CHAPITRE III
L INSTITUT DKS RKDEMPTOniSTES
Si, pour consoler Liguori en sa vieillesse de ne plus pouvoir donner de missions, on l'assurait qu'il avait part, comme fondateur, h l'apostolat exercé par la congrégation du Très Saint Rédempteur, il répliquait vivement : « La congrégation, c'est Dieu qui l'a fondée : je n'ai été, entre ses mains, qu'un vil instrument. » Est-ce à dire que l'œuvre se soit faite toute seule et sans peine? En aucune manière. INIais la Providence semblait vraiment avoir tracé la voie dans laquelle on s'engageait, lorsque au commencement de novembre 1782 se réunirent à Scala les six premiers membres d'un nouvel institut en faveur des âmes abandonnées.
On aperçoit aisément, après coup, de quelle longue préparation cette démarche était le terme. Depuis nombre d'années Alphonse n'avait-il pas témoigné aux humbles, aux délaissés, une généreuse prédilection, et en même temps ne ressen-
tait-il pas un attrait profond pour le recueillement du cloître? Ne s'était-il pas formé, avec ses confrères de la Propagande, au ministère des missions? Dans les environs mêmes de Scala, son bref séjour au milieu des chevriers et des berg-ers de la montagne lui avait montré qu'en un royaume se disant très chrétien il y avait des populations déshéritées, auxquelles l'Evangile était absolument étran ger. Et il n'était pas seul à entendre intérieurement l'appel au secours d'une pareille détresse. Mgr Falcoia, le nouvel évêque de Castellamare', avait souvent rêvé d'une famille religieuse qui se consacrerait spécialement à imiter Notre-Seigneur et à évangéliser les pauvres; il l'avait entrevue par avance dans une révélation qui le ravit de joie; il avait même tenté, vers 171 5, de constituer son premier noyau avec quelques prêtres qui se dispersèrent vite. Et voici que, sous sa direction, les religieuses de Scala, ne formant d'abord qu'un conservatoire de pieuses filles, sorte de béguinage comme l'Italie en comptait beaucoup, s'étaient pénétrées du même esprit. Elles aspiraient à une imitation de plus en plus fidèle du Sauveur, et la sœur Marie- Céleste^ leur proposait un genre de vie dont elle
1 . Né a Naples en i663, il fut nommé évêque en 1780 après avoir, durant quarante-sept ans, édifié la congrégation des Pieux Ouvriers. Il devait mourir en 1743.
2. Marie-Céleste Costarosa, née en 1696, avait un frère jésuite. Elle était d'abord entrée dans un couvent de Carmélites. Celui-ci ayant été fermé, elle vint, avec ses deux sœurs, se placer sous la direction du P. Falcoia, à Scala.
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disait tenir les prescriptions du divin Maître luimême. Or, Liguori connaissait bien non seulement Mg^r Falcoia, mais encore les relig^ieuses de Scala. C'est sur ses conseils, donnés après une minutieuse enquête, que celles-ci commencèrent, en mai ijSi, à suivre leur règle nouvelle, celle des Rédemptoristines*. Ainsi tout semblait Tavoir disposé h bien accueillir ridée d'un nouvel ordre de missionnaires. Il se montra pourtant surpris et troublé, lorsque sœur Marie-Céleste le convia, au nom de Jésus- Christ, à la réaliser.
Elle affirmait qu'en octobre 1731, la veille de la fête de saint François d'Assise, l'un de ses saints préférés, Notre-Seigneur lui était apparu, ayant à sa droite l'héroïque amant de la pauvreté, et Liguori à sa gauche. Celui-ci lui fut présenté comme le chef d'une cons^réo^ation de missionnaires. Et le lendemain une révélation nouvelle précisait davantage comment ces imitateurs du divin Maître devaient se dévouer aux âmes les plus abandonnées et faire pénétrer, jusque dans les milieux les plus humbles, l'esprit de prière, la pratique de la méditation, l'amour de Dieu fait homme. Une autre religieuse, la sœur Marie-Colombe, invoquait aussi des lumières surnaturelles pour confirmer ce message d'en haut. Lorsque Alphonse eut été averti par Mgr Falcoia de ces faits extraordinaires, lorsqu'il
1 . Le travail de sa rédaction définitive, qui dura deux ans, fut surveillé par Liguori. Elle fut aj)prouvée par Benoît XIV en juin lySo.
les eut discutés avec la voyante elle-même, lorsque celle-ci lui eut répété, avec une inflexible assurance, qu'il désobéirait h Dieu s'il ne quittait Naples pour fonder un institut se consacrant à Tévangélisation des pauvres campagnards, cette pensée, d'abord écartée comme une tentation, ne le laissa plus en repos. Craignant tantôt de sacrifier à un rêve chimérique les travaux certainement fructueux dans lesquels il était engagé, tantôt de déserter un devoir et de refuser une mission providentielle, il ne voulut point, a-t-il dit plus d'une fois, se régler sur des visions^ : il réfléchit, il pria, il consulta.
Ni contradictions, ni humiliations ne furent ménagées à sœur Marie-Céleste. Et pourtant elle portait toujours le même témoignage. D'autre part, Liguori comprenait de mieux en mieux les services que pourrait rendre la congrégation rêvée. Son directeur le Père Pagano, et Mgr Falcoia, partageaient son sentiment. 11 était encouragé aussi par trois religieux très autorisés, auxquels il avait demandé conseil, don Vincent Cutica, supérieur des Lazaristes, le Père Manulius, jésuite, et le Père
I. Devant ces allégations de phénomènes miraculeux les principes de conduite qu'adopta Liguori méritent d'être retenus. Il commença par témoigner une sage défiance. Pour se décider et pour agir, il s'appuja toujours beaucoup plus sur l'Evangile, la conscience et la raison, que sur des révélations, dont l'autorité ne lui parut jamais aussi sûre et qui, même envoyées réellement par Dieu, pouvaient, à son avis, se mélanger d'illusions. Mais, d'autre part, il se gardait bien de rejeter a priori, avec une obstination systématique, toute intervention du divin.
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Fiorillo, dominicain. Mais au collège des Chinois les critiques étaient vives. Mathieu Ripa traitait d'insensé celui dont il avait espéré faire une précieuse recrue pour sa communauté, et qui, non content de lui échapper, menaçait d'entraîner ses meilleurs sujets. On se doute bien que les Pères de la Propagande ne se montraient pas moins irrités. Les projets du futur fondateur des Rédemptoristes défrayaient à Naples toutes les conversations et toutes les médisances. Il était continuellement en butte aux reproches les plus amers, aux plus âpres railleries. Il laissait dire, évitant les discussions inutiles, s'efforçant de garder la paix intérieure, soucieux avant tout de suivre docilement la volonté de Dieu. Il crut devoir, sur les instances du Père Pagano lui-même, abandonner la direction de ce pieux oratorien, auquel il avait été confié tout enfant par sa mère; il se plaça sous la conduite de Mgr Falcoia, s'engageant à lui obéir en tout, à ne rien faire sans le consulter. Sur Tordre du chanoine Torni, supérieur de la Propagande, il donna, en octobre ijSs, de nombreuses prédications à Xaples, exercices du clergé, mission et retraite populaires. Jamais sa parole n'avait semblé plus pénétrante. Et pourtant il avait hâte de partir. 11 avait quitté le collège des Chinois au mois d'août et était revenu sous le toit paternel. 11 mettait ordre à ses affaires, comme aux approches de la mort. On devine avec quelle émotion triste ses parents s'attachaient à lui. Un jour son père, entrant à l'impro-
viste dans la chambre où il se reposait, lui mit les bras autour du cou et pleura longuement en soupirant : « Mon fils, ne m'abandonnez pas! » Lutte cruelle qui, sans ébranler la résolution d'Alphonse, lui déchirait le cœur. Il était si peu devenu insensible à la tendresse filiale qu'il déclara, au terme de sa vie, n'avoir jamais éprouvé de tentation plus rude, livré de combat plus difficile.
Allait-il trouver la paix dans le pauvre logis de Scala, ancien couvent de religieuses où, le mercredi 5 novembre, se groupèrent autour de lui ses premiers compagnons? Ils eurent sans doute l'âme dilatée en accomplissant leur héroïque sacrifice, en chantant le dimanche, h la cathédrale, la messe du Saint-Esprit, et en se consacrant alors solennellement au Saint Sauveur, modèle et vrai chef des missionnaires. Ils s'empressèrent avec joie de commencer leur apostolat par de pieux exercices en l'honneur du Saint Sacrement et de la Sainte Vierge . Et Liguori fut heureux de pouvoir s'abandonner librement à son attrait pour l'oraison, à son insatiable appétit de pénitence. D'autre part, à Naples, le cardinal Spinelli lui donnait des témoignages de sa bienveillance*, et le chanoine Torni, supérieur de la Propagande, lui avait rendu une affection vraiment paternelle. Mais les épreuves ne manquèrent
1 II refusa d'approuver la décision prise par les Pères de la Propagande (février lySS) pour exclure Liguori et lui retirer une chapellenie pourvue d'un assez gros bénéfice qu'ils lui avaient précédemment attribuée.
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pas, même à ces débuts. L'entente ne régna pas longtemps à Scala. Vincent Mandarini, qui avait été confrère de Liguori à la Propagande et qui lui amenait deux recrues, s'obstinait à réclamer que l'enseignement fût compris dans le champ d'action de la congrégation nouvelle ^ Silvestre Tosquez, un brillant et ardent gentilhomme, dont le frère avait de l'influence et une charge de cour à Vienne, se montrait enclin à l'outrance et irréductible dans ses opinions. On s'accorda si peu qu'au mois de mars 1783, JMandarini se retira pour fonder avec Tosquez et Donato, une autre communauté dite du Saint-Sacrement ^ Alphonse ne gardait avec lui que le docteur Sportelli^, non encore prêtre, l'un des plus habiles avocats de Naples, et frère Vitus Curzius qui longtemps n'avait eu d'autres instruments de dévotion que son pistolet et son épée.
Les rapports de l'institut naissant avec sœur Marie-Céleste n'étaient pas plus consolants. Il semblait à celle-ci que l'on s'écartait du jolan providentiel en refusant de suivre en tout ses visions. Elle croyait devoir défendre avec ténacité le projet de
1. Ce sont seulement de petites écoles que tinrent souvent, au début, les Rédemptoristes dans la localité où ils s'établissaient.
2. Elle ne s'étendit pas au delà du royaume de Naples. Ayant reçu l'approbation pontificale en 1844? elle dura jusqu'en i8f>o.
3. Il devait mourir à Ciorani en avril 1760, laissant une mémoire si vénérée que Liguori présenta lui-même une supplique à Rome pour commencer le procès de sa béatification.
règle qu'elle avait rédigé. Et Liguori croyait devoir lui adresser des lettres sévères*, dans lesquelles pourtant son intime bonté se trahissait par des phrases comme celle-ci : « Vous ne sauriez croire combien il m'en coûte d'être parfois contraiat à traiter quelqu'un avec rigueur : c'est ma conviction que l'on réussit toujours mieux par la douceur que par la sévérité. » Ce douloureux conflit allait s'aggravant. La pauvre religieuse, délaissée de tous, le corps malade, l'âme brisée, éprouvait une répugnance invincible à garder pour directeur Mgr Falcoia, dont elle ne se sentait plus comprise. Alphonse étant absent, on voulut lui faire promettre, non seulement de cesser toute correspondance avecTosquez et de signer de sa main les règles élaborées par l'évêque de Castellamare, mais encore de laisser à celui-ci la direction de sa conscience. Elle refusa, non sans raison, de souscrire à ce dernier engagement. Et le 25 mai, après avoir embrassé toutes ses compagnes qui pleuraient, elle sortit de ce monastère de Scala où elle avait joué un si grand rôle, depuis huit années, et payé par de cruelles tortures le ravissement de ses brèves visions. Ainsi rejetée de la congrégation qu'elle avait fondée, elle subissait une épreuve que devait plus tard connaître Liguori. Et, pour lui, le souvenir de celle qui avait •été Tannoncialrice de sa mission^ allait désormais se mêler d'amertume.