‹ St Alphonse de LiguoriChapitre 31 sur 71 · Septembre · texte numérisé non relu

Septembre

dans sa vie. On ne la connaîtrait guère, si l'on n'essayait de se représenter ce qu'étaient ces pieux exercices, avec le décor et les cérémonies qui convenaient sans doute au milieu d'alors \ et surtout avec la vivacité de foi qui doit se perpétuera travers tous les temps.

Les missionnaires viennent deux au moins, et quelquefois une vingtaine lorsqu'ils ont à évangéliserune population nombreuse, au milieu de laquelle ils resteront de vingt à trente jours, tandis que dix h douze jours leur suffiront pour les petites localités. Ils viennent presque en toute saison, n'interrompant guère leurs campagnes que durant les plus fortes chaleurs, de mai à octobre, et pendant le carême. Bien qu'on les voie approcher modestement à pied, tout au plus à àne ou à cheval, et seulement dans les cas d'absolue nécessité en voiture, leur arrivée ne doit point passer inaperçue. Le clergé va au-devant d'eux avec la croix, et toutes les cloches sonnent. On se rend processionnellement à l'église, où les Pères adorent le Saint Sacrement, prient la Sainte Vierge, les patrons du lieu, l'ange .gardien de la paroisse et ceux des âmes dont ils entendront les confessions. Et là, ou bien sur la place, ils adressent de suite une courte allocution

I. Liguori a lui-même averti qu'elles ne conviennent pas à tous les milieux. Prévoyant le développement de sa congrégation en Allemagne il écrivait : « Les missions n'y doivent pas être ce qu'elles sont chez nous. Là les catéchismes sont plus utiles que les sermons. »

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aux habitants assemblés. Il faut leur dire « qu'on vient avec un cœur plein de charité pour les assister tous, qu'on veut pour cela seul mettre devant leurs yeux les vérités éternelles, auxquelles ils peuvent n'avoir pas pensé jusque-là, que l'on se propose de les instruire et de les confesser avec toute la patience nécessaire » . Mais on ne se contente pas de cet appel. On va, dans les principaux villages, porter des exhortations pressantes et brèves, le soir généralement : un quart d'heure suffit bien durant les nuits d'hiver, à la belle étoile. On est presque toujours annoncé par le tintement d'une clochette et les accents d'un cantique. Pourtant, lorsque Ton se trouve dans un pays où beaucoup de personnes mènent une vie scandaleuse et semblent peu disposées à suivre les prédications, ces invitations prennent un caractère plus sombre. Le missionnaire menace davantage de la justice divine ; et il se fait entendre à une heure plus avancée, seul, sans cortège, sans lanterne. Il commence quand s'ébranle la grosse cloche de l'église*, et celle-ci gronde encore au moment où tombe sa voix, qui s'est élevée, grave comme un remords, dans le silence nocturne.

I. Les missionnaires italiens comptaient assez volontiers sur la voix gra've des cloches pour émouvoir les coeurs et les consciences. On sonnait le glas du pécheur obstiné, le soir, pendant que le prédicateur, en étole noire, maudissait au nom de Dieu les obstinés dans tel ou tel vice. Le glas des agonisants, cinq coups de grosse cloche réclamant des prières pour qui va mourir, était une pratique que les missionnaires aimaient à établir.

Lorsque la mission est en pleine activité, les Pères ont peu de loisirs. Les allocutions sont multipliées : méditation le matin, de bonne heure, afin qu'elle puisse être écoutée avant de se rendre au travail; dans Taprès-midi, doctrine chrétienne pour les enlants, instruction pratique au peuple après la récitation du rosaire par les femmes, exercices spéciaux pour les prêtres; enfm, le soir, grand sermon, sans vaine rhétorique, généralement prononcé dans une chaire portative peu élevée, placée au milieu de r église entre les hommes et les femmes, et qui, rapprochant de Tauditoire, permet de parler d'un ton naturel. Mais l'apostolat du confessionnal n'est pas moins laborieux, ni sans doute moins efficace. Un prêtre qui n'aime pas le confessionnal n'aime pas les âmes, au dire de Liguori. Aussi prescrit-il à ses religieux de s'y montrer assidus, dès le troisième ou le quatrième jour, soir et matin. L'un des principaux objets des missions est précisément d'aider à réparer les confessions mal faites, et de faciliter les aveux qui coûtent trop. Pour révéler certaines fautes à un ecclésiastique avec lequel on a des rapports fréquents, parfois médiocres, dans un petit monde où chacun connaît ses voisins, il faut avoir un esprit de foi et un courage qui ne se rencontrent pas toujours. On sent quel service peut rendre alors le passage d'un confesseur étranger \

1. Il recommande aux évêques, dans les localités où ne peuvent être données les missions, d'envoyer du moins des confesseurs étrangers, d'en assurer aussi aux communautés

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Pour qu'aucune conscience troublée ne laisse échapper cette occasion de se mettre en paix, Alphonse demande que les prêtres du pays renoncent à entendre aucun pénitent, de peur que quelques-uns ou quelques-unes ne s'imaginent que leur directeur ordinaire les soupçonnerait en les voyant choisir le missionnaire. Il souhaite aussi, toujours par crainte (les sacrilèges, qu'avant les communions générales personne ne s'approche de la sainte table.

Personnellement et par comparaison avec son milieu, il n'a pas grand goût pour les démonstrations extérieures et un peu théâtrales, dont ne se prive point alors la piété italienne. Il ne souffre pas que les prédicateurs fulminent des excommunications ou des anathèmes, qu'ils se livrent avec une chaîne de ier h des macérations sanglantes, qu'ils se brûlent avec une torche, se serrent le cou avec une corde, qu'ils essaient de produire un effet dramatique en jetant leur étole dans les rangs de l'auditoire. Mais il admet pourtant des exhibitions et des scènes qui parlent vivement aux sens et à l'imagination. Outre le grand crucifix et la statue de la Vierge que le missionnaire doit souvent montrer ou promener, il utilise, pour le sermon sur la Passion, un tableau représentant le Sauveur tout déchiré, tout ensanglanté; pour le sermon sur l'enfer, une image de damné au milieu des démons ; pour le

religieuses plusieurs fois par an, aux séminaristes quatre fois par an, même lorsque l'on a eu soin de laisser toujours aux jeunes gens le choix entre deux confesseurs.

sermon sur la mort, un crâne de trépassé. Il se donne publiquement la discipline avec une corde, deux ou trois fois par mission. D'ailleurs les assistants euxmêmes sont conviés, certain soir, à pratiquer ce genre de mortification, durant la récitation d'un Miserere^ après que les femmes sont sorties et les lumières éteintes. Cet exercice ne va pas toujours sans inconvénients. En Calabre, pays de mœurs rudes, un pénitent se fait un jour des blessures si cruelles qu'il perd connaissance et bientôt la vie. Tl arrive aussi parfois, ce que racontent les biographes de frère Gérard Majella, que des retraitants peu contrits pour eux-mêmes frappent avec vigueur et obstination sur le dos de leur voisin. Un des derniers soirs, s'exécute une autre cérémonie, réservée aussi aux hommes, et dont personne, je suppose, ne regrettera la disparition, le traînement de la langue. En réparation des péchés commis par la parole, propos déshonnêtes, jurements, blasphèmes, non seulement on baise, mais on lèche le sol, devant une croix dressée entre deux cierges allumés. Enfin un autre soir, peu avant la clôture de la mission, se donne l'exhortation de paix, suivie du pardon solennel des offenses; quand celles-ci avaient été publiques, l'offenseur et l'offensé s'embrassaient publiquement devant le crucifix. Parmi les effets merveilleux que l'on rapporte de ces missions, il n'en est guère de plus touchant que le mouvement généreux d'une mère qui, gagnée, près d'Amalfi, par la ferveur pénétrante de

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Liguori, offrit subitement, d'elle-même et par avance, le spectacle de pareille scène. On lui avait tué son fils, et pour entretenir sa colère, son désir de vengeance, elle gardait avec un soin jaloux les vêtements sanglants de la chère victime. Et voici qu'elle vient déposer aux pieds du Christ en croix ces pantelantes reliques, déclarant qu'elle n'a plus de haine au cœur contre le meurtrier de son enfant. On pense bien que les missionnaires ne manquent pas de faire réfléchir sur les.lins dernières de tout homme, la gravité du péché, ses désastreuses conséquences. Mais il leur est aussi recommandé, très expressément, de doiiner confiance en la bonté du Sauveur et de faire sentir quelle tendresse nous révèle sa Passion : c'est ce que doivent aider à fixer dans les cœurs les cinq croix plantées d'ordinaire à la fin des exercices. « Alphonse, rapporte Tannoia, voulait inspirer, non de la terreur, mais de la contrition, et même en terminant des sermons sur des matières effrayantes, il avait soin de relever le courage des pécheurs qui se croyaient indignes des miséricordes divines. Nous sommes dans un temps, disait-il, où pour être chrétien on pense qu'il ne s'agit que de parler avec sévérité, sans se soucier de la pratique : on se trompe. Jeter les pécheurs dans le désespoir... c'est bien le propre des novateurs de ce siècle. — Il détestait celte méthode Il n'employait pas, comme certains autres, des invectives amères ou des termes rebutants. Il n'avait à la bouche que ces expressions :

Mes enfants, ou : Mes frères, et plus souvent encore : Pauvres pécheurs. C'est ainsi qu'il faisait des merveilles. » Il défendait que sous aucun prétexte, on omît le sermon sur la Sainte Vierge, qui d'ordinaire prenait place aussitôt après le sermon sur l'enfer. Enfin il exigeait que l'on insistât sur le besoin absolu que nous avons de la prière, et que l'on apprît au peuple à pratiquer la méditation, l'oraison mentale \ Que de fois il avait dû répéter à ses religieux les avis que nous a conservés une lettre du 4 novembre lyyil « Puisque les missions vont commencer, n'oubliez pas ceci : qu'il s'agisse de grands sermons, d'instructions, de retraites, de récitation du Rosaire, d'allocutions, prêchez sans cesse, recommandez sans cesse (j'entends plusieurs fois le jour) l'amour de Jésus-Christ, et en particulier de Jésus-Christ souffrant. J'en dis autant de l'habitude d'invoquer Jésus et Marie dans toutes les tentations. »

Il y a d'ordinaire plusieurs communions générales. Celle des hommes se fait autant que possible un jour de fête, et sa solennité est rehaussée par la présence de tous les missionnaires, le jeu des orgues, la sonnerie des cloches. De ferventes exhortations précèdent et suivent le mystérieux banquet. Dans l'après-midi, se donne habituellement le sermon sur la persévérance avec bénédiction papale.

I. Généralement dans les exercices dits de vie dévole qui occupent les derniers jours de la mission, après les communions.

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Il est précédé par une procession du Saint-Sacrement. L'ostensoir, porté à l'entrée de l'église, est trois fois élevé, au milieu, à droite, à gauche, sur la campagne environnante que l'on consacre à Dieu. Le missionnaire, après s'être mis, avec tout le peuple, sous la protection de Marie, prononce quelques paroles d'adieu, demandant pardon des déplaisirs qu'il a pu causer, remerciant des concours qu'il a trouvés, adressant un dernier appel aux pécheurs non convertis, bénissant de la part de Jésus- Christ tous les assistants, leur corps, leurs terres, leurs biens, le pavs qu'ils habitent, et surtout leur âme, comblée de grâces, émue de reconnaissance, réconciliée avec son Sauveur.

Dans les quatre ou cinq mois qui suivent le départ des Pères, quelques-uns reviennent pour un renouvellement de mission, qui ne dure que très peu de jours. C'est une pratique inaugurée par les Rédemptoristes, inscrite dans leurs constitutions, et à laquelle ils sont justement très attachés. « Par elle on se propose simplement, a écrit Liguori*, de rappeler aux fidèles les exercices auxquels ils ont assisté, les sermons qu'ils ont entendus, les promesses qu'ils ont faites. Que d'àmes s'affermissent dans leurs bonnes résolutions, grâce à ces renou-

I. Lettre du 3o mars 1746. — Dans une autre lettre (juillet 1747) saint Alphonse expose que ce qui permet encore à ses missionnaires de continuer leur assistance c'est la situation de leurs maisons, peu éloignées des campagnes qu'ils évangélisent et où peuvent venir les paysans dont la conscience est embarrassée.

vellemenls spirituels î Un exercice de ce genre fera souvent plus de bien que la mission elle-même. » Quel effet les missions produisaient-elles ? Il y avait, comme aujourd'hui, des gens qui leur reprochaient de troubler inutilement le pays, ou de ne donner qu'un feu de paille. C'est qu'il faut, observait Liguori, les connaître par expérience pour apercevoir « combien d'àmes on y gagne à Dieu, combien d'inimitiés mortelles elles éteignent, combien de mauvaises habitudes elles déracinent, combien de restitutions elles occasionnent, combien de procès elles accommodent* qui seraient une source éternelle de haines, combien de confessions mal faites elles réparent » . Après une mission dans un bourg des environs de Salerne, où il se faisait un grand trafic de draps, le commerce devint sensiblement plus loyal, nombre d'abus et d'usages peu honnêtes disparurent. Lorsqu'une instruction officielle fut ouverte, en 1747» sur la demande de reconnaissance formée par la Congrégation, le rapporteur convint sans difficulté que dans les régions mal policées de la Calabre, de la Basilicate, les missions pouvaient servir à civiliser des populations presque sauvages et à diminuer le nombre des homicides,

I. Ou recommandait aux missionnaires d'être seulement médiateurs : ils ne devaient pas soutenir les prétentions de l'une des parties, à moins que son bon droit ne fût absolument manifeste. De même, il leur était défendu de se mêler d'affaires de testament ou de négociations de mariage, à moins qu'il n'y eût un scandale ou quelque occasion de péché à faire cesser.

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qui étaient quotidiens. Ou faisait ainsi aux religieux l'honneur de les considérer comme les auxiliaires bénévoles du respectable corps de la gendarmerie. Pour eux, ils n'étaient satisfaits, ils n'avaient atteint leur but, que s'ils étaient arrivés jusqu'à la guérison intime des consciences, que s'ils avaient appris à aimer Notre-Seigneur. On vit souvent, après leur passage, des transformations radicales s'opérer dans les mœurs parfois assez libres et assez violentes de certaines villes ou campagnes, de pieuses confréries se constituer ou renaître, des habitudes édifiantes s'établir, telles que la méditation matinale en commun, et, à ï^i^e Maria du soir, la visite au Saint Sacrement avec exposition du saint ciboire. Mais Dieu seul a su combien d'àmes, grâce à cet apostolat, furent éclairées, assaiuies, sanctifiées. Le vrai secret d'une pareille efficacité ne saurait évidemment être cherché ni dans le nombre ou l'ordre des instructions, ni dans des cérémonies qui n'offrent pas l'une des manifestations les moins expressives des mœurs italiennes au xviii*^ siècle. On rapporte que, lorsque la foule se pressait autour de la chaire d'Alphonse, sa seule présence et son aspect vénérable suffisaient souvent à toucher le cœur de ceux qui étaient trop loin pour saisir le sens de ses paroles. Comme lui, ses religieux convertissent autant par ce qu'ils sont, que par ce qu'ils disent. C'est une prédication éloquente que la vie austère et recueillie qu'on leur voit mener, parfaitement réservés, humbles et mortifiés, n'acceptant aucune

invitation h dîner, si ce n'est chez l'évêque et encore une seule fois, ne tolérant sur leur table frugale, ni volaille, ni gibier, ni poisson délicat, ni pâtisserie, ni aucune douceur, vêtus bien modestement avec leur collet serré, recouvert de toile blanche, et leur soutane de gros drap, souvent rapiécée, sur laquelle pend un chapelet attaché à leur ceinture. Ils font vraiment songer à des troupes toujours entraînées, toujours en campagne. Liguori, par exemple, ne se rase pas, et se contente de tailler sa barbe au ciseau. Pour être admis à ce ministère actif, on doit, lorsque l'institut est régulièrement constitué, avoir consacré une année au noviciat, sept années h de solides études religieuses. Et durant toute leur carrière, pour nourrir la flamme surnaturelle qu'ils ont à communiquer, les Pères passent la moitié de l'année dans la retraite de leur monastère, se renouvelant en quelque sorte dans une existence de prière intense, de travail solitaire, d'obéissance, d'absolue communauté. Ils ont chaque jour trois méditations d'une demi-heure, une visite au Saint Sacrement, un silence de trois heures dans l'après-midi, en l'honneur des trois heures d'agonie de Notre-Seigneur, sans préjudice du grand silence, gardé depuis la méditation du soir jusqu'à celle du matin; chaque année, dix journées de retraite, et, chaque mois, une journée, qui n'est pas omise, même au cours des missions. Et comme l'avait voulu sœur Marie-Céleste, chaque mois est consacré à honorer et pratiquer spéciale-

ment une vertu déterminée* du Sauveur. Et toutes les règles, en somme, ne tendent qu'à rapprocher le Rédemptoriste du divin jModèle, dont Fimitation, aussi fidèle qu'il se pourra, est le principe fondamental, l'esprit intime de l'institut.

La maison de Ciorani demeura le seul établissement des nouveaux missionnaires durant quatre années (1^38-1742), au cours desquelles ils s'affermirent et s'unifièrent de plus en plus. Dans leur chapelle modeste, on priait avec une admirable ferveur, le Saint Sacrement était exposé continuellement, et l'on se disputait la faveur de faire en sa présence de longues stations, la nuit comme le jour. C'est là qu'une après-midi de juillet", à la suite d'une ardente exhortation de Liguori, les quatre prêtres^ qui l'entouraient et quatre frères servants*

1. Foi, espérance, charité, amour du prochain, pauvreU', chasteté, obéissance, hiimiUté, mortification, recueilk'ment, oraison, patience poussée jusqu'à l'amour des croix.

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