C.\NTERBl'RY. K;î
tinuelles, veilles, jeûnes. Ils prêchaient le verbe de vie à qui ils pouvaient, dédaignaient les choses de ce monde comme étrangères, ne recevant de ceux qu'ils enseignaient que les choses nécessaires à leur entretien, conformant leur vie à leurs leçons, Tànie prêle à toutes les traverses, et même à la mort pour la vérité qu'ils annonçaient. »
Ainsi Dieu avait transformé le cœur de ces timides. Ces délicats se familiarisaient lentement avec cet idiome rauque et primitif qui les avait si fort effrayés de loin. On ne dit pas que Dieu ait renouvelé pour eux le miracle des langues, mais la grâce des autres miracles ne leur faisait pas défaut, u Us rendaient la santé, dit Goscelin, aux malades et aux languissants, à ceux qu'on leur amenait, et a ceux qu'ils assistaient. Il n'y en avait pas un, ou il y en avait bien peu, parmi les compagnons d'Augustin qui n'eut le don des guérisons. »
Bientôt les conversions s'annoncèrent. « Les habitants, admirant la simplicité de cette vie innocente, et la douceur céleste de leur doctrine », crurent et demandèrent le baptême. Puis ce fut le tour du roi. Le temps pascal ne s'était pas écoulé, qu'Klhelbert se déclarait convaincu. Bède nous dit la chose en deux lignes : « Lui et plusieurs autres, charmés de la vie très pure des saints, et de leurs suaves promesses, crurent et furent baptisés. » Et c'est tout. Ce grand événement, comparable pour sa portée religieuse et politique à la conversion de Clovis, a pour ainsi dire échappé aux imaginations populaires qui lui ont à peine consacré de maigres traditions locales.
m SAINT AUGUSTIN DE CVNTERBURY.
Le baptême devait avoir lieu aux fêtes de la Pentecôte.
Si Ton veut se faire une idée de cette mémorable cérémonie, il faut prendre le liber sacramentalis de saint Grégoire et voir ce qu'Augustin, simple prêtre, pouvait garder des rites pontificaux en pareille occurrence.
Comment furent préparés le royal catéchumène et les autres convertis, comment se fit leur instruction, nous l'ignorons. D'après Goscelin, Ethelbert (( voulut, humiliant sa royauté, se jeter aux pieds du serviteur du Christ, par qui il allait être régénéré. Le ministre du salut le reçut avec une bonté paternelle , l'exhorta à expier ses anciennes erreurs par l'abstinence, le pardon, les aumônes, les larmes et autres œuvres pies... Ethelbert donc pardonne à tous pour qu'il lui soit pardonné ; par des bienfaits terrestres, il se prépare aux bienfaits d'en haut. Les prisons sont ouvertes, les chaînes tombent, les captifs sont délivrés, les pauvres et les prisonniers mangent côte à côte avec les amis du roi ».
A la date fixée, probablement dans la nuit du samedi, vigile de la Pentecôte, la cérémonie se fit dans l'église de Saint-Martin. La foule était grande : à ce spectacle étrange d'un descendant d'Odin abandonnant le culte de ses ancêtres, on était venu de tous les points du Kent et des royaumes voisins.
CAXTERBURY. 65
Les moines avalent orné de leur mieux la minuscule basilique et les piscines baptismales. Le luxe barbare qu'on déploya dans la circonstance ne rappelait que de bien loin le grand baptistère du Latran, les portiques et leurs mosaïques à fond d*or, les inscriptions en vers gravées sur le marbre, le candélabre en porphyre où brûlaient des parfums et des lumières, la piscine où Teau coulait de sept têtes de cerfs. Mais bien rarement les prières -du jour eurent un pareil à propos.
Augustin chantait : « Seigneur qui multipliez sans cesse votre église par la vocation des gentils, daignez, sur ceux que vous allez laver dans Teau du baptême, étendre sans fin votre protection... Vous qui réunissez la diversité des nations dans la louange de votre nom, donnez-nous de vouloir et de pouvoir ce que vous ordonnez, afin que, dans ce peuple appelé au royaume éternel, il y ait unanimité de foi et de piété. »
Puis, Augustin bénit l'eau selon le rite romain, chantant une longue préface sur ce ton solennel et grave, si familier pour nous, mais si nouveau aux oreilles saxonnes. « Je te bénis, eau, créature de Dieu, par Jésus-Christ son fils unique Notre-Seigneur... qui t'a fait jaillir avec le sang de son côté, qui a ordonné à ses disciples de laver en toi ceux qui croiraient, disant : Allez, enseignez toutes les nations, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit. »
Le baptême commença : le royal catéchumène et les autres se dépouillèrent de leurs vêtements et s'avancèrent vers la piscine. Augustin demanda :
n Ooycz-Miiis en Dieu, le Pêrc 'roiii-I'iiissuni '
>• Croyez-vous uussi en Jésus-Christ, son fils uni- (jucNatrc-Seifliieur, i]iiî eut né et qui asoulïerl?
•< Croyez-vt)us aussi nu Saint-Esprit, à la sainte l-l^'IÏM!. il la réDiissioQ des p6oh<^s, à In résurrection d« lii chair ? >•
— Oui, je croi», répundii Kihelherl; «til entra iliins Ib piscine, où, Iruin fois, le prêtre lui versa l'rtiu sur lu tfie iivec In loruiule sacrainenielle.
l'uiji ce fui le tour de» autres. Et cependant ic chœur des moinfa psalmodiait les litanies, répéUnI sept fuis les invucntions, puis ciiiq fols, puis truû fois, cnr les caicchumènes étaient nombreux. Après ipioi Augustin chanta la messe, a laquelle Ethelhert dut assister en robe blanche; il y fit sa première communion, eosuite but l'eau et le lait, et miin{;en le miel, bénits exprés par le prêtre.
I',l l'aurore du saint jour de la Ponlecôlc se levait, quand à peine s'achevait celle longui nie d'où sortait l'Angleterre chrétienne.
('ne église nouvelle élail fondée; et l'Évangile fil lie rapides progrès dans le Kent. L'exemple du roi devait entraîner les sujets, mais tout se passa dans l'ordre. « Kthclberl se Télicitait de ces conquêtes, mais ne forçait personne. Seulement, à ceux qui
croyaient il montrait plus d'affection, comme à ses concitoyens du royaume céleste. Car il avait appris de ses maîtres que le service de Dieu doit être volontaire et sans contrainte. » (Bède II, a6.)
La petite chapelle de Sainl-Martin devint très vite insuffisante : il fallut songer à des fondations nouvelles. Par deux importantes donations, le roi pourvut à Tavenir. L'aristocratie saxonne eut sans doute sa part dans cet acte de générosité qui établissait en (Grande Bretagne la propriété foncière de l'Église. Le roi ne pouvait prendre sur les terres nationales, ou folkland^ ni sur celles de la couronne, palais ou fermes, sans le consentement du grand conseil, W itenagemot , Il n'avait la libre disposition que de ses biens personnels.
II s'occupa d'abord d'établir les moines. Au bas de la colline de Saint-Martin, entre la chapelle et la ville il y avait un large espace inculte : un vieil édifice romano-breton, de forme basîlicale, V avait servi a Ethelbert de temple pour ses idoles. Tout le terrain fut donné à Augustin, et les moines commencèrent h bâtir un couvent, qui devint l'abbaye de Saint-Pierre et de Saint-Paul. Premier germe de ces immenses possessions territoriales qui firent au moyen âge, de l'Église d'Angleterre, la plus opulente des Eglises d'occident.
L'été de Sg^ touchait à sa fin. La nouvelle chrétienté présentait, après quelques mois, assez de garanties de solidité pour qu'on songeât à lui donner son couronnement nécessaire. Selon les instructions du pape, Augustin devait se faire consacrer évoque. Il laissa donc ses compagnons évangéliser le Kent, et
reprit la route des Gaules. Le voyage fut court. Le i() novembre il était dans la ville d'Arles où l'archevêque Virgile le consacrait.
Mais pourquoi aller chercher là-bas, quand il y avait des prélats tout près, de l'autre côté du détroit? Le pape avait ainsi réglé les choses pour mieux affirmer la dépendance de l'église nouvelle à l'égard du wSaint-Siège. Rome était trop loin pour forcer Augustin à courir jusque-là ; mais l'archevêque d'Arles avait le pas sur tous les métropolitains de France, son église passait pour être la source d'où avait jailli la foi dans les autres provinces gauloises ; à ce titre, son titulaire avait la dignité de légat du Saint Siège (i). C'était donc bien à Rome qu'Augustin allait chercher le caractère épiscopal, et c'était llomc qui lui imposait les mains.
Peu après, Augustin étant de retour dans son diocèse, vers le mois de janvier SgS, saint Grégoire écrivait à son ami, Euloge, patriarche d'Alexandrie : (( (]omme je sais la part que vous prenez au succès des autres, parmi vos propres succès, je veux vous marquer ma reconnaissance et vous donner des nouvelles semblables à celles que je reçois de vous. La nation des Angles qui vivait dans un angle du monde (Gens Anglorumin mundi angulo posita) était restée jusque-là perfidement attachée au culte de ses idoles de bois et de pierre. Mais vous m'avez tant secouru de vos prières que je n'ai pu résister à leur envoyer au nom de Dieu un moîne de mon monastère. Sur ma permission, il a été consacré
(i) Gicg. Epist. 5, 53.
. I évêque par les prélats de Germanie (i). Grâce a y J'aide qu'il en a reçue, il a pu pénétrer jusqu'à ces / peuples, au bout du monde. Je viens d'en recevoir W des nouvelles : iJ se porte bien et il travaille. Ils ont ^ fait tant de miracles dans cette nation, lui et ses ^ compagnons, qu'ils semblent par leurs vertus marcher sur les traces des apôtres. Dans la solennité de la nativité du Seigneur, plus de dix mille Anglais, à ce qu'on m'a raconté, ont été baptisés par notre frère et collègue dans l'épiscopat. Je vous rapporte ce fait pour que vous sachiez ce que vous accomplissez à Alexandrie par vos paroles, et aux confins de l'univers par vos prières ; par vos prières agissant là où vous n'êtes pas, et vos saintes actions se manifestant là où vous êtes (a). »
Une grande joie attendait donc le nouvel évèque à sa rentrée sur le sol d'Angleterre. Dix mille Anglais et plus, étaient prêts pour le baptême. Le jour de Noél les vit réunis sur les bords de la Swale, petit bras de mer qui sépare du Kent l'ile marécageuse de Sheppey (3).
A défaut de détails historiques, il faut bien ici se contenter des légendes qui ne pouvaient manquer de préciser les miracles dont saint Grégoire ne parle qu'en général. Augustin s'en allait à pied, disaient les traditions, accompagné de ses moines, sans souci de la rigueur de la saison ; à chaque pas la
(i) Lugdunensis Gerinania. (Sidoine Apollinaire*.)
(a) Ep. VIII, 3o.
(3) Et non la Swalc du Vorksliire, comme le dit Goscelin, confondant les conversions d'Augustin dans le Kent avec celles de saint Paulin dans le Nortliumberland.
foule grossissait. Sur la route, il rencontra u mendiant aveugle et perclus. Le paralytique, aven que celui qui passait était Tévêque, chef des chré tiens, s'écria : « Augustin, par la munificence de voir piété, secourez-moi. » L'évêque s'arrêta, et, comnii saint Pierre dans le temple, il dit au pauvre homme u Je n'ai ni or ni argent, mais ce que j'ai, je te le donne : lève-toi et sois guéri au nom du Seigneui Jésus-Christ. » Le mendiant se leva, voyant et agile, s'attacha aux pas du saint et s'en alla lui aussi chercher le baptême. Or la foule était immense; dix mille hommes, dit Goscelin, sans parler des femmes et des enfants. Il fallait aviser au moyen de faire vite. Tous entrèrent dans l'eau qui, toute profonde qu'elle était, semblait se solidifier sous les pieds. Là, dirigés par Augustin et ses moines, deux pai deux, ils se baptisèrent les uns les autres; puis, revenant sur la rive, il se trouva que beaucoup d'infirmes étaient guéris.
Cependant l'Église de Canterbury s'organisai lentement ; sur les terres que leur avait données I roi, les moines s'étaient fait un couvent. Construc lions bien primitives; les abbayes d'alors ne res semblaient guère aux magnifiques édifices élevé plus tard, où tout était si bien aménagé pour le commodités de la vie claustrale. D'anciennes villa
^Kfcdonnées, des conslruclîons romaines en ruines, % cellules en branches, de simples grolles sulfieiKit en attendant mieux. A Canterbury les moines âvent architectes, initièrent les Saxons à queles-ans des secrets du métier, leur donnant la ^^S^JIte du fameux ciment romain ; si bien qu'il est ^^laîsé parfois de distinguer au premier coup d'œil, les vieux édifices refaits à cette époque, les véritablement anciennes.
Dans la pensée du roi et de son apôtre, ce premier astère devait être la nécropole des princes et des •fecpies de Canterbury. Aussi était-il hors des murs, *^ ^ong d'une route déjà bordée de sépultures an- ^''"^lines. Augustin, la reine Berthe, Ethelbert, vien- ^^^i^Ont tour h tour y prendre leur dernier repos, puis ^ -autres rois, six archevêques, soixante-dix abbés. Or Augustin voulait reconstituer dans sa ville ."^pîscopale, le plus qu'il pouvait de sa Rome tant ^Hiiée. Tout devait y rappeler, à lui, le berceau de *î^ vie religieuse, à la chrétienté naissante, son origine et les sources de sa foi. L'église du couvent, V dont on posa la première pierre en SgS, fut dédiée ^ni saints apôtres Pierre et Paul. Ce fut le Vatican de la Rome anglaise.
l Le petit temple païen qui se trouvait dans l'enclos ^ fat transformé en chapelle. L'évêque le purifia; l'autel, où Ethelbert sacrifiait aux idoles quelques mois à peine auparavant, ne fut pas détruit, mais consacré au vrai Dieu; et les légendes disaient qu'au moment où Augustin y célébra la messe pour la première fois, le démon, furieux d'être ainsi chassé de son domaine^ essaya de renverser lamwx^WVfe ^w^
CAXTERBURY. 73
Thanet, et commandait les premières approches de la Tamise.
c< Si le baptême d'Ethelbert peut être, toutes proportions gardées, comparé a celui de Constantin, eette seconde donation en rappelle une autre non moins célèbre, où un peu de vérité se mêle a beaucoup de fables, celle des Étals de l'Église ; à tout le moins, elle rappelle le don que Constantin ^t au pape Sylvestre de son palais de Latran. Il se peut qu'Ethelbert ait agi sous l'impression du récit qu'on lui aurait fait de ces événements. Son palais de bois était son Latran, Augustin son Sylvestre, et . Reculver fut sa Byzance (i) ». Saint Grégoire complète le parallèle en disant à la reine Berthe qu'elle fut l'Hélène du Constantin nouveau. Et ainsi Cantorbéry, devint comme une petite Rome. L'Église anglaise, était, dit l'abbé Duchesne, « une fille de la grande Église romaine, fille un peu tard venue, mais plus aimée peut-être, à coup sûr plus ressemblante que ses aînées, plus étroitement serrée sous l'aile maternelle (2) ».
Nous pouvons nous faire une idée assez exacte de ce qu'était la cathédrale de saint Augustin. Elle disparut dans le grand incendie de 1067 qui
(i) Stanley, op. cil,
[1) Eglises séparées f p. 5.
dévora tout, la ville, l'église, les manuscrits, les chartes ; au point que Tarchevêque Lanfranc, arrivé trois ans après, dut se faire consacrer sous un hangar. Jusqu'à cette époque, bien que souvent remaniée, elle semble avoir gardé son plan primitif. Eadmer, historien et ami de saint Anselme, l'avait connue, quand, petit clerc, il y venait chanter avec les moines saxons. Plus tard, devenu moine à son tour dans le monastère rebâti, réformé, repeuplé de ^i^ormands, admis dans l'intimité du grand archevêque, il dut prendre sa part de l'exil et suivit son cher maître jusqu'à Rome. Là, dans l'antique église vaticane, plus que les splendeurs accumulées par les siècles, une chose le frappa, l'étonnante ressemblance avec la cathédrale disparue de Canterbury. A Rome, sans doute, tout était plus grand, plus large, plus étincelant de mosaïques et de marbres, mais c'était le même type basilical, la nef centrale plus haute, l'autel sous le cul de four de l'abside ; entre les deux escaliers qui montent au presbyterium^ la porte béante de la crypte, enfin le chœur des moines ou des chanoines dans la partie orientale de la nef.
A Canterbury, il y avait deux absides, une à chaque extrémité. On entrait dans l'église par deux porches latéraux qui s'ouvraient, chacun sous une tour, vers le bas de la nef. Chaque porche avait son autel, celui du nord dédié à saint Martin, celui du sud à saint Grégoire. Ils servaient, l'un de salle de chant pour les enfants de chœur, l'autre de tribunal. Par le nord les moines arrivaient du cloître, par le sud les fidèles venaient de la ville et du cimetière.
CVNTEIIBUKY. 75
L'archevêque avait son trône tout au bas de la ef, sous Tabside occidentale, avec ses clercs assis à iS pieds, et Tautel de la sainte Vierge à quelques lètres en avant. De sa large chaire de marbre, il ominait le peuple en arrière, au bas des degrés, atre les premières colonnes ; puis, dans le reste de 1 nef, séparés par des balustrades, les moines qui hantaient Toffice; puis un espace libre avec un >etît autel, altare matutinumy et l'ouverture béante le la crypte, encadrée entre deux escaliers qui montaient au pieshyterium. Encore un petit autel sur le bord du sanctuaire, et, tout au fond, accolé au mur de Fabside orientale, se dressait le grand autel en pierres brutes cimentées, dédié au Sauveur.
De toutes petites fenêtres sans vitres laissaient à peine glisser un peu de lumière sur les murailles, les autels , les tombeaux, les reliquaires. De nombreuses lampes, des encensoirs toujours fumanls pendaient du plafond aux larges panneaux de chêne. Autour de Tabside orientale, tombaient des tentures de soie brochées d'or et d'argent, piquées de pierres précieuses ou de verroteries de couleur; des peintures apportées du continent étaient clouées sur les murailles ; un mélange de luxe byzantin et d'ornementation barbare (i).
Telle était la cathédrale saxonne vue par Eadmer, telle aussi, à peu de chose près, celle de saint Augustin. Si modeste qu'elle fût d'abord, elle trancha longtemps sur les autres églises d'Angleterre : tan-
(i) Lingard^ The history and aiUiquitics of saxon Clnuch^ p. 374.
dis que Tévêque officiait dans sa -basilique de pierre, ses moines, dans la campagne, se contentaient de barbares constructions en bois, œuvres de charpentiers saxons. Des troncs d'arbres sciés en deux dans le sens de la longueur, ajustés côte h côte, Técorce en dehors, une poutre en bas pour faire la plinthe, une autre en haut comme entablement; un toit de chaume ou de roseaux, des mottes de gazon ou des bouchons de paille dans les interstices des murs; c'était alors toute l'architecture saxonne.
Canterbury avait donc ses deux monastères, l'un hors de la ville, avec son abbé, l'autre, autour de la cathédrale, soumis directement à l'archevêque. Peu à peu les deux maisons se constituèrent et prirent leur physionomie définitive.
L'abbaye de Saint- Augustin, — pour lui donner le titre qu'elle porta depuis saint Dunstan — fut exemptée d'impôts par Ethelbert, reçut V Infangenthelfj droit de juger le voleur pris sur le fait, le droit de battre monnaie, qu'elle garda jusqu'au roi Etienne, et plus tard le droit fort apprécié de tenir une foire annuelle de cinq jours. Sa juridiction civile s'étendit sur dix paroisses entières , sur quelques parties d'une centaine d'autres, et jusque sur certains quartiers de la ville. Elle avait sa prison. Détail bizarre et ironique : le monastère a disparu, la pri-
CAXTERBUKY.
est restée. Au point de vue canonique, rabbaye,
endait immédiatement du Saint-Siège. L'arche-
ue n'eut jamais aucun droit sur elle; Tabbé était
t frère, non son inférieur; il ne pouvait entrer
18 la maison en prélat que du consentement des
'igîeux, et seulement pour y célébrer les offices
vins. A chaque élection abbatiale, le nouvel abbé
cevait la bénédiction du primat; mais il n'allait
18 la chercher, le primat venait en personne la lui
3nner au monastère. A cela s'ajoutaient des pri-
ilèges honorifiques, la première place dans les con-
îles généraux, après Tabbé du Mont-Cassin ; le
iroit à la mitre, aux sandales, aux gants, et au-
rcs insignes épiscopaux. Au parlement, il ne cédait
le pas, parmi les abbés, qu'à celui de Saint- Alban,
les martyrs passant avant les confesseurs.
Christ Chu rch avait des privilèges analogues. Mais surtout, premier monastère épiscopal d'Angleterre, ce fut un type sur lequel furent fondés nombre de chapitres, les moines formant le corps capitulaire, l'évêque ayant les droits abbatiaux, mais laissant en fait l'autorité au prieur. Tels étaient, a la suppression, Rochester, Durham, Norwich, Winchester, Worcester, Bath, Ely, Coventry. Le système avait des inconvénients, surtout dans une église métropolitaine. D'après l'institution primitive, c'était aux moines qu'il apj>artenait de nommer leur abbé, donc aussi l'archevêque ; là-dessus, réclamations sans fin des évêques de la province , qui prétendaient intervenir dans le choix du métropolitain. Puis, il n'était pas rare que le prélat entrât en lulle avec ses moines, confondant sa juridiction d'abbé.
avec sa juridiction d'archevêque, les biens du diocèse et ceux du monastère. De là, des tentatives pour séculariser les chapitres. Mais le j)lus souvent Christ Church, tel que semble l'avoir organisé saint Augustin resta le modèle qu'on cherchait à copier. Les chapitres séculiers étant souvent alors des foyers de troubles et de désordre, tantôt on tentait de les remplacer purement et simplement par des chapitres monastiques, comme voulut le faire saint Dunstan, au dixième siècle; tantôt, mais plus rarement en Angleterre, on prenait un moyen terme, et on s'en tenait aux chanoines réguliers; parfois encore on astreignait les chanoines séculiers h la vie de communauté , sauvegarde de la morale sacerdotale. Mais presque toujours les réformateurs anglais avaient les yeux sur Canterbury comme sur l'idéal traditionnel.
Les deux monastères subsistèrent côte à côte pendant près de mille ans (SgSjiSSS-Sg). Ce n'est pas le lieu de raconter leur histoire , les épisodes comiques ou tragiques de leurs démêlés, les rivalités entre abbés et archevêques. Il suffit, hélas! d'une controverse un peu âpre pour remplir de longues pages dans les chroniques, tandis que les années de paix et de charité ne font pas assez de bruit pour mériter un souvenir.