CLAIRE OU L'BLAN & AMOUR
A. mesure qu'il uoif, il marche : il veut vivre VEvangile ; et ainsi anime, il sort de sa personne un puissant, un invincible altrait.
(ABBE HUVELIN.)
La beaute de la destinee humaine de Frangois serait incomplete si un visage de femme ne s'y trouvait mele. Sur la cbuche funebre de celui qui chanta le Cantique des Creatures il fallait qu'une douleur feminine se penchat. Elle lui etait due.
Ce qu'il y cut de plus tendre, de plus respecte, de plus fidele pour Francois prit toujours 1'aspect de la feminite. Dans sa jeunesse comme plus tard, il fut le chevalier servant, le poete courtois devoue a la dame de ses pensees. Celle qu'il epousa s'appelait Dame Pauvrete. II la voyait, lui pour qui les yeux de 1'ame comptaient plus que ceux du corps, vetue d'une simple robe grise, telle qu'un jour, grace a ses VCEUX, apparaitrait sainte Claire. II loiia le Seigneur pour notre soeur 1'eau, humble et chaste , et pour notre so3ur, la Mere Terre .
II reconnaissait ainsi, non seulement aux etres mais aux choses, cette dualite voulue par Dieu. II ne se trompait pas en les parant des vertus conformes a leur genre . La
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femme n'etait point pour lui le suppot de Satan , la tentatrice au coeur corrompu. II etait assez sur de lui pour ne rien craindre d'elle. Cette fois encore, le void loin de 1'esprit de son siecle et surtout de celui de 1'Eglise. On s'etonne m&ne que celle-ci n'ait pas oppose une plus grande resistance, non seulement aux relations de Frarigois et de Claire, a % celles des Freres Mineurs et des Pauvres Dames , mais encore a 1'idee meme de la fondation d'un nouvel ordre feminin. II est vrai que Frangois mit les pretres deyant un fait accompli. En cette circonstance grave, il ne consulta, cette fois encore, que lui-m&ne. II en avait depuis longtemps sans cloute refere a Dieu. II ne craignait pas de faire fausse route.
Claire la lumineuse (1) apparait dans, la vie de Fran- Qois a 1'instant le plus haut, au moment que sa mission, reconnue et approuvee par Rome, lui apporte enfin une sorte de certitude sur lui-meme, et ce qu'en toute autre circonstance on pourrait appeler un tripmphe. Desormais, pr^sente ou lointaine, Claire sera toujours comme une ombre, ou plut6t comme une lunliere, aupres de Frangois. C'est vers elle qu'il viendra, aux jours de doute, pour la consulter. C'est a elle qu'il pensera encore au seuil de la mort en se faisant porter vers Saint-Damien. Depuis qu'ii . a quitte, pour suivre les voies du Seigneur, la douce affection maternelle, Claire est le premier visage feminin qui se penche vers lui. Elle est, elle restera a la fois 1'amante et la so3ur, par une transposition de sentiments qui, depa^sant leur forme kumaine; s'elevent a un plan ou, tout attaches que nous sommes aux ndtres, entaches de p6che originel, il nous est bien difficile de les suivre. Claire fut vraiment pour Frangois la femme d'avant la faute, 1'^pouse d'une sorte de paradis terrestre.
Si on la considere sous Tangle purement humain, 1'affectiqn qui lie ces deux dtres' Fun a 1'autre apparait pure de
(1) Claire, Clara, signifie, dit Joergensen, a la fois t lumineuse et fameuse B.
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toute souillure, du moindre disaccord passager, comme la plus belle union morale qui se puisse imaginer... Qonfiance et tendresse, fidelity et devouement, admiration reciproque, il n'est aucun des sentiments ideaux de 1'epouse pour 1'epoux, de la SOBUT pour le frere, de 1'enfant pour le pere, qu'on ne dScouvre.dans cette rencontre de deux limes. II semble qu'elle puisse synthesiser toutes les consolations du cceur, rendre a Frangois, qui s'en 6tait si durement arrache, Ife plus pur reflet des bonheurs auxquels il avail renonce. .
Get amour convergeait en Dieu. Claire et Frangois realiserent une sorte -de passion ideale. Parallelement a leur destinee spirituelle, elle trace une ligne sentimentale par ou nous pouvons mieux encore les apprdcher et les comprendre.
Claire etait nee a Assise, le 11 juillet 1194, d'une famille noble, les Scifi, dont le pere portait le titre de comte' de Sasso-Ross'o. La .maison des Scifi, un palais fortifie qui existe encore a Assise, non loin de la Porte Vieille, abritait cinq enfants : un gargon, Boson, et quatre filles : Penenda, Claire, Agnes et Beatrice,. Des sa quinzieme annee, plusieurs pretendants avaient deja sollicite la main de la jeune fille. L'un d'eux aurait meme fort bien convenu aux parents, mais ces premiers projets de mariage furent regus par Claire. sans entbousiasme. Comme ils se precisaient, la jeunie fille ppposa un refus net et avoua bientdt a sa mere qu'elle avait resolu de se consacrer a Dieu.
La position de Claire et sa beaute ne isemblaient pas devoir a priori la destiner aux vceux. Ses biographes nous la peignent sous les traits les plus flatteurs:
Si Ton considere les deux portraits de la Basilique Inferieure d' Assise, le charme de Claire apparait, fait a la fois de douceur et de noblesse. Ils represented Tun et 1'autre, non la jeune fille, mais la sainte. L'un fait partie d'une fresque de Simone Martini et montre Claire . vtue de cette etoffe jaunatre, lourde et rude, qui semble avoir etc
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primitivement la bure des Pauvres Dames ; un voile noir Ks6r6 de blanc lui couvre la tele et retombe en plis gaufre"s ;,une guimpe lui entoure la gorge. Elle se retourne vers Elisabeth, lui mtintrant le'Iis qu'elle tient dans la main droite, en meme temps que sa main gauche ecarte sa mante cendree (1) . L'art parfait du grand peihtre siennois n'a jamais eu, par la grace de 1'attitude, la beaute du geste des mains, plus de d&icatesse. L'expression du visage un peu penche, dont le regard me"l&ncolique contraste avec le demi-sourire esquisse par les levfes, est de majeste autant que de charme.
Dans une autre fresque, souvent attribuee egalement a Simohe Martini, mais que Maurice Villain croit plutdt due au pinceau de son frere, Donato de Sienne, on retrouverait peut-etre plus aisement le visage de la jeune Claire au moment que Franc, ois la connut. Le visage assez plein est d'une grande perfection. La bouche est petite et bien dessinee, Tovale regulier et, comme dans le portrait de Simone Martini, on remarque sous Tare regulier des sourcils des yeux tres fendus en amande qui donnent au regard une etrarige seduction. L'attitude elle-meme est familiere. Le charme semble, ici, 6maner autant de la f emme que de la sainte.
Des sa plus tendre enfance, cependant, Claire manifesta, aux dires des historiens, les t^moignages d'une pi6t6 exceptionnelle. Sans doute peut-on voir dans cette vocation si precoce les effets de Faction de saint Frangois. Claire etait de.douze ans plus jeune que le petit pauvre. Quarid celui-ci entendit Tappel du Crucifix de Saint-Damien et commenga de parler a Assise de sa mission, Claire avait douze ans a peine. Elle fut f rappee probablement, bien avant d'entendre les predications du saint a la cathMrale, par son exemple et les commentaires qu'il suscitait dans la famille Scifi comme dans toutes celles dela.ville.
La vocation de Claire se forma done parallelement a la
(1) M. Villain : Saint Frangois et les peintres d'Assise.
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mission de Frangois. Elles prirent conscience d'ellesmeTnes, Tune et 1'autre, dans le meme temps, quoique ignorantes Tune de 1'autre. Ainsi le rayonnement de nos actions entraine-t-il a notre insu des consequences qui nous restent longtemps, et parfois meme a jamais, inconnues. Frangois fut sans doute pour Claire, avant le, saint, le her os. II cristallisa vraisemblablement dans Tame de cette enfant 1'admiration et 1'enthousiasme des premieres annees, qui sont la forme initiate de 1'amour. Sous la secrete influence de Frangois, Claire se voua a Dieu. Quand ses parents lui parlerent de mariage, elle avait deja choisi son epoux. Elle serait a Dieu comme la petite plante du bienheureux pere Frangois , ainsi qu'elle s'appelait souvent, reconnaissant etre redevable au Poverello de sa vocation religieuse.
Pour les ames assoiffees d'infini, 1'elan qui precede 1'adolescence ne s'arr6te pas a la decouverte de 1'amour. II aspire a mieux. II va au dela. II entre dans le mysticisme comme dans le seul domaine ou Ton puisse esperer se quitter soi-meme, se fondre dans une entit6 superieure dont le desir fait 1'inquieiude et la grandeur de cet age. Claire Scifi 6tait de ces jimes-la. Depuis son enfance elle etait attiree vers la priere, vers les magnificences et les abnegations de la religion. Quand les predications de Frangois eurent definitivement acquis son creur a Dieu, Claire etait deja tournee tout entiere vers le mysticisme. Ce n'etait point cependant un mysticisme confus, la forme abstraite d'une passion, mais quelque chose qui prit tres vite en elle 1'apparence d'une regie de vie bien definie. II y a dans son mysticisme, ainsi que dans la vocation de Frangois, une ardeur et une intrepidite, une conviction qui deyaient permettre a chacun d'aller sans defaillance jusqu'au bout de ses intentions. Us furent dans leur commune volont6 6galement in6branlables.
Claire n'avait pas, 1 comme Frangois, a cher-cher sa voie. Le predicateur de Saint-Rufin, 1'apdtre de la pauvret6, la lui montrait, toute trac^e, lumineuse, devant elle. Claire