CHAPITRE V
DOCTRINE ET PIÉtÉ'
Au temps où Tévèque de Sainte-Agathe achevait l'un de ses principaux ouvrages d'apologétique, la Kérité de la foi (1767), lui tomba sous la main une brochure française qui le scandalisa fort, et qu'il attribua, sans y regarder de bien près, à l'auteur du Dictionnaire philosophique. Voilà qui eut mor-
I. C'est seulement ce qu'il j a, dans un si vaste sujet, (l'essentiel et de plus caractéristique que pourront indiquer les quatre parties de ce chaj)ilre : I. Foi chrétienne; II. Prière et sacrifice \ III. L'usage des sacrements; IV. Religion d'amour. On aura tout profit à se reporter directement aux ouvrages de dévotion de celui qui a été appelé le saint François de Sales de l'Italie (Mgr Gaume, les Trois Homes, 1842) et qui, comme disait M. de Maulde de Tévéque de Genève, a été servi, détaillé, utilisé de mille manières par les personnes pieuses et les éditeurs intelligents. Je crois, néanmoins, qu'en ce champ d'où l'on a tant tiré il resterait encore une jolie gerbe à glaner. Le recueil s'intitulerait La piété de Liguori dans ses lettres. Qui sait si quelques extraits du Journal intime^ conservé à Rome et encore inédit, ne pourraient pas renrichir ?
tifié VoltairCj plus encore que laleltre candide qui, le mois même de sa mort (mai 1778), sur la fausse nouvelle de sa conversion, lui fut écrite par un saint, décidément peu renseigné sur le grand ennemi du Père Nonnotte\ L'opuscule traitait de la prédication (1766), un sujet sur lequel Liguori n'entendait pas plaisanterie, comme il ressort de sa brève, mais véhémente réplique. Ce n'était l'œuvre que de l'abbé Coyer, un lettré de second ordre, bien qu'il rêvât de l'Académie, marchant à la suite, point mauvais prêtre d'ailleurs, ni dépourvu d'intelligence, ayant même obtenu un véritable succès avec ses Bagatelles morales (1754), trop préoccupé seulement de paraître moderne, et trop curieux de se mettre dans les bonnes grâces des ennemis de l'Eglise'. A propos de la chaire chrétienne, il affirmait, sans la moindre réserve, une thèse qui avait été formulée par ses chefs de file, par Helvétius notamment, et dans laquelle
1. Liguorl estimait l)caucoup sa réfutation des Erreurs de Voltaire et lui adressa de très vives félicitations (Lettres de janvier et mars 1778). Sait-on que celui qui, depuis la suppression de la Compagnie de Jésus, n'était plus que i'abbé Claude Nounotte, traduisit les Visites au Saint Sacrement (Tannoia, liv. 1\ , cliap. xlii), et qu'il leur composa une préface dont il reste quelque chose dans les éditions aujourd'hui courantes?
Si. Il ne réussissait pas toujours à son gré. Ayant une fois manifesté l'intention de venii-, tous les ans, faire un séjour à Ferncy, on raconte que A^oltaire répondit : « Don Quichotte prenait les auberges pour des châteaux; l'abbé Coyer prend les châteaux pour des auberges. »
M. Bruiielitre' aperçoit TeiTeur fondamentale du ^\uf siècle, à savoir que le progrès moral et tout e bonheur de riiumanité sont, au fond, des ques- :ions d'administration publique. « Quel sera, disaitil, le vrai prédicateur? Le gouvernement. Quand 2elui-là aura fait son devoir, je réponds des autres. » Rien de plus contraire aux idéçs de Liguori que cette superstitieuse illusion. Sans doute elle contient une parcelle de vérité, et Ton aurait tort si, sous prétexte de prendre son contrepied, on méconnaissait l'inlluence désastreuse d'un mauvais gouvernement. Elle était bien sensible à Naples. On peut regretter que saint x\lplionse ne lui ait pas prêté plus d'attention, qu'il ait semblé se désintéresser des réformes sociales et politiques, qu'il discute posément, et sans songer à autre chose qu'à les restreindre un peu, des pratiques alors courantes, et qui heureusement nous révoltent aujourd'hui ^ Mais il a pleinement raison lorsqu'il répond à l'abbé Coverque la meilleure police gouvernementale ne convertit pas les cœurs, que, même si elle semblait réussir, elle ne produirait qu'une régularité tout extérieure, une vertu de pharisiens. Et plus tard, dans un ouvrage'' qui est
1. Revue des Deux Mondes, i" août 1902, L'erreur du xviii" siècle.
2. Je veux parler de la torture comme mode d'information judiciaire et de la manière dont on préparait certains enfants au métier de chanteurs.
3. La fidélité des sujets eiwers Dieu garant de leur f délité envers le souverain (17^7).
presque le dernier qu'il ait publié, il montre que la religion seule pénètre jusqu'aux âmes, que la conscience d'un devoir religieux rend les peuples vraiment soumis, les rois vraimentjustes. Il exhorte ceux-ci à favoriser de tout leur pouvoir la foi chrétienne, non sans les avertir que « le bon prince emploie plutôt le bon exemple que la force pour engager ses sujets èi bien vivre », et que « Dieu veut être adoré par un cœur libre et non forcé ». Personne au xviii^ siècle n'a été plus profondé aient pénétré de cette conviction que ce qui importe avant tout c'est de guérir les âmes, et que, pour toutes, la vraie voie du salut, c'est la foi chrétienne.
L'une des plus vives préoccupations de saint Alphonse durant le dernier tiers de sa vie fut certainement de défendre les fondements mêmes du christianisme contre des attaques dont il sentait douloureusement croître le nombre et la violence. De là de nombreux ouvra^fcs : Courte dissertation contre les erreurs des incrédules modernes^ maté' rialistes ou déistes [iy56) ; Evidence de la foi catholique démontrée par ses signes de crédibilité (1^62); Vérité de la Foi, contre les matérialistes, les déistes et les sectaires^ açec une réfutation d^Helvétius (1767); Réflexions sur la vérité de la révélation divine contre les principales objections des déistes (177^)5 Conduite admirable de la divine Providence dans V œuvre de la Rédemption [lyy^). Sans doute il ne faut pas s'attendre à trouver dans ces pages
Tempreinte d'un génie philosophique bien profond, bien original. D'ailleurs, depuis qu'elles ont été écrites, la position des problèmes a fort changé, et par suite ils exigent d'autres réponses. Mais pourtant, outre l'intérêt historique que présente tout ce qui renseigne sur le débat religieux au xvni^ siècle, ne peut-on de ces réflexions consciencieuses dégager des arguments qui, présentés en langue de notre temps, porteraient encore? Ne vovail-il pas juste et ne savait-il pas prévoir celui qui, au temps de Voltaire et de Rousseau, écrivait : « Du déisme à l'athéisme la transition est très facile' » ; ou encore : « Quand la foi faiblit, toutes les vertus faiblissent; quand la foi se perd, toutes les vertus se perdent^ » ?
Mais de l'œuvre dogmatique de Liguori la plus importante et la meilleure partie est consacrée à défendre l'intégrité de la révélation chrétienne et l'autorité qui a charge de la garder, de l'enseigner, de la définir. Il mène une lutte vaillante, inlassable, contre le jansénisme, le gallicanisme et les théories, connues sous le nom de fébronisme, par lesquelles un évéque suffragant de Trêves, Nicolas de Hontheim, avait prétendu annihiler la suprématie du Pontife Romain \ Il ne ménage pas sa
1. Répexïons sur la vérilc de la rcvclation, chap. m. //' fine.