I. Tannoia, liv. II, cliap. 5 j
ligion, et surtout la science des saints. « Portons envie, dit-il \ faisant écho à V Imitation, non point à ceux qui savent beaucoup de choses, mais seulement h ceux qui savent aimer Jésus-Christ. » Peutêtre même pousse-t-il un peu loin ce désintéressement du monde profane ^ Plusieurs lui souhaiteraient volontiers une plus large curiosité — car tout se tient, en somme, — avec un sens critique plus éveillé, une compréhension plus pénétrante de son époque, de ses besoins, de ses ressources, un souci plus vif de montrer que le christianisme s'harmonise avec tout ce qui est bon dans Thomme et favorise ses vrais progrès, une certaine préoccupation du travail constant d'épuration, d'assimilation et de développement qu'appelle le dépôt des vérités révélées. Mais à chacun ses goûts et sa tâche. Celle de Liguori fut moins de dégager des objections des incrédules les abords de la foi que de ranimer celleci, de la faire pratiquer et pénétrer jusqu'au fond du cœur. Ce dont il sut parler comme il est bien
1. Réflexions sur divers points de spiritualité^ VI, et Préparation à la mort, XX,. § 3.
2. C'est ainsi, par exemple, qu'à des ecclésiastiques paraissant très désireux de visiter le musée de Portici il dit en souriant : « Vous rassembleriez ici tous les musées de l'univers que je ne ferais point un pas pour les voir. J'ai visite un jour le musée de Noie, et je m'en suis toujours repenti. » (P. Berthc, t. II, p. 693.) Voilà une réserve que plusieurs jugeront excessive, mais qui s'explique peut-être par besoin de réagir. Oserait-on affirmer que les hommes d'église, même les plus haut placés, ne versèrent jamais, en Italie, dans l'excès contraire?
rare que Ton parle, c'est de Jésus aimant, de Jésus crucifié ou présent au tabernacle, de Jésus sauveur. Est-ce donc peu, pour un prêtre, de nourrir et de propager la vie chrétienne?
Lorsque le samedi 21 décembre 1726, Liguori reçut la consécration sacerdotale et que le lendemain il monta pour la première fois à l'autel, ce fut une grande joie à Naples, où déjà on le vénérait. Il ne ressemblait guère à ces abbés pimpants et mondains, auxquels il a reproché souvent* leur tenue et leur conduite. Ceux-là circulaient vêtus de soie, en habit court, avec des manchettes élégantes et des boucles d'argent aux souliers. En marmottant leur bréviaire, ils flânaient dans les rues, regardaient de leur balcon les passants, ou bavardaient et ricanaient avec des amis. On les voyait monter à Fautel avec une chevelure longue, frisée, dont ils avaient travaillé les boucles toute la matinée au fer chaud, devant leur miroir, et dont la poudre allait se mêler aux saintes espèces. Maniant celles-ci sans aucun respect, estropiant les formules liturgiques, mangeant les mots, remplaçant par on ne sait quelles contorsions les génuflexions et les signes de croix prescrits, ils expédiaient la messe
I. Voy. Scli-a, Réflexions utiles aux cvêiiucs, La Messe et l'office expédiés^ rintroduction à la Traduction des psaum s.
cil moins d'un quart criieure, avec un tel sans-façon (jue Ton entendait dire aux laïques : « Vraiment ces prêtres nous font perdre la foi avec leurs messes. » Quelle tout autre impression devait donner Alphonse ! Tannoia note avec admiration le temps considérable qu'il prenait pour célébrer le saint sacrifice, sans parler de sa préparation ni de son action de iJ^ràces. Avec sa longue et simple soutane, son visage éniacié par la pénitence et les fatigues, cet ami des pauvres gens paraissait presque misérable comme eux. De ses anciens admirateurs, avocats, magistrats, sénateurs, plusieurs l'accusaient d'être excessif, déraisonnable, et rompaient avec lui. Cependant on ne pouvait entendre prêcher ce jeune prêtre, qu'églises et chapelles se disputaient, sans être remué par la sincérité de son accent, sans subir l'ascendant et comme la contagion de sa foi. Il eut de suite, ce que tout l'art des rhéteurs ne suffit pas à donner, beaucoup d'autorité.
Aucune trace, en ses sermons, de vanité. Elle lui fait horreur * dans la chaire chrétienne. Il dirait volontiers, avec Pascal, que la vraie éloquence se moque de l'éloquence, ou plutôt que c'est un vol sacrilège, lorsque l'on a charge d'annoncer la parole divine, de ne chercher qu'à en tirer gloire per-
I. Voy. Seha, i" jiaitie, 4" iiisLriiction, la Lettre à un religieux sur la manière de prêcher^ Vinstruction sur les missions^ la préface des Sermons, les lettres à sa congrégation do novembre lySi, 27 juia et 7 septembre 1773.
APOSTOLAT SACEllDOTAL. 43
sonnellement. Il invoque rautorilé de ■Muratori, l'un des érudils qui font le plus d'iionneur à Tltalie (lu xviii^ siècle, pour réprouver, même dans lespanég-yri(jues, la rhétorique qui vise à briller. Telle longue description de jardin ou de tempête aura coûté à son auteur une semaine de travail. A quoi bon? Quel fruit retireront les âmes de ces ingénieux Icux d'artifice, ne laissant après eux qu'un peu de fumée ?11 est des prédicateurs auxquels s'applique trop bien le verset d'Isaïe : Qui siuit istl qui ut uubes {'olant (LX, 8) : ce qui rappelle à Liguori l'observation sensée d'un paysan : « Quand les nuages passent si haut il n'y a guère espoir de pluie. » Comme recteur de sa congrégation il sera impitovable à l'égard des phraseurs. \j\\ de nos jeunes prêtres, rapporte-t-il, « prêchant un sermon en l'honneur de la très sainte Vierge, et s'exprimant avec une grande recherche et élévation dans le style, non seulement je le fis descendre sur-lechamp de la chaire, mais je lui défendis de célébrer la messe pendant trois jours ». Dans le geste aussi et dans la diction, il recommande d'éviter l'alfectation, l'exagération. L'auditoire est excédé par la véhémence continue de certains missionnaires, (pii courent risque d'ailleurs de perdre la voix ou (lèse rompre quelque veine. ]Mème en parlant avec force, pourquoi prendre le ton déclamatoire ? On doit prêcher comme si on causait avec un ami, pour lui exposer un fait ou lui donner un utile conseil. Soyez naturel. « Un jour, raconte saint Alphonse
avec bonhomie, je m'avisai d'imiter le P. Cutica, et, en présence de Mgr Falcoia, je prêchai sur un ton chantant. J'y gagnai une forte réprimande, et je n'ai plus recommencé. »
Voici une prière dans laquelle il exprima ce qu'il sentait si vivement, et il la récita sûrement de tout son cœur : « O Sauveur du monde, que le monde connaît à peine et n'aime presque pas, spécialement par la faute de vos ministres, ô vous qui, pour sauver les âmes, avez donné votre vie, de grâce, par les mérites de votre Passion, accordez lumière et zèle à tant de prêtres qui pourraient convertir les pécheurs et sanctifier tout l'univers, s'ils annonçaient votre parole sans vanité et avec simplicité, comme vous ravezprêchée vous-même, et comme l'ont prêchée vos disciples. » — Cette prédication simple et grave, à V apostolique^ comme disait Liguori, fut la seule qu'il pratiqua. Son impatience des recherches vaniteuses et des prétentions académiques ne l'entraîna-t-elle pas à faire trop bon marché de la haute culture et des qualités de composition ou d'expression ? Peut-être. ♦Mais pourtant il avertissait lui-même qu'à un auditoire instruit on ne doit point parler. comme à des illettrés. Et aucun genre de prédication ne saurait, pour être efficace, se passer de ce qu'il prisait souverainement, le sérieux, la sincérité, la modestie. Il voulait, en somme, que l'orateur sacré, l^ratiquanl un précepte biblique qu'il aimait : Frange esurienii pancm (Isaïe, LYIII) mît à la
portée de tous la iiouiriture vivifiante que doit être pour tous renseignement ëvangélique.
Et, au dire de Tannoia, ses paroles avaient « la suavité de la manne » ; le savant, comme l'homme simple, les goûtait. « Les gens de lettres étaient même les plus empressés h venir Fenîendre. » Dans son auditoire on remarquait toujours nombre « d'ecclésiastiques distingués, de réguliers, de séculiers, d'avocats, de procureurs, de magistrats, de dames de haut rang et de gentilshommes j^ , qui tous s'en retournaient recueillis et touchés. L'un des lettrés les plus célèbres d'alors, et qui avait la réputation d'être fort caustique, Nicolas Capasso était parmi les plus assidus. « Don Nicolas, lui dit un jour Liguori en souriant, méditeriez-vous par hasard quelque satire contre moi? — Nullement, répondit cet homme de goût. A vos sermons ce n'est ni de fioritures de stvlc ni de l'arranofement des périodes que l'on s'occupe. On sent que vous vous oubliez vous-même pour ne prêcher que Jésus crucifié : et c'est pourquoi j'aime à vous entendre. »
Tel on avait reconnu Alphonse dans la chaire, bon, sinq:)le, d'une piété pénétrante et d'une ardente charité, tel on le retrouvait au confessionnal. Lorsqu'une année après son ordination sacerdotale il fut autorisé à entendre des pénitents, ceux-ci lui vinrent de suite par milliers. Pour suffire à la tâche, il arrivait le premier à l'église, de grand matin, et, le soir, il la quittait le dernier. [Icureux de travailler ainsi, dans le silence et l'ob-
scuiité, à guérir les àaies et à leur transmettre la grâce, il accueillait chacun avec douceur. Il témoignait aux pécheurs désireux de se convertir une inépuisable compassion. Sans donner immédiatement l'absolution h tous, il les traitait paternellement et leur inspirait confiance en Jésus-Christ. « Plus une ame, disait-iP, est plongée dans le vice, asservie par le démon, plus il faut l'attirer, lui prêter assistance, pour la délivrer et la jeter dans les bras du Sauveur. Le pécheur, à moins de se voir aimé, ne se décide pas à abandonner le péché. » Il savait aviver la contrition chez ceux qui la ressentaient à peine. Un jeune gentilhomme, après une confession assez chargée, avait laissé voir son peu de confusion. « Quel mal vous a donc fait Jésus-Christ? » lui demanda I^lguori avec un accent tel que cette âme fut soudain éclairée et transformée. On devine quelle devait être Tintime ferveur de celui qui avait ainsi le don d'inspirer la componction.
On serait surpris qu'une âme aussi généreuse, aussi imprégnée de christianisme, n'eût pas éprouvé
I. Il disait encore, dans sa vieillesse, qu'il ne se souvenait ]Kis d'avoir jamais renvoyé un seul pécheur sans parvenir à pouvoir l'absoudre; bien moins encore d'en avoir jamais traité aucun avec dureté ou avec aif^reur.
une sollicitude particulière à Tégard des gens du [)etit peuple. C'est pour les servir qu'il entra dans la congrégation de la Propagande, qu'il prit aussi part à de nombreuses missions, soit à Naples, soil dans les villages, ne se ménageant pas et donnant presque toujours le grand sermon du soir. Il ne craignait pas le contact avec la plèbe la plus misérable. Il allait lui-même la chercher, sur les marchés où elle grouillait, et il l'instruisait en plein air. Il se forma vite toute une clientèle de lazzaroni^ de maçons, de menuisiers, de savonniers et autres artisans. « Plus leur condition était modeste, dit Tannoia, plus il mettait de bonté dans son accueil. » (^es pauvres gens, se sentant aimés, lui témoignaient affection et confiance. Pour les instruire avec le concours d'autres prêtres, il les réunissait sur quelque place peu fréquentée, par les beaux soirs d'été. Que de fois, dans la douceur apaisée des longs crépuscules, après les soucis et les fatigues du jour, ces assemblées d'humbles écoutèrent parler de Dieu et firent monter vers Lui l'encens de leurs prières, en regardant au ciel profond s'allumer les premières étoiles !
Il arriva pourtant que les autorités ecclésiasticjues et civiles s'alarmèrent de ces pieuses réunions. La dénonciation vint de moines défiants, d'un zèle inintelligent et peu disposé aux interprétations charitables. Ils avaient entendu un peu de bruit et d'innocentes plaisanteries qu'ils ne s'expliquaient pas. Ce mystère leur parut louche. Ne se
formait-il pas un foyer de molinisme ou de quelque autre hérésie? N'était-ce pas un devoir d'inviter le cardinal-arclievêque h sévir? On avait eu récemment à disperser des rassemblements de ces soldats luthériens, qu'avait amenés la domination autrichienne, et qui volontiers traitaient la piété italienne de superstitieuse idolâtrie. Mis en demeure d'agir, Mgr Pignatelli s'adressa au gouverneur. Celui-ci envoya un capitaine de la grand'garde, assister, déguisé, à l'une des réunions. Le capitaine rapporta qu'il n'avait pas bien compris, ce qui peut arriver aux plus honnêtes gendarmes, mais qu'il avait remarqué un mélange de choses bonnes et de choses mauvaises. C'est pourquoi, un soir de septembre, les pieux habitués trouvèrent au rendez-vous des archers et des sergents, qui les conduisirent au corps de garde. L'affaire, il est vrai, s'éclaircit vite. Les magistrats furent profondément édifiés de ce qu'ils apprirent. Le gouverneur congédia ses prisonniers, en versant, dit Tannoia, des larmes d'attendrissement et de consolation. Néanmoins le cardinal-archevêque, par prudence et à cause du malheur des temps, prescrivit à Liguori de cesser ce mode d'apostolat.
L'œuvre commencée ne périt point. Elle se transforma, mais se développa. On cessa de se réunir en plein air. Aux conférences que dirigeait Pierre Barbarese, maître d'école converti par Alphonse, et qui vivait en saint, un barbier prêta chaque soir sa boutique. Puis le local étant devenu trop
étroit on se transporta dans une cliapelle, appartenant à la corporation des bouchers. Bientôt d'autres groupes semblables s'organisèrent. Le cardinal Pignatelli les prit sous sa protection et leur donna une constitution régulière. On s'assemblait chaque soir à l'heure de V Jjigelns. Le dimanche, on entendait la messe ensemble, et dans l'après-midi on soignait les malades des hôpitaux, puis on allait respirer l'air de la campagne. En i834, il V avait encore à Naples une centaine de ces chapelles, groupant chacune trois cents personnes environ. Et c'est à une œuvre assez voisine de celle-ci qu'ont travaillé les Rédemptoristes lorsqu'ils ont fondé, vers i84o, à Liège, cette association de la Sainte Famille qui, érigée depuis en archiconfrérie compte aujourd'hui dans le monde 3oo 000 membres.
La charité de Lii^uori était comme une rosée bienfaisante qui faisait épanouir, jusque dans les milieux les plus humbles, d'admirables fleurs de sainteté. Parmi ses premiers, pénitents, sans parler de ceux qui revêtirent l'habit religieux, on cite Pierre Barbarese, un maître d'école qui devint le modèle des apôtres, après avoir été le plus acharné des impies ; Lucas Nardone, un ancien déserteur, qui n'avait obtenu qu'à grand'peine la grâce de la vie et qui éclaira beaucoup d'àmes; un marchand de farine, un potier, un bouquiniste, « tous trois, ditTannoin, d'une vertu éminente », un vacher, un marinier, un menuisier, un jardinier, un courtier d'orfèvrerie,
50 SAINT ALPHONSE DE LIGUORl.
« tous vénérés pour Famour singulier qu'ils portaient à Jésus-Christ », deux marchands ambulants qui vendaient, dans les rues de Naples, Fun des œufs , l'autre des châtaignes, tous deux recueillis après leur mort dans une église, et honorés comme de puissants protecteurs auprès de Dieu. Voilà le cortège ami que s'est fait Alphonse.
Avec les pauvres, ce qui l'attirait le plus, c'étaient les âmes exclusivement vouées à Dieu. Que de retraites il donna aux prêtres, depuis celle qu'il fut chargé de prêcher au clergé de Naples, l'année même de son ordination sacerdotale! Pour eux spécialement il a écrit une grande partie de ses ouvrages*. Les religieuses aussi, dont le nombre était très grand dans le royaume des Deux-Siciles, ont largement usé de son dévouement. Tannoia ne connaissait pas à Naples une seule de leurs maisons qui n'ait eu recours à sa direction. 11 se plaisait à les encourager et à leur envoyer des recrues. Il croyait qu'aux femmes mariées le salut est bien difficile^ avec les habitudes mondaines, et qu'à toutes le bonheur est impossible. « Moi, disait-il % qui pendant de longues années ai entendu les confessions de tant de femmes de tous les rangs, nobles et plébéiennes, pauvres et riches, il ne me souvient pas
1. Non seulement ceux de théologie morale, mais Sel^-a, les Sermons, la Traduction des psaumes, etc.