CHAPITRE Vffl
. J'ai vu une grande multitude d'hommes <jui venaient it nous... J'ai encore dans Voreille le bruit des pas de ceux qui allaient et venaient, guides par la sainte obeissance. J'ai vu les routes couvertes de foul'es...
(FR. D'ASSISE cite par Thomas de Celano.)
Ce terme de la Portioncule signifie le petit lot de terre . Uri oratoire a demi ruine, une clairiere entouree de buissons, dans la foret, aujourd'hui disparue, qui couvrait la vallee plate du Tescio... tel 6tait le petit lot de terre qui allait devenir le berceau de 1'ordre franciscam. II etait aussi celui.de Frangois, S a mere, dit la legende, y venait prier avant la naissance de 1'enfant. Lui-meme avait rebati de ses mains les murs de la chapelle. C'est de la qu'il partit, pieds nus , apres avoir entendu 1'Evangile du Seigneur. C'est la qu'il est ne a la vraie vie de son apostolat, ne doutant plus, ainsi qu'a Saint-Damien, de sa mission, mais stir d'elle, 1'emportant comme une lumiere sur les routes.
La maison d'Assise ou Bernardone vendait du drap ne fut rien que 1'abri ou son corps, qu'il appellera un jour
frere ane , vint au monde. Mais c'est ici a la Portionciile, que Tame de Frangois s'est ouverte 'ft la vie. Pendant dix ans, cette terre restera le luogo franciscain, c'est-adire le lieu^de sejour . Frangois y tiendra le premier chapitre ge"ne>al de son ordre. II y recevra sainte Claire, y rencontrera saint Dominique. II y reviendra enfin, un soir d'octobre, pour attendre la 'mort, cette autre naissance...
Ici, dira-t-il alors, au temps ou nous etions peu nombreux, Dieu nous multiplia ; ici il alluma le foyer de sa sagesse dans le coeur de ses pauvres ; ici il enflamma nos volontSs dii feu de son amour.
Qu'on observe aussi ce terme : luogo ...!! ne saurait etre remplac6 par aucun autre. Frangois et ses compagnons firent de la Portioncule un lieu de sejour oil, de temps a autre, ils pouvaient se retroiiver, QU ils passaient quelques jours, quelques nuits, au retour de leurs vagabondages missiorinaires. Ils n'en firent jamais quelque chose comme une retraite, bien moins encore comme un convent. Mais 1'idSe de ce coin de terre occupait parfois leur pens6e quand ils allaient dans la pluie et le vent, a travers les campagnes, en pelerins du Christ.
Ni la chapelle, ni les quelques arpents de terre qui 1'entouraient, ne devaient cependant jamais appartenir a Frangois. Us faisaient partie des biens des b^nedictins du mont Subasio, mais depuis 1075 et jusqu'au moment ou Frangois en avait entrepris la reconstruction, la chapelle de Notre-Dame des Anges fut laissee a 1'abandon. Elle datait du rv e siecle, ayant et6 construite par quatre ermites revenus de la Terre Sainte. Frangois obtint de Tabbaye 1'autorisation de disposer du sanctuaire. L'ordre reconnu par Rome avait besoin d'un autel qui fut comme un foyer spirituel, son point de contact avec Dieu. En pouvait-il Stre de plus conforme a I'iddal franciscain que ce modeste oratoire ayant pour voisinage la fordt, avec ses arbres et ses milliers d'oiseaux ? Frangois et ses compagnons pouvaient dire la, mieux que partout a'illeurs, notre soeur 1'eau, et
notre frere le vent . Us etaient dans la nature, exactement comme le brin d'herbe ou 1'insecte, comme la haute branche ou Thirondelle de mai.
Plus encore qu'a Rivo.-Torto, ils sont, dans leur depouillement, au sein du royaume de Dieu, vivant sous le ciel, couchant sur la terre niie, tout entiers me!6s aux cr6atures les plus humbles.
Le toit qu'ils -garden! encore, ce n'est plus pour abriter lews tetes, mais pour y mettre 1'image du Seigneur. C'est la Maison de Dieu, non pas la leur. Fidele a sa regie, Frangois a refuse avec obstination d'accepter en proprie"te ce sanctuaire. II ne veut rien posseder, fut-ce au nom de Jesus. II aurait scrupule meme ne point meriter 1'usage qu'on lui permet de faire de cette chapelle dont il fut, en partie, le magon. Pour prix de la location, il enverra chaque ann6e aux monies' du Subasio un panier de poissons.
Comme on retrouve bien dans ce trait 1'exquise delicatesse du petit pauvre : ! Combien il peint justement cette fraicheur d'ame et cet esprit courtois dont il semble vraiment que personne, avant lui, ni apres, ait jamais pu approcher !
Dans leur merveilleuse solitude, les penitents pourront
prier et vivre comme ils Font desire. Entre les longues
'marches qu'ils feront sans cesse, vers Assise et les villes
voisines, ils reviendront a la Portioncule, non pour se
. reposer, mais pour m6diter un instant, puiser une nouvelle
energie spirituelle, ecouter une exhortation de Frangois,
sentir passer en eux, comme un message vivifiant, le par-
fum d'amiti6 qui flotte autour de la chapelle.
Ils ont construit pour les mauvais jours, les nuits trop frafches, line cabane de terre seche couverte de feuillages, de branches entrelac^es. Sur le sol battu par leurs pieds nus, ils ont dispos6 un peu de paille. Ces oiseaux migrateurs font leur nid en pensant peut-etre aux petits freres qui viendront les rejoindre. Ils sqnt prets & les recevoir. Dans la foret qui les entoure, chacun trouve quand bon lui
LA MOISSON FRANCJSCAINE 127
semble le refuge, 1'isoleinent oil il pourra rencontrer Dieu. Us connaissent la valeur de 1'amitie, mais aussi les vertns de la solitude.
Us vivent, en pleine liberteV dans 1'insouciance et le bonfceur. En v6rite, le rustre de Rivo-Torto fut bien 1'envoy*e du Seigneur. II leur a permis de retrouver a la Portioncule, dans ce campement baigne de lumiere et de paix, la' joie des premiers jours. Et maintenant ils ont une tache qui est aussi, pour eux, un immense espoir. De la plaine a la montagne, d'un village & 1'autre, ils vont precher, glanant des ames sur leur route, des cceurs fraternels qui semblaient attendre le messager comme un nouveau Messie...
Des leur installation a la Portioncule, Frangois et ses compagnons ont repris en effet leurs predications. Non . seulement dans la cathedrale d'Assise, mais dans les villes voisines, devant 1'autel comme dans les rues, le Poverello poursuit ses exhortations et donne a ses freres meme mission. Ce n'est parfois qu'un appel a la bonte, a cette douceur cachee qui subsiste au fond de toutes les ames, si dures, si fermees soient-elles. Les themes que Frangois a. developpes sur le seul canevas de 1'Evangile dans la nef de Saint-Rufin, il les reprend, en d6tache quelques phrases simples, quelque commandement facile, et les donne, comme les fleurs d'un bouquet defait, aux fideles qui Tecoutent. II en fixe les terines pour ses petits freres, provende miraculeuse qu'ils iront semer a leur tour sur les cites et les campagnes.
Dieu vous donne la paix ! disait d6ja Frangois aux jours de Saint-Damien, sur les places publiques. II salt dire maintenant comment 1'acquerir et la porter en soi. Donnez et il vous sera donne. Pardonnez et il vous sera pardonne ; car si vous ne pardonnez pas, Dieu ne vous
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pardonnera pas. Heureux ceux qui meurent repentanls, car ils seront dans le royaume des cieux (1) .
Mais devant ces paroles qui nous ont 6t6 transmises, il y a 1'extraordinaire rayonnement d'une ame qui les magnifie, les enflamme, leur confere tout leur sens en mSme temps qu'un surprenant pouvoir. Ges paroles, jet6es au vent comme les graines des plantes sauvages, vont toucher des cceurs et s'y fixer, y faire leur lent travail dont le secret nous demeure inconnu. Personne ne leur e"chappera. Toute ame devient une terre qui peut-etre fertile. Le riehe n6gociant d'Assise ou de P6rouse qui rentre a sa boutique apres la messe, devant la table bien garnie, le paysan-surpris au retour d'un champ, le loqueteux qui n'avait plus d'espoir, le lepreux qu'un frere a soigne, les esprits pauvres qui ne saisissaient point la grandeur des sermons trop subtils, les voici penetr6s par ces simples mots exprime's dans la langue de tous les jours, celle dont on use pour parler a sa mere, pour demander un asile ou du pain, pour crier devant le malheur. Tous les ont compris. Aucun homme ne peut se derober desormais a 1'appel du Seigneur. Car on sent bien que Dieu parle par la bouche de Frangois. Par ses gestes de feu , on le sent poss6d6 de Dieu comme d'autres le sont du d6mon. Le temps des rieurs est fini. Les plus incre"dules ecoutent maintenant, subjugu6s, debout dans leur hostilite ou leur sScheresse, comme des arbres morts sous une tempdte de printemps.
Les compagnons de Frangois semblent avoir he"rit6 du rayonnement magique de leur pere spirituel. Ces homines pauvres, vetus de bure, sont habit6s d'un feu secret. Ils , travaillent comme des mercenaires et trouvent encore le moyen de parler de Dieu. Ils se ressemblent et se rassemblent parfois au croisement des routes d'ou ils repartent deux par deux, jamais lasses. On commence a les connaitre d'une vallee a 1'autre, et mme dans les hameaux perdus de la montagne.
(1) P. Sabatier : Saint Francois d'Assise.
Mais il importait que Frangois obtint du Souverain Ponlife de pouvoir pafler aux hommes dans la Maison de Dieu. Elle etait alors, comme le fait justement reinarquer Sabatier, la veritable maison commune de' no's vieilles .cites . C'etait la seulemeiit que la ville pouvait se sentir une ame solidaire. Sous les nefs encore petries de I'-elan de foi qui, depuis deux siecles, les dressait au cceur des cites, le seigneur, coudoy ait le manant, la femme voyait-son amant, les marchands parlaient affaires, le pauvre quetait une aumone, et le voleur lui-meme cherchait sa victime! Pour etre un peu le rendez-vous des vices et des vertus, dont on decouvrait le symbole sur les linteaux et les tympans de ses portails, 1'eglise n'en representait pas mbins la seule image de la fraternite humairie qui se put alors concevoir. Une voix fervente devait y trouver son auditoire, et surtout y creer ce coiirant, cet elan dont la foule n'est capable que lorsqu'elle est diverse, melee, travers^e d'interets, d'ambitions opposes ou qui cherchent a se fixer, qui reclament une ligne de conduite.
Les predications de Frangoi* ve*naient en un temps propice a sa mission. Dans 1'introduction a son ouvrage sur, le saint d'Assise, Paul Sabatier a peint avec justesse 1'etat d'esprit de ce debut du xm 6 siecle, qui, un peu partout, devait etre un grand siecle et marquer dans les esprits comme- dans les mceurs un veritable tournant. Les hommes eurent alors tous les vices, ecrit-il, sauf la vulgarite, toutes les vertus sauf la mesure ; c'etaienfr des brigands ou des saints.
En de telles epoques de bouleversement, les hommes connaissent parfois de grands elans. Ceux du moyen age souffraient : les uns, dans leurs ambitions^ de jalousie ou d'insatisfaction; les autres, dans leur servitude d'une misere trop lourde poiir le corps, d'un abaissement trop p6nible pour Tesprit. Beaiicoup sentaient que les guerres, les rebellions, seraient impuissantes a 6tablir un equilibre. Ouelques-uns compreiiaient que le probleme 6tait moins dans les faits que dans les consciences. A travers les
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intolerances, les haines, les injustices, les criiautes, une soif de liberte et de paix se faisait de jour en jour plus ardente. Plus encore que dans les institutions ou dans les Etats, il fallait porter la reforme en soi-m6me.
Les paroles de Frangois, L'exemple de ses compagnons, . etaient pour les malheureux la promesse d'une meilleure fagon de concevoir la vie d'ici-bas et 1'espoir d'un meilleur destin dans celle de 1'au-dela. La foi qui etait dans les ames avait besoin pour s'epancherM'une-lueur de bonheur, sinon immediate, prochaine et .peut-etr.e eternelle. Les pretres parlaient trop souvent au peuple de ses p6ches, de ses erreurs. II 6tait temps que Frangois vint lui parler de sa misere et fit appel a sa bonte. A ..ces hommes ecrases de souffrances, on ne promettait guere qu'un avenir de chatiments, qu'ils n'avaient pas toujours conscience de meriter. L'enfer avec ses flammes, ses demons, son inexorable damnation semblait le lot promis a qui n'atteignait point a la saintete. Et chacun en soi-mme se sentait d'autant' plus coupable qu'il etait sincere. 'Dieu s'effagait sous ses anathemes. II devenait aussi terrible, aussi inaccessible dans le monde supra-terrestre que 1'etait dans celui-ci, pour le manant, son seigneur. Ainsi I'Eglise travaillait-elle a eloigner l'homme du Christ, a creuser entre le Createur et la creature un abime a tr avers lequel ils seraient bientdt Strangers 1'un a 1'autre.
Ce fut le premier merite de Frangois de les rapprocher. II fit la comme il avait deja fait dans les cites. II fut le reconciliateur. Sous ses paroles, les hommes retrouvaient peu a peu, avec ime surprise, qui, pour beaucoup, fut un salut, un Dieu compatissant a leurs miseres physiques comme a leurs imperfections morales, un Dieu qui pouvait pardonner, si eux-memes savaient pardonner. Pour retrouver ce Dieu a leur image, ils se firent 1'image du Dieu qu'ils voulaient retrouver. Ils pardonnerent pour etre pardonnes, ils donnerent pour recevoir, ils furent mis^ri-' cordieux pour e"tre traites avec mis6ricorde.
Tel semble bien fitre, dans sa simplicite, le secret de
Frangois ; il fut le levier qui permit de faire basculer toutes les theories. precedentes, tous les sentiments humains, qui mit 1'amour la ofy etait la haine, la pitie a la place de la cruaute, rhumilite au lieu de 1'ambition. Les hommes, reconcilies entre eux, signaient maintenant leur pacte avec Dieu.
On verra plus tard que 1'esprit franciscain devait aussi reconcilier les hommes avec la nature. Depuis des siecles, * pour clever les ames, et poussant a leurs dernieres limites les theories spiritualistes qui n'avaient 4 valeur que soutenues par.un equilibre humain, le christianisme s'ecartait de la nature ou luttait conjre elle. II appartenait a Frangois de chanter le Cantique des Creatures , de delivrer les choses sensibles de cette sorte de damnation dont on les avait, souvent, chargees. En rendant a rhomme sa liberte, il le relevait de la servitude dont on pretendait que la nature 1'accablait. De nouveau, il pouvait en jouirj dans la mesure ou il en etait maltre. La legon d'humilite qu'apportait Frangois etait done aussi une legon de dignite* L'esprit frjanciscain est, essentiellement et avant tout, un esprit de respect, et 1'objet de ce respect est la vie, avec les bons elements qui la produisent.' L'esprit franciscain est, au plus haut degre, un esprit d'encouragement a la vie, tel que le preche la philosophic nouvelle (1) .
En un temps ou la mort apparaissait comme la seule justice, la fin equitable ou le mediant trouverait son chatiment, le malheureux sa recompense, cet encouragement a la vie etait bien d'esprit revolutionnaire. La danse macabre va-t-elle cesser d'emporter les etres dans sa ronde infernale ? Satan va-t-il enfin cacher son hideux visage dont Thumanite tout entiere est obsedee ?
II semble bien qu'avec Frangois, et grace a lui, elle retrouve le sentinient de sa grandeur et celui de sa puissance. L'orguejlleux ne peut etre grand .que par rapport a ceux qu'il atiaisse. Au contraire, Thumiiite confere a
(1) Johannes Joergensen : Pelerinages Franciscains.
I'homme une dignite centre laquelle viendront se briser tons les efforts tentes pour 1'asservir. Elle constitue pour. Frangois la premiere condition permettant a; 1'homme de reprendre sa place dans 1'ordre de la nature. Elle est le secret de la liberte, comme la pajivrete est la base des vraies richesses. Saint Frangois ne renongait a tout que pour mieux posseder tout . (1). Ainsi prdchait-il Thumilite pour Iib6rer 1'bomme de I'emprise de ses passions et de ses ambitions par quo] seulement le mechant ou Tesprit rnalin trouvera prise sur lui, ^
S'etonnera-t-on des lors que de skfiples paroles offertes aux homines aient pu si rapidement determiner un mouvement qui s'apparente aux grands courants sociaux ddnt 1'Histoire, a quelques reprises seulement, fut temoin? Identi^ue sur le plan humain, il les depassait tous par sa partie spirituelle. Frangois ne promettait rien d'immediat, rien de tangible. Aux ames assoiffees de justice et de paix, il jetait en pature, mieux que le bonheur, la promesse du bonheur.. Les hommes suivent qui leur accorde les jouissances dont ils sont friands. Us suivirent celui-la qui les refusait toutes, parce qu'il eut le pouvoir de les clever un moment au-dessus d'eux-mSmes et de leur montrer tout.ce qui etait en eux des biens qu'ils reclamaient.
(( Homme, connais-toi toi-meme , a dit Socrate. Francois vient de 1' aider a se trouver.
De la Portioncule ou 1'etincelle a jailli, une petite fiamme court vers Assise. Elle penetre dans les foyers, jette quelques breves lueurs, saisit des ames. Bient6t elle embrace la cite, en bouleverse les conditions d'existence. Geux qui sont atteints de ce <c bien , i la fagon d'un'mal epidemique, n'en ressentent pas tout de suite les effets. Ils ont subi un choc. La surprise passee, ils se remettent a
(1) P. Sabatier : Saint Frangois d'Assise.
LA MOTSSON FRANCISCAINE
vivre, apparemment comme autrefois. Quelque chose, pourtant, veille en eux qui est aussi comme une lueur...
D'Assise, le feu gagne, non pas brusquement, mais par a-coups. Des fiammeches sont parties en sifflant des haiites branches. Elles ont touch6 une touffe d'herbes, un buisson sec... Des foyers s'6tendent ainsi, de proche en proche. On trouye au milieu d'eux un homme en robe de bure, la taille ceinte d'une corde, souriant, et qui regarde, elonneY le miracle jailli de ses mains.
Sur tous les points de la montagne, on distingue une multitude de feux comme au soir de la Saint- Jean. Peu a
peu, cela fait une grande lumiere qui semble cr6er les choses, a mesure qu'elle les eclaire, une douce chaleur dont on se sent tout p6n6tre.
Bientdt les valiees voisines sont prises a leur tour, toute 1'Ombrie tressaille sous ce chemmement de flammes. Jus-
qu'aux marches d'Ancdne, jusqu'aux frontieres de la Toscane, des hommes maintenant portent le brandon, secouant au-dessus d'eux des gerbes d'etincelles.
L'un des premiers, Frangpis s'en est alle vers les tefres voisines. A chacun de ses compagnons il a assigne une mission et un lieu. Us se retrouveront dans quelques semaines, dans quelques mois, a la Portioncule. Et les voici partis, le plus souvent, deux par deux, le cceur allegre, n'emportant rien que leur bonne foi et leur espoir.
Ce que furent ces vagabondages, cent anecdotes ont voulu nolis les dire, mais on sent combien il est difficile de les imaginer I Us furent tout d'abord de courte duree. D'Assise et d'ailleurs, les petites flammes que Francois avait fait naltre au cceur des jeunes hommes doucement faisaient leur chemin. Un beau jour, ceux qui en 6taient touches descendaient a la Portioncule vdtus de leurS plus mauvais habits. Us s'agenouillaient devant Frangois et lui demandaient la grace de le suivre.
Aux premiers freres se jpignirent bientdt de nouveaux disciples. Qu'on ne s'imagine pas cependant qu'ils arrivaient a la Portioncule comme .on entre au convent. Us
adoptaient un nouveau mode de vie, embrassaient une sorte de carriere. De la Portioncule, ils repartaient bientdt pour reprendre leur metier, ou s'en allaieiit avec un compagnon sur les chemins... .
Pour les accueillir, Frangois n'exigeait que leur bonne volonte, mais aucune 6preuve qui put ressembler a un noviciat. De meme pour etre disciple de Je"sus, il ne fallait signer aucim formulaire, ni prononcer aucune profession de foi ; il ne fallait qu'une seule chose, s'attacher a lui, 1'aimer (1) '. Ceux qui avaient une profession cpntinuaient de 1'exercer si elle etait compatible avec leur dignite nouvelle et la mission d'apostolat-que reclamait desormais leur etat. Ceux qui ne pouvaient plus travailler comme par le passe, ou qui ne savaient rien faire de leurs mains, apprenaient un metier afin de garder assez de liberte pour s'evader des n^cessites materielles quand 1'exigeaient celles de 1'esprit. Beaucbup s'engageaient comme domestiques, surtout au service des lepreux, trouvant dans les besognes les plus basses un stir moyen de faire penitence. Les tacherons pouvaient s'en aller librement dans les campagnes. Au hasard de leurs randonnees ils rentraient le foin, reparaient les clotures, pressaient les olives, ddbitaient les Irenes d'arbres. Puis, 1'ouvra'ge achev6, ils reprenaient la route, priant Dieu, secouant au vent du soir leur robe grise de poussiere de bl6 ou de sciure de bois. Parfois, du village ou ils 6taient entres a deux, de la ferme dont ils etaient seuls a franchir le seuil, ils repartaient avec un tompagnon seduil par la simplicite de leur vie, la douceur de leurs paroles. Alors, c6te a cote, ils prenaient le chemin de la Portioncule en chantant, tout fiers, comme le chasseur qui ramene une bonne prise... .
II suffisait de peu, parfois, pour gagner un petit frere. De toutes les citeS, des campagnes perdues ou la parole s'6tait fait entendre, les ames tombaient comme des fruits murs. Un regard rencontre, un geste de pitie, et le cceur
(1) E. Renan : Vie de Jesus.
accable relrouvait 1'espoir. Pour beaucoup de freres, saint Frangois 6tait vraiment un sauveur (1) ! .
Aux premiers compagnons du petit pauvre se joignent ainsi, sans cesse, des hommes nduveaux qui brulent de partager sa vie pour atteindre a sa joie. Les un^ sont des amis d'Assise. Les paroles de Frangois ont lentement fait leur chemin dans les (XBurs. D'autres viennent des vallees voisines. Ils.ont abandonne Teur famille et leurs biens. Ce sont des paysans qu'au travers d'une phrase ou d'un geste, le magntisme de Frangois a soudain subjugues. On cite 1'exemple de celui-la qui, voyant le saint nettoyer avec ardeur une 6glise mal entretenue, lui.prit le 'balai des mains et, la tche faite, dit a Frangois son desir de le suivre. Ainsi un balai fait de 'branchages que Ton emporte sqr l'6paule, a travers la* campagne, peut gtre, comme le plus beau sermon, 1'instrument dip salut !
Les ames simples ne sont pas les seules a se convertir de la sorte. II en est de profondes et de subtiles : clercs degus par la science, riches lasses du bien-Stre ; il s'en rencontre d'obscures et parfois de cruelles qui, soudain bouleversees par un 61an genereux, sentent fondre tout & coup comme neige au soleil les rancceurs amass^es qui leur voilaient la ve"rite.
Aupres des freres, comme ce Jean balayeur qui devait mourir bientfit, et que Frangois appelait saint Jean, tant il 6tait de creur paisible, il y avait parfois des brigands de grand chemin, tels ceux que frere Ange, au Monte Casale, avait d'abord chasses de rermitage, et dont il dut ensuite implorer le pardon 'sur 1'ordre de Frangois qui ne voulait pas que les bandits fussent plus mal traites que les pauvres...
Cent anecdotes ont 6t6 rapport6es qui montrent bien par quels devours les desseins de Dieu s'accomplissent. Et ces coeurs s'unissaient dans le grand creuset de Vamqur,
(I) P. Sabatier : Saint Franqois
13fi SAINT FRANCOIS D'ASSISE
se fondaient. aii-feu qui brulait sans cesse au foyer de la Portioncule. Comme les ouvriers des cath^drales, un peu plus t6t, un peu plus tard, 1'anonymat recouvrait bientdi ces artisans de la foi renaissante. Us e"taient aussi par 1'esprit, et surtout par le emir, des batisseurs. Pareils a des <t compagnons d'ceuvres , ils allaient de val!6e en .val!6e a travers I'Ombrie et, parfois, se fixant dans un village, ils formaient ce qu'on appelait une custodie , petit groupe; petite cplonie, dont les membres rayonnaient a leur tour sur les camp agnes environnantes.
Quelques-uns, pourtant; de cette premiere moisson franciscaine devaient r ester fidelement attaches a celui qu'ils consideraient comme leur maitre. Avec Bernard, Pierre et Egide, le pur et doux poete, il y eut 'bientdt frere L6on qui devint le confident et le secretaire de Frangois ; Rufin epris de solitude et qui rSvait de vivre au fond des ermitages les plus deserts ; Masseo, le superbe, dont Frangois fit un simple et qui fat, par humility cuisinier et portier ; Genievre enfin dont le Poverello disait : <( Que n'avons^nous tous un bois de gen^vriers-comme celui-la ! tant vivait en lui le plus bel ideal franciscain dans sa fralcheur naive, sa limpide fantaisie...
Ils fprment autour de Fran'cois le cercle d'amiti6s qui rend plus proche de nous, plus sensible et plus belle, humainement, 1'aventure franciscaine. Tant de sommets, en elle, nous restent inaccessibles, qu'on aime s'attacher & ces pentes ou fleurissent les vertus les plus familieres et les plus ettiouvantes. II n'y eat janiais, alli^e a tant de 1 grandeur, tant de simplicite.
Par la aussi, Frangbis fut en opposition avec son temps qui demandait a ses h6ros comme a ses saints de quitter touts mesure commune. Jamais le Poverello ne voultit rompre ce qui le rattachait encore a Fhomme. Cela aussi, c'est faire acte d'humilit6. II h'est pire orgueil que ce de"sir d'ecnapper, fut-ce au prix des souffrances, des mac6ra* tioris, des penitences, a la condition humaine. C'est pour lui rester soumis que Frangois semble parfois c6der a un
LA MOTSSON FRANCISCAINF.
caprice de frere corps , s'accorde une gourmandise, une paresse. II sail bien que ni sa foi, ni sa mission, n'en sont atteintes. II n'en sera que plus ardent, le lendemain, a f!6trir sa faiblesse. II est et veut se sentir homme. II n'est point, lui, le doux poete provengal, de ces mystiques allemands qui revent de s'6galer a Dieu. II a pour cela trop de courtoisie . II voudrait ressembler a Dieu. Mais il n'aura jamais 1'audace de se croire assez fort pour Stre hors de portee des miseres inherentes a sa nature.
Bien moins encore voudra-t-il exiger de ceux qui viennent a lui une vie hors du monde ! Par la forme meme de" celle qu'il leur dictera si souvent, par ses regies et son testament, il prouve au contraire qu'il entend les voir demeu^rer dans la ligne normale de la destinee. II ne veut point faire des saints de tous les homines. Ce serait meeonnaitre la volonte du Createur. II veut tout d'abord respecter le commandement donne par . le Seigneur, en obligeant ses freres a gagner leur pain a la sueur de leur front . II sait que 1'homme est fait de matiere et d'esprit". II conhaft la valeur"'de 1'une et de 1'autre mais il ne croit pas necessaire d'etouffer 1'une pour que 1'autre prenne sa vraie place. Elle est la'seule dont il convienne de se soucier, de faire offrande a Dieu. Le monde des creatures n'est pas pour lui un monde ennemi, c'est un monde moindre, un minore, qu'il ne se defend pas d'aimer. Que chacun accorde a son corps ce que celui-ci lui reclame, afin d'avoir en- lui un domestique prt a le servir , dit Frangois. II fait vraiment de la creature la servante de 1'ame. N'est-il pas ainsi en accord avec le-plus secret dessein du Cr6ateur? C'est quand la nature est brim6e, tortur6e, semble vaincue, que S,atan le plus ais6ment s'en empare. II n'est .point de r^volte pour les choses auxquelles on cede dans la mesure de leurs n6cessit6s. Frangois le conciliateur, dur envers la matiere, ne lui fut pourtant pas hostile. D'elle s'61ance, comme la rose de la terre, la flamme du bucher, 1'eau de la source, les parfums, les clart6s, la fralcheur des ames pures...
Ainsi, comme I'&tre est fait de deux parts qui ne sont antagonistes que pour les damnSs et les saints, les petits freres qui ne veulent pas Stre les uns, mais qui n'esperent point etre les autres, font de leur vie un double usage. Us concedent a la matiere Factivit6 de leurs bras, mais ils r6servent leur pensee pour la priere et pour 1'amour de Dieu. Ce n'est pas d'accorder au corps le ben6fice de ses propres gestes qui est prSjudiciable a 1'esprit, c'est de lui accorder les pens6es d'uiie intelligence dont Dieu seul doit etre 1'objet. Voici pourquoi Frangois n'acceptait chez ses compagnons que le travail manuel. Accompli pour les Ijesoins du corps, il n'engage que le corps, il y a dans cette passivite de la tache, au lieu d'une soumission de 1'esprit, un detachement. Et c'est bien pour cela que Frangois la recommande a ses disciples. Eux non plus n'ont pas besoin, pour prier, de se mettre a genoux ou de joindre les mains. Pour qui vit en pensee avec Jesus, il'est vain de prendre une attitude. La pensee des penitents d'Assise 6tait si Ton peut dire de plain-pied avec Dieu. Ils priaient en travaillant, en soignant'les lepreux, en chantant par les chemins d'Ombrie. Leur travail, leur chant et meme leur silence, 6taient une priere.
Ou'elle fut sedentaire ou vagabonde, leur vie ne differait guere. Selon le gout qu'ils en avaient, et leur penchant naturel, les freres s'etablissaient dans les custodies ou partaient en mission. II ne semble pas que Frangois ait jamais impost a ses compagnons un mode de vie taill6 sur quelque modele. II etait trop independant Iui-m6ftie pour ne pas respecter la liberte d'autrui. II savait qu'aux ames de bonne volonte, il y a toujours O3uvre utile. a accomplir et qu'on 1'accomplit d'autant mieux qu'elle Spouse la ligne du co3ur.
A qui voulait, comme frere Rufin, se terrer dans les ermitages de la montagne, il n'interdisait pas de fiiir le
LA MOISSON F11ANCISCAINE 139
monde. A qui se eontentait de vivre humblement au service des lepreux, il ne commandait pas d'aller precher les foules. Mais a ceux qui brulaient de zele pour suivre 1'ordre du Seigneur, il confiait les missions lointaines, les longs pe"riples a travers monts et valle*es. Fidele a l'6vangile entendu a la messe d'aube de la Portioncule, lui-m&ne, partait a pied pour de grandes randonne'es dans sa province natale. Tout I'6't6 1211 fut ainsi employe* a parcourir TOmbrie. Les soucis ne pesaient pas plus pour Francois que les bagages. II allait comme autrefois, p'ieds mis, sans sac et sans argent. II choisissait un compagnon parmi ceux qu'il affectionnait, ou dont il croyait bon de faire tin peu 1'apprentissage. C'etait tour a tour Egide on L6on, et souvent Masseo (( ^ cause de I'agr6ment de sa parole et de son extreme intelligence (1) . Peut-6tre aussi parce que sa taille avantageuse accentuait encore 1'air minable de Frangois, le laissait paraitre, par contraste,, plus humble, plus miserable. Ce n'etait pourtant pas necessaire : Frangois, en raison de son apparence mesquine, se voyait tou jours meprise des inconnus,(2) .
Au hasard des chemins comme aux portes d'Assise, les freres travaillaient pour gagner leur pain de chaque jour, sans qiie jamais le souci du lendemain vint tourmenter leur esprit ou detourner leur ame d son colloque avec le Seigneur. , '
Nulle fausse pudeur he les emp6chait d'accepter les taches les plus humbles, celles qui eussent pu paraitre, aux yeux du monde les moins conformes a leur etat. Egide, qui fut, des son entree dans 1'ordre, grand voyageur, fit, dans les provinces d'ltalie et bien au dela, en Espagne, eh Terre Sainte, a peu pres tous les me" tiers. II v6cut comme un. chemineau de grand'route, ne reculant devant rien pour m6riter le quignon de pain qui lui permettrait, demain, de continuer son voyage, d'aller porter toujours plus loin
(1) Fioretti, XI.
(2) Fioretti, XIII.
le message de salut. II tressa des paniers avec les roseaux qu'il avail coupes lui-meme. II ramassa du bois pour Taller ensuite echanger en ville. II fut boulanger dans un couvent, fosspyeur, vigneron et moisspnneur. A Brindisi, en attendant le depart du bateau qui devait le condiiire en Terre Sainte, il se fit prSter une cruche et, pendant quelques jours, cria 1'eau fraiche ! a travers les rues de la ville. S'il lui advient un jour d'etre 1'invite" d'un. prelat, il n'accepte sa place a table qu'apres avoir contraint le cuisinier a accepter son aide. Jusqu'au bout de sa vie, il fut le vrai miroir de 1'ame franciscaine. Et Ton nous conte qu'a 1'exemple de son maitre, il parlait aux tourterelles, chantait les louanges de Dieu, s'accompagnaht du frottement de deux batons dont il jouait comme d'une viole. Quand 1'inspiration le visitait, il composait des poemes pour celebrer la Joie, la Chastete ou la Pauvrete.
Genievre 6tait corjdonnier. Beaucoup, au cours de leurs voyages, aidaient les freres convers dans les convents, ou servaient chez quelque notable ou chez quelque prelat. Us n'avaient garde d'oublier cependant leur mission. La tache de chaque jour, loin d'entraver leur apostolat, le soutenait. Us prechaient la ou ils se trquvaient, convertissaient aussi bien le compagnon de moisson que le pecheur rencontre sur la route. Parfois meme, tel Egide a deux cardinaux, ils savaient donner aux superbes une legon d'humi- Iit6.
Ils furent maltraites, meprises, injuries. Leur ardeur a precher n'en fut que plus profonde. Qu'on leur jetat des pierres, qu'on leur fermat la porte au nez, que de mauvais plaisants d^chirassent leurs habits ou, les saisissant par leur papuchon, s'amusassent a les porter sur leur dos comme des sacs de farine, les petits freres opiniatres n'en montraient pas moins aux mecre~ants la voie du salut; Comme Frangois, jadis, sur la montagne, ils etaient bien, tous, les herauts du Grand Roi. Ils voulaient porter Sa parole jusqu'aux frontieres d'Europe, jusqu'au dela des mers. Certains deja appelaient le martyre.
L'elan passait sur toute 1'Italie. Sans cesse de nouveaux freres se joignaient aux anciens. Leur masse montait comme une eau qui envahit les terres arides, fecondant les deserts sous son flux. Une immense multitude precipite sa marche... dira Frangdis. En maints endroits les freres sont'^eneres comme des saints. Les foules s'elancent a leur approche. On attend de leurs predications mieux que de belles paroles, mais an exemple, 1'ordre d'une vie noirvelle.
Est-ce a dire qu'un tel accueil rejouit les freres mieux que les rebuffades et les coups ? Us ne se croient pas souvent dignes d'une aussi belle confiance. Us doutent parfois de la sincerite de tels elans. Si la curiosite leur parait supplanter la conviction, ils ont, comme^ Junipere, plus d'un tour dans leur sac pour eprouver les indiscrete ou les confondre. Citons au moins ce trait, trop beau pour ne pas etre rapporte. Tandis que Junipere approchait de Rome, certain jour, il apprit qu'une foule de'plus en plus dense venait a sa rencontre. Elle devait comprendre, pour que Genievre agit ainsi, ces badauds qui dans toutes les villes sont plus friands de spectacles que de sermons. Le penitent resolut de leur en donner pour leur gout et, lorsqu'ils furent en vue, avisant deux jeunes geris qui jouaient a la balangoire, il prit la place de'l'un d'eux et se balanga tout gaiemeht, a l'ebahissement de la foule et, bientdt, a sa fureur, de se sentir ainsi bernee par un homme qui se disait de Dieu. Quant a Junipere, il cessa la mystification, quand, enfin seul, il put reprendre tranquillement son chemin pour la ville.
En depit des dechets qu'un tel mouvement devait fatalement entrainer, 1'admirable elan ne cessait de s'etendre autour de. Frangois et- de la Portioncule. D allait .trouvec bientbt'en Claire d'Assise r sa plus pure expression.