, avec son père, les réunions mondaines. La douceur et la pureté de sa physionomie, ses manières aimables et prévenantes attiraient la sympathie. Tout lui présageait un très brillant avenir. On devait inévitablement songer à le marier et, sans prendre son avis en une affaire qui est pourtant bien personnelle, on engagea deux fois, pour lui donner femme, des négociations malheureuses.

Il approchait seulement de sa vingtième année, lorsque son père crut avoir trouvé la riche héritière qu'il cherchait en la personne de sa cousine de seize ans, Thérèse de Liguori, fille unique du

prince de Presiccio. Les parents étaient d'accord et n'ajournaient la réalisation de leurs projets qu'en raison de l'extrême jeunesse de leurs enfants, lorsqu'un événement inattendu changea complètement la situation. On apprit que Thérèse ne serait plus fille unique. Il lui survint un petit frère. Don Joseph s'empi'essa de rompre les négociations. Ce ne fut pas tout. Le nouveau-né étant mort au bout de quelques mois, « cet accident, rapporte Tannoia, rendit au père d'Alphonse tout l'empressement de ses premiers désirs ; il recommença à fréquenter la maison du prince ei h parler de nouveau des anciens plans de mariage ». !Mais Thérèse dégoûtée déclara qu'elle ne se marierait pas. Elle tint parole, et, le 8 mai 1719, entra au couvent des religieuses du Saint-Sacrement où elle devait mourir en sainte, le 3o octobre 1724^.

Cet insuccès contribua sans doute à aigrir encore le caractère irritable du marquis. A cette époque en effet, se rapporte une anecdote qui nous le montre peu endurant et qui nous apprend ce que Liguori entendait lorsqu'il parlait de ses grands péchés. Don Joseph avait un soir convié de nobles dames et des gentilshommes. Un domestique ne fut pas assez prompt pour éclairer quelques invités à l'entrée. Mécontentement de son maître qui, après

I . Longtemps après, sur les sollicitations de la supérieure, Liguori résuma en quelques pages l'histoire de cette pieuse vie, à laquelle ne fureut pas épargnées les épremcs intérieures.

avoir réprimandé ce serviteur négligent, ne cessait de gronder. « Quel bruit! mon père, s'écria son fils agacé : une fois que vous commencez, vous ne finissez plus ! » L'observation portait si juste qu'elle exaspéra et qu'il y fut répondu par un soufflet. Alphonse ne dit mot et se retira sur-le-champ. Lorsqu'à Theure du souper, Dona Anna vint le chercher dans sa chambre, elle le trouva pleurant, s'accusant amèrement lui-même de sa vivacité de parole; et il ne songea qu'à demander pardon lorsqu'il revit son père.

Alphonse avait vingt-six ans et s'était déjà promis devant Dieu de garder le célibat lorsque l'on tenta, une seconde fois, de le marier malgré lui. Sans même l'avertir. Don Joseph essaya d'obtenir pour lui la main de la fille du duc de Presenzano. C'était, rapporte Tannoia, un parti très avantageux. Les parents s'accordèrent aisément. Pour rapprocher les jeunes gens, on multipliait les réunions mondaines. Elles mettaient au supplice celui que Ton prétendait engager contre son gré. A sa mère il avoua franchement qu'il était résolu à ne se marier jamais, [l alléguait sa médiocre santé, ses maux de poitrine et son asthme pour se défendre contre les instances de son père. Il ne permettait à sa prétendue fiancée de se faire aucune illusion sur ses intentions. Elle comprit, et dit à ceux qui la pres-f saient : « Voulez-vous que je prenne pour mari un homme qui ne veut pas me regarder?» — « Je saurai bien, avait prévenu Liguori, opposer à mon père

tant d'obstacles de tout genre qu'il ne pourra conclure ce mariage, ni aucun autre. »

Jamais le barreau ni les salons n'avaient suffi h occuper entièrement, ni surtout à satisfaire pleinement son âme grave d'adolescent. Il réserva toujours une grande place dans sa vie à l'activité religieuse. Fidèle h la maison des Pères de l'Oratoire, il y passa de la congrégation des enfants dans celle des docteurs le i5 avril 171 5, et il continuait de se confesser, chaque semaine, au Père Pagano. Le matin, avant de se rendre au tribunal, il avait l'habitude d'entendre la Messe. Il trouvait le temps de servir les malades à l'hôpital des incurables, les faisant manger lui-même, arrangeant leurs lits et les consolant. Il ne laissait guère passer d'année sans aller, généralement avec son père, vers la fin du Carême, demander à quelque couvent une retraite spirituelle. Celle de lyiô — il avait alors dix-huit ans — fut prêchée par un Jésuite le Père Buglione, et lui laissa des souvenirs ineflaçables. Celles de 1722 et 1723, qui fixèrent l'orientation de sa vie, furent dirigées par le supérieur des Lazaristes, le Père Vincent Cutica. Ainsi dans sa formation se fondaient les influences de saint Ignace de Loyola, de saint Vincent de Paul et de saint Philippe de Néri.

Il n'avait pas vingt ans lorsque Dieu se servit du rayonnement de sa vertu pour éclairer un infidèle. On ne se faisait pas scrupule, sur les galères napolitaines, d'employer des esclaves maures. Ils

n'étaient pas faciles à convertir, même lorsqu'un missionnaire tel que François de Geronimo songeait à s'occuper de leur âme. Or, Tun de ceux qui appartenaient à Don Joseph, et qui était particulièrement affecté au service d'Alphonse, manifesta de lui-même le désir d'être chrétien. Les exemples de son jeune maître avaient suffi pour éveiller ses réflexions. Il s'était dit qu'une religion qui fait vivre ainsi ne saurait être fausse. Gravement malade et conduit à l'hôpital de la Paix, on rapporte qu'il fut averti par une vision de sa fin prochaine. Et une demi-heure après qu'il eut obtenu le baptême, il expira pieusement, le sourire aux lèvres.

Avant que Liguori se résolut à quitter la toge d'avocat pour le costume ecclésiastique, plusieurs années s'écoulèrent. Il se reprochera plus tard amèrement de s'être alors abandonné à la dissipation d'une vie trop mondaine, d'avoir, pour des riens, omis ses exercices de piété. Cependant il ne connut pas le malheur de commettre une seule faute grave, et d'ailleurs cette période de laisser-aller relatif dura peu. Sur les conseils et en compagnie de son ami François Capecelatro, duc deCasabona, il fit, en 1722, une sérieuse retraite dans la maison des missionnaires de Saint- Vincent-de-Paul. L'année suivante, il y revint avec son père. C'est là, devait

il écrire, « que j'ai appris à connaître Dieu et à oublier le monde ». C'est là aussi qu'il se promit à lui-même de ne pas se marier et de céder son droit d'aînesse à son frère Hercule. Il attribuait volontiers sa vocation aux retraites^, ou, comme on disait alors, aux exercices spirituels faits dans la solitude, et aussi à son babitude de rendre visite au Saint-Sacrement". Ses stations devant la sainte hostie exposée, qu'il se plaisait à entourer de fleurs, lui devenaient de plus en plus chères. Et ses communions se multipliaient, renouvelées plusieurs fois chaque semaine. Il venait en outre de recevoir la confirmation (21 septembre 1722), comme si la Providence eût voulu le munir de force surnaturelle au moment d'une épreuve décisive.

Avec son caractère tendre et impressionnable, il donnait largement prise aux souffrances. Il les connut nombreuses et vives au moment de sa vocation. Il n'avait pas vraisemblablement gardé un attrait bien vif pour le barreau, étant devenu sans doute de plus en plus sensible à la mauvaise foi de certains plaideurs et aux injustices de l'humaine justice. Mais il ne devait pas quitter cette profession qu'il avait aimée sans avoir expié, en quelque sorte, ses anciens succès par une humiliation qui lui fut cruellement mortifiante. Il fut chargé de plaider, à Tété 1728, une très grosse affaire contre

1. Lettre à un jeune homme qui délibérait sur le choix d'un état.

Page 1