‹ St. François d'Assise, le génie de la liberté [microform]Chapitre 14 sur 25 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

EST-IL INDIGNE

Votre pasteur, & mes brebis, ce n'est

[pas moi,

C'est un meilleur, un bien meilleur, qui

[salt Us causes.

(VERLA.INE.}

Le chapitre de 1'annee suivante, c'est-a-dire de la Pentecote 1218, devait marquer officiellement la nouvelle direction donnee aux freres mineurs. La demande presentee a la fois par Frangois et par Hugolin en Cour de Rome etant acceptee,'. le cardinal etait reconnu desormais comme le (( protecteur de 1'ordre. Deja, depuis la rencontre de Florence, il a travaille a la regie des futures Clarisses, il organise la confrerie des mineurs, reve sans doute de reformes. Pourtant il n'est encore qu'un protecteur. Le chef est toujoUrs Frangois, sinon en fait, au moins en principe. Delivre de la responsabilite materielle, le Poverello garde, aux yeux du monde catholique, la haute main sur son ordre. C'est cependant un acheminement sur lequel personne ne saurait se meprendre. Le chapitre de 1218 confirmera cette impression. Hugolin qui, pour la premiere fois, y assiste en qualite 4 de protecteur )>, parait bien 61 re le heros du jour, el en realile le maitre.

192 SAINT FRANQOIS D'ASSISE

II avail pour cela, non seulement sa belle et feconde carriere de prince de 1'Eglise, mais aussi ce prestige exterieur necessaire a I'liomme qui doit dominer ou guider ses semblables. Apres de fortes etudes a Bologne et a Paris, Hugolin avait deiendu les droits de 1'Eglise, construit des couvents, affermi des ordres. Devenu chapelain pontifical, puis eve"que d'Ostie, il tenait le poste le plus important apres la papaute, en attendant de s'asseoir lui-meme sur le trone de saint Pierre en prenanl le nom de Gregoire IX.

Au physique, Hugolin etail un solide vieillard de soixante-dix ans, avec une appar.ence exlerieure a la fois Ires seduisanle el Ires venerable ."On ne saurail douler qu'en paraissant au chapilre, il n'ail produit sur tous ceux dont il allait devenir le guide une Ires forle impression.

<( Les freres vinrenl au-devant de lui solennellemenl, ecrit Joergensen ; apres quoi Hugolin descendit de son cheval, se depouilla de ses habils luxueux el, nu-pieds el revelu de la bure franciscaine, se dirigea vers la Porlioncule. La, il chanla la messe dans la pelile chapelle, pendant que Francois faisail office de diacre el de lecleur.

Le rile meme de la ceremonie en exprime loule la signification. Entre ce cardinal a cheval el ces milliers de va-nupieds, au double sens du lerme, un couranl vienl de s'elablir. C'est le maitre, ici, qui descend a 1'image de ses sujels. Supreme grandeur el supreme habilele. II les lienl en mains pour tou jours.

On a peine a s'imaginer, sous les recits mesures des conlemporains, le pilloresque el la couleur de ces'chapilres de Penlec6le. Ces assemblees devaienl parliciper a la fois de nos pelerinages et de nos congres modernes ; ay ant, des uns, la foi et l'61an populaires, des autres, le mouvemenl, 1'echange de couranls el d'idees, le bul polilique et social.

Des jours, parfois des semaines auparavant, les freres mineurs, diss6min6s a travers 1'Italie et 1'Europe, se mettaient en route afin d'etre fideles au rendez-vous que, d'ann6e en ann6e, leur assignail Francois. Us arrivaient aux pieds d'Assise par lous les chemins d& la campagne. Us

eft.

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avaient dormi dans les fosses, chante au long des routes les louanges du Seigneur. A qui voulait Tentendre, ils contaient la grande fele vers laquelle ils allaient. Beaucoup des auditeurs plantaient la leurs soucis et suivaient ces penitents vers les vallees d'Ombrie. Us seraient tout prets pour recevoir bientot, des mains memes de Francois, la robe de bure et la corde.

La veille de Pentecote, c'etait deja sur les pentes qui montent vers Assise, dans la foret qui s'etend derriere la Portioncule, un vaste grouillement d'hommes gris... On s'installait au bord des champs, dans les clairieres. La nuit venue, la belle nuit d'ete, sous les etoiles,, les petits freres, la priere dite, s'endormaient dans 1'odeur des foins. Tant d'innocence emplissait la vallee que les betes elles-memes se taisaient,attentives...

Le lendemain matin, des avant le jour, toutes ces ombres se levaient avec le cri du coq. OH chantait matines. Des processions de freres s'acheminaient vers la chapelle de la Pprtioncule, qui devenait vrairiient ce jour-la le centre et la Iumiere j du monde franciscain dont elle etait aussi le berceau.

Pendant ce temps, sur les routes voisines, les retardatiaires se -hStaient. Des eveques et des pretres venaient des paroisses environnantes et d'au dela des monts. Et avec eux, tout un concours de peuple, par devotion, par curiosit^, par gout du pittoresque. Les uns accompagnaient un parent, un ami qui entrait dans les ordres. D'autres profitaient de ce jour pour rendre visite a un oncle, a de lointains cousins. On emportait des provisions pour dejeuner sur Therbe et, comme les bons freres, pour manger ensemble, gaiemeht, en louant le Seigneur .

Bonaventure parle de cinci mille assistants. II ne semble pas que ce chiffre soit exagere, si 1'on considere rextension rapide* de Fordre et le mouvement de vive curiosity qu'fl sttscitait panoi le peuple. Quand tout le monde 6tail reuni, quaod avail tinte la clochette de la Portioncute, im grand silence tombait sur la foule. On entendait alors les chants

d'oiseaux, le vent qui passait sur les plus hautes branches et, au loin, des sons de cloches, les cloches cfistallines d'Assise, qui semblaient vouloir s'associer, elles aussi, au chapitre des mineurs.

La presence d'Hiigolin et de nombreux prStres apportait au chapitre de 1218 un relief plus saisissant encore. Dominique, le chef d'un ordre egalement en plein essor, 6tait venu. 11 avail deja rencontr6 a Rome, 1'hiver precedent, Frangois et le cardinal Hugolin qui les mit en rapports Fun avec 1'autre, caressant 1'idee de faire -fusionner les deux ordres. Dominique, stir ses instances, proposa la chose a Frangois. Hugolin alia m&ne jusqu'a suggerer, en vue d'une reforme generate du clerge, de choisir desormais dans les deux ordres reunis les plus hauts dignitaires de 1'Eglise. Mais Frangois tenait a I'humilite de ses freres autant qu'a leur independance. Mes freres sont des minores, et a Dieu ne plaise qu'ils deviennent des ma/ores / s'ecria Frangois.

II n'accepta pas davantage le projet d'union avec les dominicains. Mais le spectacle de ce chapitre auquel il lui etait donne d'assister, 1'exemple des freres mineurs, amenerent peu a peu Dominique a modifier de fond en comble la regie de son ordre et a embrasser, lui aussi, la pauvrete evangelique. Tant il est evident que la ferveur franciscaine etait douee d'un extraordinaire pouvoir de sympathie... Francois avait pu douter de ses capacites de chef, d'organisateur. II demeurait pourtanl Tinspire, face a tous les raisonneurs.

A Dominique, qui s'etonnait qu'on n'eut pas pris soin de pourvoir au ravitaillement d'une si vaste assemblee, 'Frangois avait repondu que chacun n'eut a s'occuper que des oraisons, et que pour le reste Dieu y pourvoirait. Et eneffet, racontent les Fioretti : Le Seigneur J^sus-Christ, voulant montrer que c'etait bien'lui qui s'occupait expressement de brebis si cheres et de la foule de ses pauvres, fit en sorte qu'aussit6t la main de Dieu s'etendit sur les

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habitants de Perouse et de Spolete, sur ceux de Foligno, de Spello, d'Assise,- et de- toutes les regions d'alentour.

Et tous ces gens venaient avec des anes, et des mulcts, et des chevaux charges de pain et de vin, de feves et de fromages, et de toutes les bonnes choses dont ils pensaient que ces bienheureux pauvres auraient besoin et pourraient user. -

<( Et en outre, ils apportaient des assiettes et des vases, petits et grands, et tout le reste des ustensiles qui pouvaient dtre d'usage ; et bienheureux s'estimait celui qui pouvait servir ces saints hommes Vvec le plus d'attention et de reve"rence, et offrir a toute cette multitude benie les choses les plus necessaires avec le plus d'empressement.

Vous auriez vu la des soldats et des nobles occupes a servir, avec un plaisir et un devouement infinis, cette troupe de saints. Vous y auriez vu des clercs zeles et fideles courir de tous cdtes comme de veritables domestiques.

Vous y auriez vu la jeunesse fleurie de nombreux adolescents se consacrer a tous les soins materiels avec tant de respect que Ton aurait dit qu'elle servait, non point de pauvres petits freres, mais la personne meme des apdtres de Notre-Seigneur-Jesus-Christ.

La foi triomphait de la raison. Frangois avait confiance en 1'appui du Seigneur. Pourtant, ce meme chapitre lui apporta aussi de cruelles deceptions. Des freres designes aux missions de 1'annee precedente, beaucoup n'etaient pas revenus. On savait deja, ou Ton apprit bientdt, que les mineurs envoyes en France avaient ete pris pour des Albigeois et traites comme tels, que ceux d'Allemagne, jetes en prison comme heretiques, eurent a subir le pilori et toutes sortes de cruautes. Ceux de Hongrie n'etaient pas plus heureux. Partout on les jugeait en schismatiques, faute par eux de pouvoir justifier de 1'autorisation de prcher que le pape leur avait accordee.

Aussi, lorsqu'il s'agit d'envoyer de nouvelles missions a 1'etranger, le cardinal Hugolin fit-il observer a Frangois la necessite de munir les freres mineurs d'un document ecrit

et paraphe par les autorites ecclesiastiques afin d'eviter a 1'avenir des erreurs aussi penibles. Les evenements, deja, donnaient raison a Hugolin. Frangois, dans I'mteret meme de 1'ordre, ne pouvait qu'approuver 1'idee de son protecteur. Et des le chapitre suivant, une sorte de sauf-conduit papal etait remis a chacun des freres devant quitter la contree d'Assise.

Tandis que s'organise 1'ordre des mineurs sous 1'activite du cardinal Hugolin, Frangois refiechit et souffre. On ne sait presque rien de ce que fut pour lui 1'hiver 1218, mais il faut sans doute y placer le dramatique recit qu'aucun de ses biographes n'a omis, et qui aurait eu pour cadre 1'ermitage de Sarteano, pres de Chiusi (1) ou Frangois et quelques freres s'etaient bad des huttes de branchages afin de passer les mois d'hiver en pleine montagne. Frangois aimait cette retraite en partie pour sa sauvagerie, en partie pour sa solitude , et cependant les tentations devaient venir 1'y visiter. Thomas de Celano raconte, dans sa Vita Secunda, cette scene caracteristique. C'est a lui que nous 1'empruntons :

Le demon lui envoya done une tres grande tentation de luxure. Le bienheureux pere, des qu'il 1'eut ressentie, quitta son vetement et se frappa sans pitie a coups de corde en disant : Eh bien ! frere Ane, aussi longtemps qu'il te plaira de t'obstiner, tu sentiras le fouet. La tunique appartient a Tordre, il ne faut pas la deprecier. Mais si tu veux continuer dans cette voie, marche !

<( Toutefois, voyant qu'en depit de la discipline la tentation ne s'eloignait pas, bien que tous ses membres portassent la marque des coups, il sortit dans le jardin et se . plongea tout nu dans un- tas de neige. Puis, la prenant a pleines mains, il en fagonna sept bonshommes qu'il plaga devant lui. Alors, s'adressant a son corps : Vois-tu, dit-il,

(1) Contrairement a ce que dit Joergensen (p.218) qui situe cet episode 1'hiver 1219, et se contredit Iui-m4me (p.308) en admettant que Frangois ait passe cet hiver en Terre Sainte.

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le plus grand c'est ta femme, ces quatre autres ce sont tes deux fils et tes deux filles, les deux derniers, ton serviteur et ta servahte. II faut te hater de les vetir car ils meurent de froid. S'il te repugne d'avoir a prendre soin de tant de personnes, que ton seul souci soit de seryir uniquement le Seigneur.

Cette scene, un frere en fut temoin au clair de lune. Ouelle saveur dans cette anecdote et comme elle Sclaire bien le caractere de Frangois ! Aux assauts de la chair, lui, I'inspire, repond cette fois par la raison. On dirait qu'il se moque de lui-meme en 'batissant cette famille imaginaire dont il suppose un instant qu'il puisse avoir la charge. Et comment, lui, le vagabond, le pauvre bougre, pourrait-il . entretenir et vtir tous ces gens ? II en serait bien incapable. ^ Alors, ne vaut j il pas mieux servir le Seigneur qui ne demande que la foi et des prieres !... Les joies de la chair, semble-t-il dire, ne paient pas de tant de soucis. II dut rentrer dans sa hutte, apaise, laissant au vent d'hiver le soin de faire disparaitre cette famille de fantdmes' neigeux... .

. Mais Frangois connut-il, dans sa jeunesse, tentation aussi forte ? Ce cas est a peu pres le seul dont la legende fasse mention. II tendrait a prouver que le Poverello subit alors une crise a la fois physique et morale. Dans 1'echec des missions de 1217, dans i'inquietude que lui donne la direction de son prdre, dans ces appels tardifs de la chair, on 'sent le doute gagner l'ame de Frangois. Est-il done indigne de sa mission ? Et comment, par quelles voies pourra-t-il desormais 1'accomplir? De nouveau, la priere est pour lui le refuge, la lumiere. D'ou cette longue retraite de Chiusi, dans la solitude montagnarde.

Au carme suivant, on le retrouve tout pres de la, dans une ile inhabitee du lac Trasimene, ou il observera le jeune pendant quarante jours et quarante nuits. L'h6te, quil'avait regu le jour du carnaval, le transporta secretement selon son desir dans une lie du lac pendant la nuit d'avant le jour des Cendres. Frangois n'emportait que deux petits

pains. II s'installa dans un taillis epais, ou les ronces avaient fait une sorte de cabane.

<( Et la, il se tint immobile, pendant tout' le carme, sans rien manger ni boire.

Quand son hdte vient le rechercher, au soir du jeudi saint, il vit que les deux petits pains etaient tou jours la. I] n'en manquait que la moitie d'un seul...

Et Ton croit que saint Frangois a touche cette moitie de pain afin de reserver au seul Christ beni la gloire d'un jeune de quarante jours, et afin de chasser, au moyen de ce petit morceau de pain, le poison de la vaine gloire (1) .

Apres les mois de solitude a Sarteano, ce nouvel isolement au milieu des eaux du lac Trasimene a-t-il apporte a Frahgois quelque apaisement? Par le jeune et par la priere, il a pu s'approcher plus pres de Dieu. Cette fois encore, la nature a e"te 1'intermediaire, la conciliatrice entre le Seigneur et le Poverello. Ce n'est jamais en vain qu'il va vers elle. II y devient pareil aux humbles fleurs ties champs, aux oiseaux du matin, a ces poissons nacres auxquels il aime aussi parler.

Ce que furent ces jours de meditations solitaires, nul n'en a rien su. Dialogue intime entre le Createur et la cr6ature, ils semblent deja preparer 1'Alverne. Le ton ne cessera de se hausser en un crescendo dramatique qui trouvera, sur la montagne de la Verna, son apogee. Comme au temps de sa jeunesse, Frangois retourne vers ces eremi ou sa foi allait chercher ses aliments, ses directives. II parait maintenant revivre une seconde jeunesse, recommencer le cycle de ses experiences.

L'ordre, qui s'est detache de lui comme une branche trop lourde, continue de suivre sa destinee. Frangois n'en est plus exactement le maltre. En ce moment, c'est de nouveau entre Jesus et lui que le drame se joue.

Au chapitre suivant, comme de coutume il est a la Portioncule. Sous 1'impulsion du cardinal Hugolin, de

(1) Fioretti, Ch. VII.

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nouvelles missions sent formers pour Tetranger.. Mais les freres partent mainlenant munis de la recommandation d'Honorius III. Le Souverain Pontife tentait alors un nouvel effort pour delivrer les lieux saints et orientait vers 1'Egypte les forces des Croises. .

Parallelement, des missionnaires franciscains s'en furent vers le Maroc ou, l"hiver suivant, ils subirent le martyre. Egide et quelques compagnons s'embarquerent pour Tunis. Cette fois, Francois mit a execution son vieux projet de voyage en Terre Sainte. On s'est etonne que le cardinal Hugolin n'opposat plus d'obstacle au depart de son protege. II semble pourtant assez normal que la presence de Frangois lui parut beaucoup moins indispensable. Hugolin avait les mains libres et desormais tous pouvoirs pour agir. Peut-etre 1'absence de Frangois devait-elle lui permettre , ainsi qu'a d'autres d'activer certaines rSformes auxquelles celui-ci se fut sans doute oppose.

D6ja le bulletin de recommandation distribu,e aux missionnaires ne vient-il pas, en depit de la sagesse qui 1'a motive, a 1'encontre des plus cheres convictions de Frangois? II est une sorte de privilege... Et le Poverello a dit, deja, en une autre occasion : Je ne demande a Dieu aucun privilege, sinon celui de ne point en avoir, d'etre plein de respect pour tous les hommes, et de les convertir, comme le veut notre regie, plus par nos exemples que par nos discours.

C'est dans cet etat d'esprit que, la Saint-Jean venue, Frangois se joignit a I'arm6e des Croises et s'embarqua a Ancdne, en compagnie de son ami des beaux jours, Pierre de Cattani. II avait charg6 le frere Mathieu de Narni de le remplacer a la Portioncule pendant son absence, et Gregoire de Naples, d'dtre son vicaire principal pour le reste de ntalie.

Ce qu'il voulait faire, c'etait bien entendu, amener les Croisades en un double sens a bonne fin ; c'est-a-dire les porter a leur conclusion et a raccomplissement de leur

dessehr. Mais il. souhaitait y parvenir par la conversion el non par la conquete ; c'est-a-dire par les moyens spirituels, et non pas mat6riels (1) .

La traversee s'accomplit sans histoire. Un mois plus tard environ, Frangois et ses compagnons debarquaient a Saiht-Jean-d'Acre ou, d'apres- divers recits et temoignages, d'autres freres franciscains auraient rejoint le Poverello.

On se mit aussit6t en route pour Damiette, en Egypte, afin de gagner le camp des Croises qui, depuis plus d'un an, faisaient le siege de la place. Peu de temps avant 1'arri- . v6e du nouveau contingent, une grande bataille avait eu lieu, sans apporter plus de resultats que les precedentes. .Un assaut general donn6 le 31 juillet fut repousse par les Musulmans. Frangois etait bloque dans le camp avec ses compagnons. Nul moyen de parvenir aupres des infideles pour accomplir cette croisade pacifique dont il revait. Mais il ne lui fallut guere de temps pour comprendre que, sans avoir besoin d'aller vers les Musulmans, il aurait fort a faire dans le camp mme de ceux qui prStendaient hitter pour le Christ. L'armee des Croises etait moins I'arm6e du Sauveur qu'un ramassis d'aventuriers dont la qualit6 morale etait bien inferieure aux qualites guerrieres. Le long siege devant Damiette, en annihilant I'activit6 combattive des troupes y laissait penetrer de plus en plus la licence des mcEurs. Frangois entreprit aussitdt de porter -remede & tout cela. Tel qui va loin poursuivre 1'infidele, s'apercoit bientdt que 1'ennemi est a sa porte.

Dieu pouvait-il donner la victoire a des soldats qui se disaient a son service et ne respectaient m^nie pas ses lois ? Apres 1'assaut manqu6 du 31 juillet, les Croises subissaient, le 19 aout, une nouvelle defaite au cours de laquelle six mille d'entre eux resterent sur le terrain. En vain Frangois, preAroyant Tissue du combat, avait-il tente de les dissuader d'attaquer.

Je passerai pour un fou sr je dis cela, et si je me tais,

(1) G.-K. Chesterton : Saint Frangois cTAssise

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je n'echapperai pas aux reprocbes de ma conscience, confiait Frangois a Pierre de Cattani. Que t'en semble ?

Et 1'autre de repondre :

N'attache pas d'importance au jugement des hommes, car ce n'est pas d'aujourd'hui que tu passes pour fou. Libere la conscience...

Les Chretiens, ne voulurent rien entendre. Us furent failles en pieces.

Francois et un seul de ses ireres, V- Illumine, selon B'onaventure, parvinrent cependant peu apres, peut-6tre a la faveur des pourparlers de paix, a p6nelrer dans le camp des Musulmans afin d'y porter la parole sainte. Assez mal regus aux avant-postes, a force de s'obstiner a reclamer le sultan, ils furent menes en sa presence sous bonne escorte. Melek-el-Kamel les accueillit avec beaucoup de courtoisie et ne se refusa pas a entendre la predication de Fraiigois. II se contenta de renvoyer le visiteur en lui disant : Prie pour moi, afin que Dieu me revele la religion qui lui est la plus agreable !

Profondement emu par ses discoiirs, il 1'ecoutait volontjers , dit Celano. Et grace a un certain signe donne par le sultan, Frangois et son compagnon purent m&ne pr&cher pendant quelques jours dans le camp mahom6tan. Mais ce fut vainement. ' Les deux freres rentrerent bientdt parmi-les leurs sans avoir pu convertir un seul infidele.

II n'en 6tait pas de me"me, heureusement, parmi les Croises. Jacques de Vitry, qui se trouvait alors en Orient, a raconte dans une lettre celebre combien 1'exemple de Frangois influait sur certains clercs et prieurs et, en general, sur les meilleurs el&nents que comptaient les Chretiens d'Orient.

Le 5 novembre, Damiette tombait aux mains -des Croises. Ce fut le prStexte d'un pillage feroce, d'un debordement de cruaut^ et de convoitise.

Comment iinaginer, dans ces conditions, que Frangois n'ait point .secoue la poussiere de ses pieds et n'ait point pre"fe>6, a la compagnie de ces bfctes sauvages, une visite

des lieux saints qui se trouvaient tout proches, et qui ne pouvaient manquer d'exercer sur lui un attrait irrgsistible ? remarque Joergensen.

Le doux saint d'Assise est de ceux qui doivent etre sans cesse degus par les hommes. Comme il n'a pu les diriger dans les voies de 1'organisation, il ne saurait davantage les eonvertir en bloc. II est le confident, 1'ami, beaucoup plus que 1'exhortateuf et le maitre. Son feu est l'6tincelle, ce n'est pas le brasier qui ravage les foules et les entraine vers sa lumiere.

Mais Frangois ne craint-il pas que Dieu se d6tourne de lui? II n'a meme point trouve en Orient le martyre, cette gloire de 1'echec. II semble que le Seigneur ait voulu, jusqu'au bout, preserver 1'ami des oiseaux et des fleurs, le poete de son Eglise.

Et, comme au lendemain du chapitre de 1218, Frangois se refugia dans les solitudes de Sarteano et de Trasimene pour y retrouver Dieu, cette fois encore il ira vers Celui qui est a la fois sa consolation et son espoir.

II quitta vraisemblablement 1'armee des Croises . pour se rendre en Palestine, mais, sur une longue periode de huit mois, on ne peut qu'emettre des hypotheses.

Paul Sabatier ecrit a ce propos : Combien n'aimeraiton pas pouvoir le suivre dans ce pelerinage, 1'accompagner par la pensee en Judee et en Galilee, a Bethleem, a Nazareth, & Geths6mani ! Que lui dit 1'etable ou naquit le fils de Marie, 1'atelier ou il travailla, le bois d'oliviers ou il s'immola ? Helas ! les documents nous abandonnent tout a coup completement. Parti de Damiette fort peu de jours apres la fin du siege (5 novembre 1212} il aurait pu ais6ment se trouver a Bethleem pour Noel. Mais nous ne savons rien, absolument rien, sinon que son s6jour se prolongea plus longtemps qu'on ne s'y attendait.

Des freres qui avaient assist^, a la Portioncule, au chapitre g6n6ral. de 1220 (Pentec6te 17 mai) eurent le temps de venir en Syrie et d'y trouver encore Frangois ; ils ne purent guere y arriver que vers la fin de juin. Qu'avait-il

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fait pendant ces huit mois ? Pourquoi n'etait-il pas alle presider le chapitre ? Avait-il 616 malade ? S'etait-il attarde a quelque mission? Les renseignements que nous avons sont trop pen de chose pour qu'on ose hasarder meme de simples conjonctures..

<( Angelo Glareno a raconte que le Soudan d'Egypte, touch6 par ses predications, ordonna que lui et tous les freres auraient libre acces au Saint-S6pulcre, sans avoir a verser auciin tribut.

Parmi ces freres qui vinrent retrouver Frangois aux lieux saints, on cite un lai'c nomm6 Etienne. Ce serait lui qui, de son propre chef, a la suite du: chapitre . de Pentecdte, aurait decide de venir avertir Frangois des choses qui se passaient en son absence dans 1'ordre des freres mineurs. Comme il arrive souvent, les deux disciples laisses par le Poverello furent les premiers a le trahir. Us avaient institue, avec 1'approbation d'autres freres des premieres annees, un nouveaureglement relatif aux jeunes. Frangois n'imposait dans sa regie que les jeunes presents par 1'Eglise. Le nouvel edit elait beaucoup plus strict..

Frangois etait a table en compagnie de Pierre quand Etienne vint lui faire part de tout cela. Or, comme on etait en un de ces jours nouvellement designes pour le jetine par les reiormateurs, Frangois, designant le plat de viande pos6 devant eux, se tourna vers son compagnon :

Messire Pierre, qu'allons-nous faire de ceci?

Messire Frangois, nous ferons ce qui vous paraitra bon, car c'est vous. seul qui avez le pouvoir d'ordonner..

En ce cas, reprit Frangois, obeissons au Saint Evangile, et mangeons ce qui nous est servi ! (1) .

Mais cette histoire de jeune n'6tait pas la seule qu'apportait le messager. Un mois a peine apres le depart de Frangois, le cardinal Hugolin accordait k plusieurs convents de Clarisses cette m6me regie benedictine que Frangois avait deja refus6e:pour les freres. Alors qu'il

(1) Johannfes Joergensen : Saint Frangois d'Assise.

recommandait dans sa regie, egalement valable, a 1'origine, pour les sceurs et les freres, de ceder la place a qui voulait la prendre (Rivo-Torto en fut un exemple) des bulles d'excommunication protegeaient dSsormais les Clarisses dans leurs privileges. Contrairement encore a 1'ordre de Franc, ois, divers franciscams elaient admis a visiter les soeurs.

Bien d'autres tristes sympt6mes s'etaient manifestes, ecrit Paul Sabatier. Le bruit de la mort de Frangois s'Stait mSme r6pandu, si bien que tout 1'ordre etait trouble, divise et courait les plus grands perils. Les sombres pressentiments que Frangois semble avoir eus etaient done d6passes par la r6alit6. Le messager qui lui apporta ces tristes nouvelles le trouva en Syrie, probablenient a Saint-Jeand'Acre. K

Alors Frangois; le solitaire, comprit que sa tache n'etait pas achevee, qu"il avait une ceuvre a defendre. II n'entendait pas que, sous pretexte d'organisation ou de reglement, on vint a en modifier 1'esprit, a en d6tourner le sens. II rassembla Pierre de Cattani, Elie, Cesaire de Spire et quelques autres, et prit a Saint-Jean-d'Acre le premier bateau qiii faisait voile pour 1'Italie.

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