‹ St. François d'Assise, le génie de la liberté [microform]Chapitre 12 sur 25 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Celui-ld, est vraiment grand, qui esl petit a ses propres ijeux, et qui compte pour rlen touie la gloire du monde.

(Imitation de J6sus-Christ.)

En dessinant autour de lui un cercle de cehdres, le jour de sa pr6dication a Saint-Damien, Frangois a fait un geste qui est en meme temps un symbole. Cette barriere d'humi- Iit6 qu'il trace entre les etres et lui, mil parmi les plus chers ne pourra la franchir. Devant Claire meme, et peutetre surtout devant elle, la plus aimee et la plus digne, Francois se retire au sein de 1'humilite comme au plus profond d'un ermitage ou il veut etre seul avec Dieu. Pour celui qui entendait de divines melodies par le seul geste de deux batons frottes 1'un centre 1'autre, tel 1'archet sur la viole d'amour, une barriere aussi chimerique n'en est pas moins ptiissante. Ce cercle de cendres, c'est vraiment le refuge ou niille affection trop tendre, nulle reconnaissance trop vive, nulle admiration trop bruyante, ne sauraient d6sdrmais 1'atteindre. II. y a dans ce geste une grandeur et une sorte d' austere fierte qui montrent tout ce que Francois a garde d'aristocratique dans 1'esprit comme dans les manieres. Ce temoignage d'humilite est digne d'un prince.

On pre*te & Louis XIV ces paroles : ...Quand tout ce qui vous environne fera effort pour ne vous remplir que de vous-mSme... descendez avec quelque sv6rit&' & la conside>ation de vos propres faiblesses. Par la, mon fils, et en cela, vo.usserez humble .

Entour6 de I'aihiti6 de Claire, de celle de ses petits freres, salu6 partout sur les chemins par les hommes et les oiseaux, approuve par le saint-pere et b&ii par les fleurs des champs, marque enfin par Dieu lui-meme, le petit pauvre d'Assise est maintenant au sommet d'une gloire qu'il n'a pas ambjtionnee et qui d6ja lui fait peur. Elle n'est pas de nature k le troubler pourtant. Mais cette gloire aussi est une richesse dont il sent le besoin de se diepouiller. La Iibert6 si cherement acquise par la pauvrete" et 1'humilite,* ces soeurs jumelles, il faut de nouveau la defendre, la sauvegarder. La gloire, comme la fortune, fait les envieux. II y a longtemps dej^i que le superbe Masseo a dit Frangois, sans jalousie, mais avec un 6tonnement un peu amer : Pourquoi toi ? Pourquoi toi ? Pourquoi done est-ce que le monde entier vient ainsi vers toi?

Aujourd'hui peut-etre, beaucoup de ceux qui Tacclament pensent comme Masseo. Et saint Frangois lui-mSme se demande : Pourquoi toi? Comment se montrera-t-il digne d'un aussi haut destin? Comment pourra 7 t-il demeurer le plus humble, le mineur, si les foules entonnent sa louange, si les miracles naissent sous ses pas, si ses paroles ont un secret pouvoir? Dej& il est tout pres de se refuser & cette gloire. Son caractere lui impose une reserve ou il youdrait tenter de s'enfermer. On sent la supreme distinction qu'il y a dans ce refus, et la grande pensee. Le Seigneur ne lui impose-t-il pas une Spreuve ? Le malin ne tente-t-il pas de le s6duire par une vanit6 qui se v6t du prestige religieux ? La superbe peut aussi bien se parer de la gloire de Dieu que de celle des hommes. Mais elle trouvera Frangois vigilant. Parvenu la ou il voulait atteindre, ,ou Dieu Iui-m6me parait 1'avoir guid6, Frangois, maintenant, va-Ml douter de sa mission, de sa dignit6 ^ 1'accomplir?

Ne me louez pas trop t6l, dit-il & ceux qui 1'acclament. Tout ce que je fais, un .pe"cheur peut le faire. Toute occasion lui est bonne pour se diminuer aux yeux du monde, minimiser sa taehe. Sans doute lui parait-elle a lui-meme de"sormais trop facile ? II etait beau, d'aller pieds nus par les routes, dans la poussiere et dans le vent d'orage, sous la pluie d'automne sans savoir si, le soir, un gite vous serait accorde". II 6tait m6ritoire de marcher dans 1'ignorance, de conque"rir une ame a travers les injures et les quolibets de la foule. Est-il de grandes taches accomplies que la lutte n'a point marquees? C'est en elle qu'on trouve l!enthousiasme et la foi, que la facilite au contraire menace d'e"temdre.

L'ceuvre parvenue a maturity laisse d6ja des regrets dans le cceur de Frangois. II est et veut demeurer un enfant dont 1'ame a besoin d'esp6rer et de craindre. La premiere inquietude de Frangois apparait soudain : c'est d'etre trop sur de soi-meme.

Alors, il va chercher de nouvelles difficultes, une tache plus ardue. Ne pouvant et ne voulant pas repousser ceux qui viennent a lui si spontan6ment, sans qu'il ait maintenant besoin de parler ou de faire un geste, Frangois va s'61oigner d'eux, laisser a ses compagnons le soin de glaner ces ames trop faciles. Lui-mSme entreprendra une mission plus d^icate. II ira rechercher la solitude parmi les infideles et fera a sa maniere une nouvelle croisade : par 1'Evangile et par la foi, non plus par le fer et la force. La sans doute, il retrouvera tout le sens de son apostolat. De nouveau, il devra hitter pour gagner des ames et stirement souffrir. Pourtant, cette fois, est-ce parce qu'il se sail d6sormais tributaire de Rome? est-ce parce qu'il commence a douter? il demandera, avant d'agir, 1'approbation du saint-pere.

Vers 1'automne 1212, il est sur le chemin de Rome. Ce voyage est un nouveau triomphei Gomme de coutume, Frangois preche dans les villages et sur les routes. A Alviano il impose silence aux hirondelles. A Rome m&ne, il

convertit deux nouveaux freres, le premier Anglais entre" dans 1'ordre : Guillaume, et Zacharie qui sera bientdt missionnaire en Espagne. C'est dgalement au cours de ce sejour qu'il fait la cohnaissance de sa grande amie, Jacqueline de Settesoli, dont nous avons par!6 plus haul.

Frangois obtint sans peine d'Innocent III 1'approbation de son projet de partir pour la Terre Sainte et la bene"diction de son entreprise. II se mit aussitdt en devoir de 1'accomplir, mais les details manquent sur cette premiere expe"dition du saint hors de son .pays. On sail settlement que des vents contraires firent devier le navire sur lequel Franc.ois s'etait embarque" et le menerent en Esclayonie,-c'est-adire vers la c6te dalmate, d'ou le pelerin ne pouvait plus espe"rer rejoindre la Terre Sainte. II lui fallut rentrer en Italic. Cela n'alla pas sans difficult^s. Francois et son compagnon durent s'embarquer clandestinement a bord d'un navire dont 1'equipage refusait de les accueillir. Us voyagerent a fond de .cale une bonne partie de la route. Fort heureusement, ils prirent soin d'embarquer avec eux quelques provisions pour le voyage. La tempe"te ayant allonge" la marche du navire, les matelots se virent un jour a court de vivres. Les deux freres jugerent le moment propice pour sortir de leur cachette, les bras charge's des victuailles qu'ils partagerent avec l'e"quipage. Cela, on le devine, leur valut meilleur accueil qu'au depart. Pour une fois, le cbanteur de Dieu ne fut pas cigale, mais fourmi. Quand il put enfin aborder a Ancdne, il n'eut d'autre ressource que de reprendre ses predications. Dieu ne voulait done' pas qu'il allat vers les infitfeles ?

Et ce furent, comme auparavant, les faciles triomphes. A Ascoli, trente homines d'un coup passerent daiis les rangs franciscains. A San-Severino, un illustre poete, le troubadour Guillaume Divini, se jetteauxpieds.de Frangois et lui demande de ra'ccueillu 1 . II deviendra fre're PacijSque, Tun des meilleurs de 1'ordre.

Mais tout cela n'empeche pas Frangois de s'interroger sur sa mission, de se cjemander ou se trouve; pour lui, la

voie du saluL-Cette periode de^la vie du saint est d'ailleurs 1'une des moins connues. On s'est efforc6 de rassembler divers petits fails sans qu'il soit possible de les situer chroiiologiquement de fagon bien precise. Cette epoque, obscure pour Fhistorien, Fest aussi pour le he>os. Un instant encore elle est revenue de bonheur ; la vie de Frangois est alors sans histoire dans la mesure ou elle est heureuse. Ce fut vers ce moment qu'apres des jours de doute, il resolut de demander conseil a ses meilleurs amis sur la route qu'il convenait de suivre : ou continuer sa vie errante de predi- '*' cateur, ou se retirer, a Fexemple des anciens ermites, dans quelque contree sauvage et y vivre, seul, dans la priere, avec la pensee de Dieu. A plusieurs reprises, il semble que Frangois ait subi 1'attirance de eette retraite. II Fa souvent pratiquee dans sa jeunesse, a Saint-Damien, aux Carceri. II y reviendra a diverses reprises, sur le lac Trasimene, et enfin a FAlverne. Ce joyeux vagabond avait aussi le gout de la solitude profonde. Et davantage a mesure que ses errances devenaient moins libres... II put etre aussi seul sur les routes que dans les grottes les mieux cachees. Mais non plus quand les populations se transmettent Fannonce de sa venue, Fattendent au detour du chemin comme un nouveau Messie,- guettent le moiridre de ses gestes.

II n'est plus possible, pour Frangois, de partir ignore d ! un village ou il a dormi dans quelque grange ou a la belle etoile, de passer inapergu au milieu des paysans et de dire quelques mots de paix a des ames surprises. Chacun le suit, gagn6 par avance a sa cause. .

Frangois n'a jamais aime la facility. II tentera toujours d'Sviter la foule. En vain s'impose-t-elle a lui. II s'efforce de se d^rober, de s'effacer. N'eprouve-t-il pas d6ja, aujourd'hui, quelque regret de tant de fraicheur a jamais disparue ? Celui qui fut et demeure un enfant n'aura garde d'oublier ces belles heures enfuies qui marquerent les premiers teiiips de sa vocation. Sans doute .est-il plus sur, aujourd'hui, du destin qui lui est reserve. II a pris conscience de sa mission. Mais saura-t-il jusqu'au bout la remplir ? Tant

LES 'PKEMlliRES INQUIETUDES

de gloire 1'accueille deja qu'il en vient a craindre par la un piege du d&non. Les ames qu'il gagne a Dieu seront-elles fideles a leurs promesses? Lui, si inctfgne, peut-il faire figure d!ap6tre? Alors, ' Frangois pense a Tobscurit6 des ermitages ou, pendant des jours et des nuits, autrefois, il allait prier. II -6voque ses solitudes passees dans la penombre verte des sous-bois ou, seuls, le bruit d'un ruisseau sous les feuilles, a peine quelques chants d'oiseaux, rompent Fenorme silence an travers duquel il entend la voix de Dieu.

C'est au faite de la reussite que Ton 6prouve, avec le plus d'amertume, la nostalgic des jours incertains. Les joies y paraissent plus pures, la foi plus profonde, les enthousiastties plus fervents. Est-il temps encore d'oublier que des hommes vous suivent, vous attendent, que vos gestes sont interpreter, vos paroles recueillies ? Est-il* temps encore d'etre libre ?

Frangois exprima son desir de -reprendre la vie d'ermite. II demanda conseil a TEvangile sans trouver dans Texemple du Seigneur un assentiment qui put le decider. Enfin, il envoy a frere Masseo pour consulter en son nom Claire, puis Silvestre, sur ce propos. La sffiur de Saint- Damien, 1'ermite du Subasio firent parvenir a Frangois, sur 1'instigation de Dieu, la meme r6ponse : <t Notre Seigneur veut que tu continues de precher, car Dieu ne t'a pas appele seulement pour ton propre salut, mais aussi pour le salut des autres .

Au nom de la sainte obeissance , Frangois ne.discuta pas da vantage, ne douta plus. II se leva aussitdt et dit a Masseo r Eh ! bien, mettons-nous en route ! Avec le frere Ange, les deux hommes s'en' furent en direction de Bevagna. Au cours de ce nouveau voyage cut lieu la pr6dication aux oiseaux. Dieu ne lui t6moignait-il pas ainsi, par rintermediaire de ses plus charmantes creatures, le besoin que le nionde avait de sa parole inspired ?

Alors Frangois reprend confiance. Pendant plusieurs saisons encore il va parcourir les chemins de la vallee, les

sentiers de la montagne. II s'eloigne de plus en plus d'Assise pour s'en aller la ou on 1'attend le moins, ou sa mission reste ignoree. Au printemps de 1213, il est dans la province de Romagne. Comme autrelois, il preche sur les places des bourgs, a 1'entrSe des villages. II penetre aussi dans les chateaux forts avec les m&iestrels et les troubadours. N'est-il pas le jongleur'de Dieu ? Un jour de mai, il y a fete et tournoi au chateau de Montefeltre pour la majorit6 d'un jeune page qui va etre arme chevalier. Sans attendre 1'heure des chansons, la messe termin^e, Francois

appelle dans la cour du chateau seigneurs et damoiselles, et se met a developper sur le mode lyrique ce distique populaire :

<c Si grand esL le bien que j 'attends Que toute peine m'est un plaisir...

Un jeune comte de 1'assemblee vint, aussitot apres, trouver Frangois pour lui demander ce qu'il convenait de faire pour sauver son ame. Et le poete de r6pondre avec cette courtoisie dont, a aucun moment, il ne s'est d6parti :

Mon iils, va d'abord prendre ta part du banquet et de la fete ou tu es invit6 en compagnie de tes amis. Et ensuite, nous causerons tout a notre aise.

Quand 1'entretien prit fin, apres le tournoi, le comte Roland ne voulut pas demeurer en reste de generosite. II offrit a Frangois une montagne : (( une montagne tres solitaire, la Verna , qui lui semblait tout indigu^e pour des ermites et propice an recueillement. Frangois accepta le don, mais non le'titre de propri6te. Pouvait-il poss6der une montagne celui qui, certain jour, avait tout rendu a son pere, mSme sa chemise ? Et ce n'est qu'en 1274, bien apres la mort de Frangois, que ses successeurs, moins scrupuleux sur la regie des freres mineurs, recevront 1'acte de donation de 1'Alverne...

Au cours de ces randonn6es 6vang61iqiies d'ltalie, toute

inquietude a-t-elle quitte Tame de Francois ? C'est peu probable. II mi semble encore trop facile de glaner des ames parmi les chevaliers et les manants, et bient6t il eprouve de nouveau le besoin de s'en aller vers les infideles, de conquerir.les 6tres les plus hostiles, les cceurs les plus ferm6s a la grace. '

Au debut de Thiver 1213, Frangois se met en route vers 1'Espagne. N'ayant pu parvenir en Syrie, il ira trouver les infideles au Maroc. Les Musulmans avaient etc contraints, 1'annee precedente, de quitter le sol iberique, mais Frangois se proposait de suivre leurs traces jusqu'en Afrique afin de les convertir. II s'embarqua a Pise pour 1'Espagne afin de gagner le Maroc. Cette fois encore, il semble que la Providence se soit opposee a ses projets. Comme au temps de Foligno, quand il partait pour guerroyer dans les Pouilles, Frangois tomba malade et dut, contre son gre, prendre le chemin du retour. II rentra en Italic par le Midi de la France. Perpignan, Montpellier, Lunel, Avignon furent les etapes de son voyage. Par la vallee de la Durance et le col du Mont-Genevre le Poverello atteignit enfin la plaine lombarde.

L'annee suivante, Frangois avait assiste au quatrieme concile de Latran, mais toute .cette periode demeure obscure. Ce dont on pieut-6tre assure, c'est que 1'ordre ne cesse de s'eteridre, gagnant de proche en proche. On devenait en quelques heures membre de la fraternite, eerit Paul Sabatier, et il ne faut pas mettre en doute la sincerite de ces vocations, puisqu'elles avaient pour condition 1'abandon immediat, au profit des pauvres, de toute propriete. A peine regus, ces nouveaux freres en recevaient d'autres a leur tour, et souvent devenaient, dans la locality m&ne ou ils se trouvaient, les chefs du mouvement .

Des 1213 selon Sabatier, un peu plus tard selon Joergensen, des chapitres bi-annuels rassemblerent a la Portioncule les membres de la nouvelle confr6rie. Ce fle furent tout d'abord que d' amic ales ^ reunions ou les freres venaient ecouter la parole de Frangois et puiser a son

exemple, en sa presence, une nouvelle ferveur. On y echangeait des conseils et des confidences. Les ain6s instruisaient les nouveaux venus, et bien souvent, Frangois assignait a chacun le terme de sa mission. Ces aortes de conseils ne revetaient cependant encore aucun caractere officiel. Francois devait les aimer ainsi, dans 1'innocence de son.cceur. En ce <( petit lot de terre , adosse a la foret, on voyait des le matin, de la plaine et de la montagne, les petits freres venir deux par deux, conversant amicalement. C'etait aux fetes de Pentec6te, dans Fete rutilant, ou bien plus tard, a la Saint-Michel, quand la campagne est deja touchee par 1'automne.

Aupres des cabanes de branchages, devant la petite chapelle Sainte-Marie des Anges, les freres se reconnaissaient avec des paroles de joie et de chastes embrassements . Ils se voyaient chaque annee plus nombreux. Deja ils pouvaient evoquer bien des pays lointains qu'ils avaient parcourus, la Provence et la Sicile, FEspagne et la France, les terres d'Allemagne et celles de Hongrie. Et chacun se tournait vers Fra'hgois, le bon maitre, rendait compte de sa mission, confessait son inquietude ou disait son espoir. Ils mangeaient ensemble un frugal et joyeux repas, et puis Frangois prSchait . On evoque les foules du sermon sur la montagne, au temps du Christ, mais celle-ci etait vraiment fraternelle, et Frangois a sa tete, comme un humble berger qui voit sans cesse croitre son troupeau, ne savait trop s'il devait s'en rejouir ou s'inquieter d'etre bientot dans 1'impossibilite d'apporter a chacune de ses brebis 1'attention dont elle avait besoin.

Page 1