ERNEST RENAN
Considerons Frangois a ce moment glorieux de son existence. Le mendiant d'Assise est devenu, presque malgre lui, le chef d'un ordre dont la puissance croit sans cesse. C'est pourtant toujours bien le meme homme. Les choses autour de lui ont pu changer. Lui-mme n'a point vari6. II reste le mineur , le plus humble^ le magon du Seigneur, et il considere avec une sorte d'etonnement ingenu le magnifique edifice qui est peu a peu sorti de ses mains. Le pauvre laic, ignorant de la theologie, est " ecoute par le Saint-Siege. II vient d'obtenir a Perouse 1'indulgence de la Portioncule, egale a celle que Rome aceorde aux conquerants de la Terre Sainte. La miserable chapelle est maintenant presque comparable aux lieux sacres ou Jesus veeut el mourut.
. L'ampleur de son oauvre deconcerte Frangois'. Get edifice qu'il a bati est-il d'une solidit6 a 1'epreuve du temps et des vicissitudes humaine's? Ne va-t-il pas s'ecrouler tout a coup devant lui ? Gardera-t-il dans 1'avenir cette purete,
cette harmonie, dont Frangois 1'a revetu ? L'immense multitude dont le saint, quelques annees plus t$t, annongait la venue, elle est maint'enant sous ses yeux. Mais son regard n'est pas assez percant pour la denombrer tout entiere ; 1'horizon n'est pas assez large pour la renfermer ; 1'amour de Frangois sera-t-il assez vaste pour 1'embrasser ?
Les douze petits freres qui rentraient de Rome dans l'allgresse de savoir acceptee la regie de leur vie simple, ' a 1'image de celle de J6sus, voici qu j ils se sont muliplies comme les epis d'une belle r^colte. Ceux-la, Frangois luimSme.a voulu qu'ils fussent appeles les freres mineurs. C'etait en relisant un passage de la regie, que le Poverello avait et6 soudain frappe par ce terme : et sint minores I : et qu'ils soient moindres qu'e les autres hommes ! N'etait-ce pas la, exactement, ce que Frangois reclamait pour lui et pour les siens ? Je veux, dit-il, que cette fraternite s'appelle < ordre des freres mineurs .
c( Et vraiment, c'etaient de petites gens, des mineurs , ecrit Celano, soumis a tous, cherchant toujours 1'occasion de s'abaisser et 1'occupation qui leuf vaudrait deg injures. Us voulaient ainsi s'enraciner dans 1'humilite...
En octobre 1216, un pr61at frangais, Jacques de Vitry, ecrivait d'ltalie a ses amis lointains :
...Un grand nombre de personnes des deux sexes, et parmi elles beaucoup de riches et de gens du monde, ont tout abandonne, pour 1'amour du Christ, et ont renonce au monde. On les appelle maintenant freres mineurs )>, et je dois dire qu'ils sont tenus en grand honneur par le pape et les cardinaux. Cependant, ils. ne s'occupent point des affaires temporelles, mais travaillent incessamment a sauver des ames de la vanit6 du monde, pour les empecher de perir. Et d6ja la grace de Dieu leur a permis de faire une riche moisson.
Ce n'est pas seulement parmi les hommes que s'est etendu le mouvement franciscain. Le ]petit couvent de Saint-Damienlui ajissi estdevenu trop 6troit pour les jeunes filles qui ont voulu suivre les traces de Claire. Et voici que
Cl. Gtraadon
GIOTTO. Saint Frangois prSchant avx oiuatue Mug4e da Louvre
CL Alinari
GIOTTO. Saint Fiungois recevant lea stigmatea Egliee Santa-Croce, Florence
les epoux et les epouses se tournent a leur tour vers le Poverello : Et nous, qui avons charge d'ames, que devons nous faire pour suivre la voie du Seigneur et preparer notre salut ? .
Le tiers-ordre ne fut institue qu'en 1221, mais il existait pratiquement bien auparavant, des 1'instant ou des hommes et des femmes maries, sans observer completement la regie des mineurs, adopterent leur genre de vie en faisant vceu de pauvrete.
Parfois I'enthousiasme etait tel, que la population tout entiere, hommes et femmes, riches et pauvres, epoux et celibataires, se jej-aient sur les pas de Francois, abandonnaienfc foyers et travaux pour suivre le Poverello. Mais que pouvait-il done pour cette foule disparate? Quelle part de chimere y avait-il dans cette ferveur? Combien d'ames resisteraient a Tepreuve ?.'.."
Frangois ne pouvait pourtant rejeter ceux qui venaient a lui. Le tiers-ordre naquit par necessite. II permit d'accueillir tous ceux qui voulaient pratiquer 1'ideal franciscain sans renoncer entierement a leur v existence mondaine. Frangois comprend qii'il importe surtout de creer un esprit pour reformer les ames. C'est cet esprit qui incitera Sabatier et Renan a voir dans 1'ordre franciscain des < aspirations politiques et sociales .
Mais, de cette riche moisson dont parle Jacques de Vitry, Frangois sent deja que tout ne sera pas de pur froment. C'est alors qu'il confie ses amis de la premiere heure ces paroles prophetiques :
L'ordre, a, ses "debuts, connaitra des fruits d'une douceur et d'une suavite exquises. La seconde recolte seca deja moins agreable, et, enfin, nous en cueillerons.de si amers qu'ils seront immangeables, car malgre leur parfum et leur apparence savoureuse, leur acidit6 sera telle que personne ne les pourra gouter. Et Frangois de conclure en citant la parole du pecheur qui ne garde dans son filet, d'une pgche trop abondante, que les plus beaux poissons.
Frangois ne s'est jamais mepris sur les hommes. II
commit leurs moyens et leurs limites. Combien de fois n'at-il pas dit a celui qui venait s'agenouiller devant lui : Petit frere, es-tu bien stir de pouvoir viyre selon les trois vceux d'humilite, de pauvrete, de cbastete ? II sait que le desir des choses ne suffit pas toujours a leur accomplissement. II ne s'est jamais attache a retenir une ame incertaine, a garder un coeur qui n'etait pas entierement conquis par la grace. Jean de Capella, qui un soir, a Rivo-Torto, avait pris son chapeau et franchi le 4 seuil d'une masure ouverte a la misere, Jean de Capella avaiteu beaucoup de disciples. Frangois sentait s'agglomerer au. noyau qu'il avait forme dans I'enthousiasme et dans la foi, une matiere trop abondante pour qu'elle lut toujours aussi riche.
On-pourrait croire qu'il acce'pte cela avec indifference. II ne temoigne d'aucune revolte. II ne fait rien pour eprouver ceux qui seront, demain peut-etre, des brebis galeuses. II ri'envisage aucun noviciat, ne veut penser a aucune contrainte: Libre, *on est venu a lui ; libre^ on peut le quitter. II a trop aime la nature pour ne pas accepter d'etre soumis a ses lois. Sans doute a-t-il considere tout ce qu'jl faut de vil charbon pour produire un diamant, toutes les scories qwe le fleuve entraine avec soi... Mais qu'une fleur surgisse d'un buisson touffu, qu'une source pure jaillisse des eaux souterraines, e'en e'st assez pour justifier de si longs efforts et tant de dechets alentour. Qu'une ame soit gagnee a Dieu, c'est. assez pour justifier sa mission et oublier tous ceux que les peines du voyage auront arretes en chemin.
Frangois est deja resigne, mais 1'amertume vient le visiter. A trentercinq ans, parvenu au sommet de son ascension, il peut voir encore les fraiches prairies qu'il parcourait bier en chantant. Deja, 1'autre versant est sous ses pas, le versant dont la gloire est celle du couchant... II ne sait pas que de nouvelles cimes 1'attendent, plus hautes encore que celle-ci ou le voiei parvenu, des cimes ou il pourra s'6crier : Loue spis-tu Seigneur, avec toutes tes creatures I... , des cimes ou Dien, enfin, lui apparaitra face a face.
Les chapilres de la Pentecdte.et de la Saint-Michel qui permettaient aux Freres de se . retrouver entre eux donnaient aussi a Frangois le moyen de mesurer cette troupe sans cesse grossissante (1) . . "
Aux amicales reunions du debut, succedaient maintenant de veritables congres auxquels participaierit, non seulement des frefes ravis dans le Seigneur, non seulement des ames simples, mais des pretres, des clercs, o!es savants," des nobles, tous ceux qui avaient pris Frangois pour chef danscette nouvelle croisade vers Dieu. Ceux-la sans doute voyaient deja dans les chapitres' bi-annuels autre chose que la joie d'un frugal et joyeux repas , en attendant la parole de Frangois. Us en esperaient des directives, 1'organisation de ce nouvel ordre qui pouvait de moins en moins se contenter des simples ordonnances coinmunique^s par Frangois dans sa premiere regie. Et pourtant etait-il besoin d'organiser une vie de laquelle . Frangois avait pris soin d'exclure tout ce qui pouvait consti^uer une entrave a la pure contemplation et a la priere ? N'avait-il pas recommande tout d'abord a ses compagnons d'aller sans souci du lendemain comme les alouettes du Seigneur ? Chacun ne pouvait-il vivre dans 1'innocence et dans la paix? Frangois cherchait en vain ce qu'il' pouvait codifier d'un etat -si peu .conforme a tout ordre social. II savait que son ordre subsisterait tant que la foi qui 1'avait fait naitre vivrait dans les cceurs... Mais c'est peut-etre celle-ci qu'il sentait chancelante chez certains, et c'etait elle qu'il eraignait de voir sombrer sous la science et 1'erudition qu'apportaient avec eux les nouveaux freres, famiiiers des eglises et des palais.
II comprenait bien que, parmi tant de nobles seigneurs, tant de clercs venus vers lui, tous ne s'etaient pas-d6pouilles de leur orgueil en mdme temps que'de leur bien...
(1) G.-K. Chesterton : Saint Frangois d'Assise.
Pouyait-il dire encore : Nous, les freres mineurs, que sommes-nous d'autre que les chanteurs et les jongleurs de Dieu? '
En ce jour de Pentecdte 1217, il se rendait a la Portioneule le .coeur charge d'inquieiude.
Quand je me trouverai au chapilre, confiait-il alors au pelerin qui 1'accompagnait, les freres me demanderont de prScher, comme d'habitude, et il faudra bien que je le fasse. Mais que dirai-je si, la-dessus, lous les freres, quand j'aurai fini, se mettent a me crier qu'ils ne veulent plus que je sois a leur tele, parce que je ne suis pas eloquent et instruit autant qu'il convient, et que je suis bien trop simple et trop petit, et qu'ils ont honte d'avoir au-dessus d'eux un chef aussi mesquih et d'aussi pietre mine...
II en est a 1'instant ou tant de superiority selon 1'ordre social risque de 1'effrayer. Dans son humilite, il n'a ose encore ni la juger, ni la blamer. Un temps viendra pourtant ou Frangois s'6criera :
Sainte, pure simplicite, tu fais honte a toute 1' intelligence de ce monde et a la malice de la chair !
A present seulement, semble-t-il, Frangois prend conscience qu'il est un chef, qu'il Test devenu un peu plus chaque jour, malgre lui, par la force de cette foi qui precipite les foules vers lui. Jusqu'aldrs il s'est defendu d'etre le maitre de qui ou de quoi que ce soit. On a vu comment il mit Bernard a la tete de la petite trope qui se rendait a Rome, durant 1'ete de 1210. Jusqu'a present, il a toujours revendique le droit d'etre le dernier de tous, le plus humble, ainsi qu'il rexprimait un jour a Masseo.
Et pourtant le pape 1'a designe pour etre le gafdien de ce troupeau. Au nom de tous il a jure obeissance a 1'Eglise. II est respohsable devant elle et devant Dieu. Lui seul a pouvoir d'accueillir les nouveaux freres a la Portioncule, de leur remettre la robe de bure et la ceinture de corde qui les d&signent d^sormais comme les pauvres du Christ. C'est bien 1& la charge d'un guide.
II ne s'agit plus mamtenant de vagabonder sur les
FRANQOIS DI2PASS6 PAR SON CEUVRE
chemins d'Ombrie, de balayef les eglises, de chanter dans le matin aupres des moissonneurs ou des bucherons. Une tache plus lourdepfe.se sur les frdles paules du Poverello. Le voici a la Portioncule comme au centre d'un monde vers qui convergent tous ceux qui ont cru en sa parole ou en son exemple. Saura-t-il ne pas les d6cevoir ? Est-il bien digne de sa mission ? Et le doute revient v.ers le saint, comme il hante sans cesse Te^prit du genie. Des freres toujours plus nombreux viennent vers lui des contrees d'ltalie, d'Ombrie, de Toscane, de la Marche d'Ancdne, et des provinces lombardes, des Pouilles et de Sicile', et de plus loin encore...
On raconte que vers ce temps, Francois vit en r6ve une petie poule noire entoure"e d'une quantity de poussins qui pepiaient a qui mieux mieux, re" clamant le grain qui nourrit et 1'aile qui protege. Et la pauvre poule ne parvenait pas a cacher sous ses ailes cette couvee trop nombreuse. Cette poule, pensa Francois en s'veillant, n'est-ce pas moi ? Ne suis-je pas comme f elle, petit et noir et pareillement intapable de prote"ger mes enfants ?
Une fois encore, le songe apparait chez Frangois comme une sorte d'avertissement. II semble annoncer a chacune des grandes itapes de sa vie une r6alite prochaine. A Spolete, il Ta ramene vers Assise. Cette fois, il s'insinuera en lui jusqu'a le conduire bientot a Rome pour demander au pape de le relever de sa charge.
Au chapitre de 1217, tout sourit pourtant au triomphe de Frangois. Les freres ont e"cout6 sa parole dans le silence et rattehtion. Les foules sont accourues vers la Portion-
cule. Un grand cbncours de peuple a communie dans le meme elan vers Dieu. Et le soir venu, combien d'etres ont repris le chemin du foyer, 1'ame chavir^e, -le cceur emu, tout prets a suivre, eux aussi, les pas de Frangois !
Celui-ci ne se contente pas de parler aux ames qui l'6coutent. II est effraye de sa tache, et cependant il la veut toujours plus large, plus accablante. II peiise a tant d'Stres ' lointains vers qui il faut aller, par dela les monts qui
ferment' I'horizpn-. d'Assise. 11 salt que sa mission est grande comme le monde. II partagera done son domaine en provinces pour envoy er vers chacune d'elles des petits freres, deux par deux, afin d'evangeliser les athees et les infideles. Dieii n'a point limite son ordre aux contrees voisines, aux missions trop faciles. En ce chapitre nouveau, il enverra des freres vers TAHemagne, la France, la Hongrie, 1'Espagne, jusque vers la Terre Sainte et vers 1'Afrique.
Allez ! leur dira-t-il, et marchez deux a deux, humbles et doux, gardant le silence jusqu'apres tierce, priant Dieu en vos cceurs, evitant avec soin toute parole vaine ou inutile. 'Soyez aussi recueillis pendant ce voyage que si vpus etiez enferni6s dans un ermitage ou dans votre cellule, car partout ou nous somm6s, partout ou nous aliens, nous portons notre cellule avec nous : frere corps est notre cellule et Fame est Termite qui 1'habite, pour y prier le Seigneur et mediter (!).
Comme les oiseaux de Bevagna, les freres mineurs allaient s'elancer aux 'quatre, coins du monde pour y remplir la mission doint Frangois les avait charges. Lui-meme choisit la France pour y porter la parole du Christ. Peutetre s'est-il souvenu a ce moment du pays de sa mere, des terres ou Bernardone aimait voyager v de cette Provence lumineuse dont les chants ont berce son enfance et charme sa jeunesse? A son tour, il ira chanter, pour la seule gloire divine, car s'il est le chef d'une tribu trop nombreuse, il est encore, il est tou jours le solitaire, le vagabond ; il est, comme aux beaux jours de sa jeunesse, le jongleur de Dieu ...
Et le voici parti dans le printemps de Toscane, ayant retrouve son entnousiasme, la confiance qui le portait jadis airlpng( des chemins clairs. Peu a peu, a mesure qu'ils s'eloignaient les tins et les- autres de la Portioncule, les
(1) Cit6 par P. Sabatier.
ireres se separaient. 11 y avail un adieu a chaque croisee de 'routes. Bientot Frangois fut.seul avec un compagnon. L'histoire ne nous dit pas lequel avait ete admis a ce voyage vers.la Provence. Mais le be! elan qui portait Frangois allait buter contre un obstacle. Le Poverello ne reverrait point cette fois le sol frangais dont il etait un peu le fils.
En arrivant" a Florence, il se rendit chez le cardinal Hugolin qui venait lui-mdme de s'y installer, venant de Genes. Cette rencontre etait-elle ,premedit6e par Frangois dans 1 'intention, comme le suggere Joergensen, de demander au cardinal de prendre en mains sa cause et celle de ses freres ? Au contraire, n'eut-elle d'autre raison que la sympathie qui liait deja le prelat a 1'apdtre? On ne le saurait dire exactemeht.
Frangois 'avait fait la connaissance de ce robuste vieillard au cours de la curie pontificale a Perouse. Sans do'ute 1'ordre des freres mineurs avait-il deja retenu Fattention du cardinal ? Mais c'est de cette rencontre a Florence que date incontestablement la part 'active qui reviendra, desormais, a Hugolin dans le developpement et Forganisation de la confrerie franciscaine. Par lui, elle va brusquement perdre son caractere de spontaneite, sa derniere fraicheur pour prendre une forme definie , deven-ir une chose organisee. Selon le biographe du cardinal Hugolin, cette rencontre va faire sortir 1'ordre des freres mineurs de 1'insecurite . .
L'histoire peut s'en feliciter. Tout ce que 1'ordre franciscain devait apporter, au cours des annees et des siecles suivants, dans le domaine moral et social, dans 1'epanouissement artistique, on le doit a cet homme qui va permettre a une chose menacee, de durer. Frangois fut 1'inspire ; Hugolin sera 1'brganisateur. C'est lui qui -va recueillir la semence jetee par Frangois aux quatre vents de 1'esprit. Sans doute les prochaines moissons n'auront-elles plus la purete de la premiere recolte. Toute idee, pour reussir, a Desoin 'de faire des sacrifices ; on -ne sort jamais immacule
184 SAINT FRANCOIS p'ASSISE
de la lulte de la vie. Concevoir le bien, en effet, ne suffit pas ; il faut le faire reussir parmi les hommes. Pour cela des voies moins pures sont necessaires (1) . En 1'adaptant aux.necessites des choses terrestres, au moule des conditions humaines, Hugolin va d^former 1'ideal du saint, lui dter ce qu'il avait de plus frais, de plus beau. On lui en a fait grief. II ne pouvait cependant en etre autrement. L'oeuvre de Francois, dans sa forme initiale, etait 'destinee a perir si un homme ne s'etait trouve la pour la plier aux mesures de l'homme. Ce qui devait en jester justifie encore la tache d'Hugolin.
II est vrai, n6anmoins, que ce jour de mai 1217^ marque une grande date dans la vie de Frangois. C'est celui ou, pour la premiere fois, il va s'6carter de 1'ordre dont il est le fondateur et demeure le chef. Desormais cet eloignement ira grandissant. Comme un fruit mur, louvre du Poverello va se detacher de celui qui, jusqu'alors, en a porte" le poids, devenu maintenant trop lourd. II appartient a d'autres de la poursuivre, d'assurer les futures recoltes. Ce qu'il veut conserver, ce n'est point tant la direction, ni meme la paternite de son ordre, e'en est 1'esprit. II sollicitera, il acceptera toutes les servitudes, tous les amendements. Mais, jusqu'au bout de sa vie, il maintiendra avec une intransigeance magnifique ce qui fait le fond de 1'ordre qu'il a cree : le mSpris des biens et celui de la science, l'6tat de pauvret6 et 1'esprit d'humilit6. En deux ou trois occasions, et pour ces seules raisons, il aura le geste- decolere de Jesus face aux vendeurs du Temple. Comme lui, il chassera les p'erturbateurs, et jusqu'en son testament il redira cette parole qui est tout le secret de la vie dont il avait reve, et que lui-meme a ve"cue : Et il faut que les freres ne demeurent jamais nulle part autrement que comme des etrangers et des pelerins.
En rencontrant le cardinal Hugolin, Frangois ne renonce pas seulement a son ordre. II renonce aussi a
(1) Ernest Renan : Vie de Jesus.
lui-meme. (( Au nom de la sainte obeissance celui qui, jadis, desobeit a son pere et, centre toils, sut vivre la vie qu'il s'etait assignee, yoici qu'il abandonne un Voyage dans lequel il trouvait, non seulement une joie, ce qui pour lui cut et6 peu, mais I'accomplissement d'une mission , promise au Seigneur.
Frere Frangois, avail dit Hugolin, en apprenant les projets du Poverello, je ne veux pas que tu t'en.ailles par dela les Alpes ! Car il y a maints prelats, a la cour de Rome, qui ne sont pas tres bien disposes pour toi ; et moi et les autres cardinaux qui te voulons du bien, nous serons plus a meme de te de~fendre et de te venir en aide si tu ne t'en vas pas trop au loin.
A peine s'est-il confie a un maitre, et deja la diplomatic guette cet homme qui jamais n'a transige avec sa verite ! It defend son point de vue un moment, avec douceur et discernement :
Mais, Moinseigneur, c'est une grande confusion pour moi d'eiivoyer mes freres au loin et de rester paresseusement ici, sans partager toutes les tribulations qu'ils vont subir !
Mais Hugolin insiste. Peu lui importe que 1'ordre s'etende a travers le monde, s'il n'est auparavant organise en Italic. Francois finit par c6der. II envoie frere Pacifique en France et revient lai-mSine vers Assise.
Ayant accepte tacitement de prendre en mains 1'ordre des freres mineurs, le cardinal aura soin de parer au plus presse : donn^r aux nombreuses femmes qui ont suivi" , 1'exemple de Claire une regie de vie monastique. DCS 1'ete de 1217, il s'occupe de ce qui lui parait le plus dangereux pour 1'avenir de 1'ordre et son bon renom. II ne pouvait Stre question de laisser a d'autres couvents le caractere familier qui regnait a Saint-Damien, cette atmosphere de confiance qui permettait aux freres mineurs de trouver chez les Clarisses de veritables soeurs. Aussi bien, cet ordre n'a-t-il porte ce nom que beaucoup plus tard. II n'etait
alors question que d'un seul ordre groupant homines et femmes sous les memes voeux. Le respect de ceux-ci supprimait toute p'ossibilite" de licence. Mais Hugolin connaissait assez les homines pour ne pas avoir toute foi en leur purete. En deux ans, il fera des compagnes de Francois des nonnes cloitrees selon la regie de saint Benoit, rendue plus severe encore selon le voeu m6me de Frangois sur le chapitre du renoncement et de la pauvrete. Plus tard, cette regie sera adoucie, 1'interdiction de toute propriete levee centre le gre de Claire, demeuree fidele jusqu'a sa mod au plus pur esprit franciscain, ay ant fait de Saint-Daimen la tour fortifiee de la supreme pauvrete .
L'amitie disparue, la mutuelle assistance que les freres et les soeurs se pprtaient les uns aux autres desormais interdite, le voeu de pauvrete lui-m^me menace, llordre des Clarisses va se developper en dehors, non seulement de Frangois, mais de 1'ordre des freres mineurs dont il etait pourtant, primitivement, partie .integrante. Frangois ne pouvait et ne voulait encourir une responsabilite pour laquelle il n'etait pas fait. Tout, dans sa nature meme, s'opposait a une organisation rationnelle. II etait 1'homme de 1'inspiration, de la Providence et du hasard. II comptait trop sur Dieu pour s'inquieter de soi-meme et de ceux qui venaient a lui. '
. Le reve des poussins lui apparait comme un avertissement du ciel. Sans doute y a-t-il longuemerit reflechi, tout au long de cet automile qui fait suite a la mission .manquee en France. Frangois eprouve maintenant le besoin de se demettre de cette charge qui 1'oppresse. II est toujours 1'homme qui se depouille de ce qui pent arreter son elan, ternir sa foi. Gomme il s'est libere de sa richesse, il aspire maintenant a se liberer de son ceuvre. Meme elle, ne le retiendra pas. II se veut sans cesse disponible devant Dieu. La solitude reste son lot, son privilege, et peut-etre sa joie, Ce pelerin sans gite se doit peut-etre aussi de rester sans amis.
Au cours de 1'hiver suivant, Frangois et Hugolin se
rendire.nt a Rome. On ne salt si ce fut sur 1'instigation de Tun ou de 1'autre. Pour la premiere fois, le Ppverello allait se presenter devant le nouveau pape, Honorius III, et le cardinal Hugolin, ecrit-il, etait partage entre la crainte et la joie. II admirait toutefois la ferVeur du saint et sa candide simplicite. Enfin, plein de confiance dans la misericorde du Tout-Puissant, qui n'abandonne jamais ceux qui recourent a lui dans leurs necessites, il 1'introduisit aupres du seigneur pape et des venerables cardinaux .
Presente par Hugolin, Frangois, cette fois encore, ne laissera pourtant a nul atitre qu'a lui-me"me le soin de defendre sa cause, ni de poser sa requete. II s'agit d'une chose aussi grave que celle qui 1'amena, quelques annees auparavant, devant Innocent III. II vient demander au Souverain Pontife de le decharger d'une tache qu'hier il sollicita. Non point qu'il y renonce, mais parce qu'elle semble aujourd'hui accomplie, ou pour le moins guidee sur une voie ou elle n'a plus desormais qu'a s'etendre. Pour Frangois, une sorte de miracle s'est realise. II a fait jaillir une source intarissable. A d'autres d'en guider les eaux, d'en mbderer Timpetupsite, d'en canaliser le courant. Telle sera la tache d'Hugolin. Francois, lui, ne descendra pas dans la plaine ou cette eau pure, jaillie de sa foi, ira fertiliser des lieux arides, mais perdre aussi sa purete. II demeurera sur la montagne bu la merveille s'est produite. II lui reste maintenant a prier, a louer le Seigneur. Le jongleur de Dieu s,e veut fidele a spi-meme. Les choses, autour de lui, auront beau evoluer, lui ne changera pas. II n'est pas de ceux qui s'adaptent aux circonstances, non plus qu'aux necessites. Pour son troupeau, Frangois dut c6der un peu, malgre lui^ aux humaines fragilitSs ; pour Iui-m6me, jamais (1) ! Aujourd'hui, devant le pape, il est, comme hier, un enfant tout penetre d'amour.
Devant cette auguste assemblee, et apres. avoir regu
(1) H. P. Sertillanges : Preface aux Opuscules de Saint Fran-
du pape sa -benediction el la permission de discourir, Frangois prit la parole sans trembler. Son esprit etedt si plein d'ardeuf qu'il ne se tenait pas de joie et que tout en parlant il s'agitait, dansant presque, non comme un baladin, mais comme un homme brule par le feu du divm amour.
Ce bref recit de Celano est d'une singuliere eloquence. II peint 1'un des moments les plus caracteristiques de la vie spirituelle de Frangois. II jette sur son caractere une lumiere ,qui 1'eclaire mieux qiie maints ouvrages dogmatiques. Pour qu'un clerc comme Celano ait ose ecrire en son- temps et pour 1'Eglise elle-meme, ces quelques phrases, il f aut bien que leur verite ait etc pjus forte que le ton des prejugSs. II est evident, et sans que Ton puisse justement s'en etonner, que la tradition catholique et les sacres canons ont pese lourdement sur la legende frariciscaine. La fraicheui; qu'elle revet pourtant, cpmbien dut-elle etre plus belle encore pour qu'a de tels instants elle ait pu faire ainsi craquer les cadres, entr'ouvrir un domaine charmant ou se rencontrent, sans que jamais la piete ait a en souffrir, tant cl'ingenuite, de fantaisie, une purete ou 1'ironie se mele a la candeur, la poesie au burlesque, ou .Francois apparait tout a coup sous 1'aspect ^desinvolte et bouffon qui marque, en quelque point, tous les genies. Ici, louchee par la grace divine, cette fantaisie atteint au sublime. '
On voudrait un instant faire halte dans le recit de. tant de courage, de tenacite, d'enthousiasme, de foi, dans la succession de toutes les folies et de toutes les grandeurs qui pa"rsement la vie de Frangois. Au moment ou cette destin6e redevient solitaire et va gravir des cimes dont 1'aprete et le tragique d6passeront notre entendement, il convient de s'arreter devant cette frafcheur qui n'est point -la derniere, mais la plus exaltante, et de considerer ce tableau qu'aucun peintre ne nous a transmis.
- Ecoutez Celano : Aussi, bien loin d'exciter le rire, il arrachait a tous les assistants des gemissements douloureux. Emus au plus haut p'oint, ils admiraieht la puissance
de la grace divine qui donnait a cet-homme de tels
accents.
Jamais, dans ce brillant ar^opage, un tel spectacle ne s'est presente. Ou'on imagine devant la magnificence pontificale, aii milieu de la pourpre cardinalice, des soieries chatoyantes, de I'eclat d'un luxe justement fait pour impressionner les temoins, qu'on imagine parmi tant de f aste et de pompe, ce petit homme en robe grise, la corde autour des reins, volubile et joyeux, esquissant de ses pieds nus, face au tr6ne du pape, ou tant de grands se sont prosternes, un subtil pas de danse. . .
Ah ! c'est bien 1'instant ou il peut s'ecrier : Et nous, que sommes-nous d'autres que les chanteurs et les jongleurs de Dieu? II est alors vraiment le bienheureux, rhomme sur qui ne pese plus aucune des enlraves sociales ni humaines. II est, a cet instant de pure liberte, le poete a qui tout est possible et permis ; il a le genie de la grace. On evoque la Danse des Nymphes, le Songe d'une nuit d j ete...
Pendant ce temps, poursuit Celano, le venerable eveque d'Ostie, plein d'inquietude, priait Dieu de toute son ame pour que la simplicite du bienheureux -ne fut pas lournee en derision, car la gloire et le mepris devaient rejaillir sur lui, devenu le pere de cette famille...
Que le cardinal soit sans inquietude I Mais cette famille spirituelle est maintenant la sienne. Ce que Francois vient de demander avec tant de chaleur au seigneur pape , c'est de le degager de la . direction de son ordre, d'en remettre les renes entre les mains d'Hugolin qui saura -le guider, le conduire la ouil doit aller. Combien on regrette que ne nous soient pas parvenues les paroles de Frangois a ce moment poignant de sa destinee ! Moment qui n'a d'egal que ce g lui ou le fils de Bernardone jetait aux pieds de son pere a la fois son passe et ses biens. Gette fois, Frangois depose aux pieds du pape son ceuvre temporelle. II a besoin, pour en sauver 1'esprit, de reprendre une liberte jadis si convoitee, si durement acquise. II lui devient
190 SAJNT FRANgOlS D ? ASSISE
necessaire, a nouveau, de se depouiller des plus chores entraves. Un jour, face a Assise, il se depouillera ainsi de s'a condition d'homme. II laissera son corps entre les mains de ses petits freres pour rejoindre enfin Dieu. Et ce sera la derniere liberation, celle qui ne s'accomplit' qu'au jour du Seigneur. .
Avant d'en arriver la, Frangois aura encore beaucoup a vivre, a lutter, a souffrir. II lui reste a connaitre 1'epreuve de la plus grande souffrance et de la plus grande joie,. celle qu'il subira sur 1'Alverne.
Mais voici maintenant que la liberte le reconquiert, et avec elle la solitude. Ce pas de danse que viennent d'esquisser les pieds nus de Poverello, c'est un bond dans 1'allegresse de n'avoir plus a compter que sur soi pour accomplir sa mission.