‹ St. François d'Assise, le génie de la liberté [microform]Chapitre 15 sur 25 · MONTAIGNE · texte numérisé non relu

MONTAIGNE

Frangois debarqua a Venise a la fin de 1'ete. Tout anime d'une sainte colere, il se dirigea aussitdt vers Bologne qui allait devenir, comme Paris plus tard, le centre de 1'esprit nouveau vers lequel penchait deja Fordre des freres mineurs : celui de la science oppose a 1'amour. Bologne etait alors, par excellence, la cite des letties. Son universite, la plus ancienne de toutes les universites d'Europe, etait deja celeifre. Les etudiants d'ltalie et des pays voisins venaient y puiser aux sources m&nes 1'erudition et la connaissance. II s'y trouvait aussi beaucoup de .freres mineurs entres recemment dans 1'ordre, qui decouvraient la les elements d'une regeneration spirituelle dont ils sentaient, mieux encore que les humbles, la necessite sociale et Jiumaine. Ils ne concevaient point dependant qu'elle put s'eflectuer sans le secours de cette science au travers de laquelle les causes et les consequences des choses leur apparaissaient de plus en plus clairement. Ils ne concevaient pas non plus que ceite science m&ne, ou

plus exactement 1'exercice de cette science, flit incompatible avec la vie Svangelique ordonnee par Frangois a ceux qui le suivaient. Et deja, schismatiqiies involonlaires, ils allaient a 1'encontre de 1'ideal franciscain.

Tandis que Frangois s'avangait par les routes de Ven6lie, n'ayant comme de coutume d'autre brSviaire que son co3ur, tandis que sa petite troupe, pieds ponssiereux, barbes hirsutes, cheminait au long des champs, les freres de Bologne ietudiaient et priaient, le regard pench6 sur leurs livres. Us avaient fait construire, avec 1'approbation du cardinal Hugolin, une maison qu'on appelait dans la ville la Maison des Freres. G'etait plus qu'un couvent, une sorte de college.

En apprenant cela, la hate de Frangois ne pouvait que s'accroitre. Etait-ce done ainsi que les nouveaux venus se conformaient a la regie qui disait aux freres de demeurer partout comme des etrangers et des pelerins , de ne rien posseder en propre et d'aller nu-pieds sans autre bien que la foi en Dieu? II ordonna, des son arrivee, l'6vacuation' immediate de la Maison des Freres, sans souffrir aucune exception, meme pour les malades.

Deja* en une/autre occasion, il a jet6 has les tuiles dont on achevait de couvrir un abri pres de la Portioncule. II ne veut pas enfermer entre les murs d'un cloitre cette foi qui,. jadis, aux premiers temps de 1'ordre, emportait tant d'hommes libres dans la pure lumiere du matin. Pour ceux qui dSsirent le silence et la solitude, Dieu a reserve les grottes de la montagne, ces eremi ou lui-meme si souvent s'est retire, loin du monde et loin des hommes. Le spectacle de la nature, le ciel, la pierre dure, constituent bien mieux que les livres la source intarissable" > ou Ton peut puiser tous les enseignements, toutes les regies de vie.

Cette science dont Frangois a toujours eu peur comme d'une richesse aussi pernicieuse que 1'autre, voici pour la premiere fois qu'elle se dresse entre ses freres et luimeme. II ne vient pas a sa pensee qu'elle soit necessaire &

la perennite de son ceuvre. Aussi bien, ne tient-il a celle-ci que dans la mesure oil elle sera poursuivie par des hommes qui auront le cceur pur et le gout de 1'humilite. Et pour cela il n'est besoin que de garder une foi intacte.

Frangois . somma les freres bolonais d'abandonner la maison des etudes. Ils le firent, sans doute avec 1'inltentipn bien nette d'y rentrer le plus tot possible. Seul, le fondateur de la maison refusa d'obeir ; pour cela, il fut maudit a jamais par Frangois.

Cependant la presence d'Hugolin a Bologne permit aux freres chasses de leur demeure de tenter aupres de lui une demarche en faveur de leurs idees. Cette fois encore, Hugolin, servant d'intermediaire, agit sur Frangois au benefice de 1'ordre peut-etre, mais certainement contre son * cceur. II fit entendre raison au Poverello, lui 'vanta les bonnes intentions des Bolonais et se declara favorable a la maison d'etudes.

C'est ainsi que va commencer pour Frangois ce que Ton pourrait appeler le drame de la sainte obeissance . C'est en son nom qu'il va peu a peu ceder aux directives qu'on lui impose, renier quelques-uns des principes les plus chers a sa pensee, quelques-unes des convictions les plus fermement exprimees dans sa regie. Au moins en ce qui concerne les autres, car lui-meme ne faiblira pas. A mesure qu'il laissera, par obeissance et par humilite, s'implanter dans 1'ordre une autre doctrine, Frangois abandonnera aussi certains privileges, si Ton peut les appeler ainsi, qui le plagaient comme un. chef, un fondateur. L'ordre des freres mineurs s'^loigne de lui dans la mesure meme oft il s'ecarte de ses principes primordiaux. Frangois a trop de fidelite a la parole donnee pour admettre de transiger. II penchera de plus en plus vers une solitude morale qui, en le detachant des hommes, et meme de ses p'etits freres , 1'elevera sans cesse vers Dieu. Aux jours de 1'Alverne,* on pourra croire qu'il L'a rejoint...

Les plus belles vertus sont sujettes au scrupule, 1'humilite parfaite plus que tout autre, ecrit Paul Sabatier, et

c'est ainsi que des homines excellents, pour eviter de s'aj- $irmer, trahissent saintement leurs convictions.

Peut-on, en la circonstance, faire un tel reproche a Frangois? C'est peut-etre en renongant a diriger son ordre que le-Poverello devait s'aff inner... II ne trahissait point ses convictions en evitant de le.s imposer aux autres. Car il sait, et en maintes occasions il 1'a'dit et temoigne, que son ideal n'est peut-etre possible que pour lui-meme. II connait trop le sens et fa valeur de la liberte pour ne pas respecter celle d'autrui et, sous pretexte qu'ils veulent le suivre, imposer a des hommes une regie de vie non conforme a leur go" (it. Jamais il ne sera celui qui ordonne, mais toujours celui qui invite. II ne se dressera pas plus contre 1'orientation donnee par FEglise a son ordre, qu'il ne s'est dresse contre les riches, au nom de la pauvrete, contre les mechants, au nom de la bonte, contre les grands, au nom de 1'humilite, contre les infideles, au nom de Dieu. Mais il a invite les mechants a rentrer en eux-m&mes et a converti les brigands. II a pr6che dans les palais en disant aux seigneurs qu'il fallait dedaigner les biens. Au camp des Musulmans il a touche le coeur du sultan et s'en est presque fait un ami.

Frangois est la tolerance m&ne parce qu'il est 1'independance meme. II n'exige jamais des autres ce que luimeme a refuse. Mais il sait qu'il porte en soi la verite, et il va s'efforcer a la repandre comme une a'umone... A ceux qui 1'accepteront, il-dira lui-meme : Merci . Us seront ses amis et ses freres. Mais il n'aura meme pas 1'exigence d'un ami. II ne fera rien pour retenir Jean de Capella au seuil de Rivo-Torto, il n'aura nul geste, nulle parole susceptibles de forcer rinfidele. II n'attend rien de la reconnaissance, de la coutume. II attend tout de 1'amitie.

S'il semble, sans amertume et sans revolte, se laisser depouiller en quelque sorte de son ceuvre, c'est qu'il s'en detache moralement en meme temps qu'il la voit s'ecarter de lui. Frangois n'a ni 1'orgueil, ni la passion du fondateur. II renoncera a son ordre sans -contrainte quand il aura

compris qu'il ne peut etre conforme a ses desirs. Jamais un etre n'a si peu trahi ses convictions, puisqu'il fut incapable de se plier aux amenagements, aux transformations que la vie elle-meme, quand ce ne sont pas les hommes, impose a tout ce qui est du domaine d'ici-bas.

Mais quand il sentait'une ame -vraiment fraternelle, quand un mouvement du cceur, une parole lui disaient cette similitude de pensee qu'il esperait de ses amis, quel elan jaillissait de Frangois, et combien un seul trait de ce genre pouvait le consoler de tant de defections ! Quand un missionnaire d'Allemagne lui demande la grace de se separer de ses freres. si ceux-ci venaient a s'ecarter de la regie : Sache, repond-il, que le Christ autorise aussi bien que moi ce que tu viens de demander .

Aux compagnons de la premiere heure, aux fideles disciples de la vie franciscaine, Francois parle comme une mere a son enfant . II faut lire certains billets a frere Leon pour sentir cette chaude et vivante affection dont le Poverello entourait ceux qui vivaient avec lui dans le Christ.

Ce fondateur d'ordre est le contraire d'un meneur d'hommes. II a remue les masses et n'a jamais compte sur elles. Parce qu'il sait la valeur d'une ame, il s!adresse aux individus, non aux foules. .

La premiere concession faite aux freres de Bologne, sinon contre son gre, au moins contre son ideal, beaucoup d'autres la suivront, au cours des annees qui vont venir. C'est, en ce meme automne de 1220, une bulle du pape Honorius instituant desormais, comme dans tous les ordres existants, un noviciat d'un an pour devenir frere mineur. Nous defendons que, sous votre habit, on circule ca et la sans obedience et que Ton corrompe la purete de votre pauvrete .

Francois, qui ne s'est jamais mefie de personne, devrat-il, desormais, se mefier de ses propres freres ? Sans doute ce noviciat etait-il necessaire pour 1'avenir de 1'ordre, mais il le mettait deeidement dans la regie commune, lui dtait

d'un seul coup et son originalite profonde, et son accessibilite populaire. II tuait 1'elan, en assurant Tavenir. L'ordre, une fois de plus, s'opposait a Tinspiration. N'en faisons pas g^-ief a 1'Eglise dont les raisons etaient aussi fondees qu'eussent pu 1'etre celles de Frangois. II regretta de voir son ordre ferme -a ceux qu'il appelait ses fr^res moucherons , aux amateurs de vagabondage parmi lesquels sans doute se glissaient de faux disciples ne cherchant, sous le couvert du frere mineur, qu'a vivre paresseusement aux depens d'autrui. Mais contre eux, Frangois avail la regie pour faire la part du bon 'grain et de 1'ivraie. Quiconque des freres se refusera a observer cette regie je ne le tiens pas pour mon frere ! s'ecriera-t-il. Elle est la mesure de la sincerite, de la fidelite, du respect a 1'ideal franciscain. Pour s'y soumettre, il n'etait pas besoin de noviciat aux yeux de Frangois, pas plus qu'il n'etait besoin de couvent pour ceux qui voulaient s'isoler du monde et vivre avec le Seigneur. Les freres qui veulent vivre pieusement dans les ermitages doivent se trouver au nombre de trois, ou de quatre tout au plus. Deux d'entre eux doivent etre les meres, et 1'autre, ou les deux autres, tenir le role de fils. Et les meres auront a mener la vie de Marthe, tandis que les fils meneront celle de -Marie-Madeleine .

Comme il envoyait les freres deux par deux en mission, Frangois prescrit des ermitages a quatre au plus . II est ami du petit nombre ; il sait que fame etouffe dans la multitude, qu'elle s'epanouit plus a 1'aise dans 1'isolement ou 1'amitie.

Francois accepte le principe du noviciat comme il a tolere la maison de Bologne. Mais quelques jours plus tard, au chapitre de la Saint-Michel, il renonce officiellement a la direction de son ordre. Maintenant, je suis mort pour vous , dit-il a ses freres.

II nomme pour le remplacer son vieil ami, Pierre de Cattani, 1'un des premiers disciples, son compagnon d'Orient. Celui-ci ne devait remplir sa fonction de chef qiie

pendant quelques mois. II mourut en mars de 1'annee suivante, et fut remplace a son tour par Elie Bombarone.

II serait faux pourtant de croire que, par ce geste, Frangois se detache entierement de son oeuvre. II veut, au contraire, la poursuivre, la preciser pour ceux qui viendront a elle et voudront s'en inspirer. II ne veut pas de compromis. II marque .d'autant plus d'importance a la regie, forme interieure de 1'ordre, qu'il sent lui echapper sa forme exterieure. S'il y a quelque jour desaceord entre les deux, il n'en sera pas tenu pour responsable.

Des I'hiver 1220, Frangois pense a rediger une nouvelle regie, plus detaillee que celle de 1210, et dans laquelle il definira exactement la forme de vie du vrai frere mineur. La encore, il invitera les ames a le suivre. Bienheureux celui qui 1'aura compris...

Mais, auparavant, un grand chapitre de Pentecdte, un chapitre exceptionnel, celui de 1221, appele chapitre des Nattes, reunit a la Portionculedesmilliersdemmores. Pendant une semaine.entiere, ces hommes venus de tous les points de la peninsule ecoutent la parole de Frangois.

Hugolin, retenu dans 1'Italie du Nord ou il prechait une Croisade, s'etait fait remplacer par un autre cardinal. La messe solennelle fut dite par un eveque, 1'Evangile lu par Frangois qui fit ensuite sa predication comnie de coutume.

Le s'oir venu, on construisit des tentes entourees et recouvertes de nattes , et chacun s'etendit sur 1'herbe de mai. Les habitants des villages voisins avaient apportej les victuailles en telle abondance qu'il fallut prolonger le sejour de quarante-huit heures pour epuiser les provisions.

Nous ne connaissons pas les questions mises a 1'etude au cours de ce chapitre, mais il est probable. qu'elles furent nombreuses. Deja, a cette epoque, Elie Bombarone avait pris la direction de 1'ordre, apres la mort de Pierre de Cattani, et ce fut lui qui parla en plusieurs occasions. Fangois se tenait assis a ses pieds. Quand il voulait attirer i'attention de son vicaire, lui faire preciser quelque point, il tirait un pen sur sa robe pour le faire se pencher vers lui.

212 SAINT FRANCOIS o'ASSISE

Ce flit ainsi que Ton designa plusieurs freres pour retourrier en Allemagne ou, quatre ans auparavant, un si cruel accueil leur avait etc reserve. Cette fois, il en devait etre lout autrement, mais Frangois benit les partahts avec toute 1'affection qu'il pouvait porter a ceux qui ne craignaient ni la souff ranee, ni le martyre.

A la tete de cette mission d'AIlemagne figurait Cesaire de Spire. Cesaire de Spire etait un clerc, fort verse dans les lettres sacrees, et que Francois, malgre sa science,, estimait beaucoup. II ne partit pas tout de suite. Probablement sur la demande de Frangois, il resta au contraire pendant pres de trois mois dans la Bailee de Spolete pour travailler avec son maitre a la redaction d'une nouvelle regie.

Celle-ci, que Ton a appelee la regie de 1221, sera, plus encore que celle de 1210, le sujet d'un veritable drame. La premiere avait ete pensee et ecrite au cours du penible hiver de Rivo-Torto. Chacun des termes, chacune des citations, en avaient ete longuement peses. Plutot qu'une regie reelle,. elle etait, selon 1'expression de Frangois luirmeme, la forme de vie evangelique , un rappel des preceptes essentiels d'apres lesquels le frere mineur devait modeler sa vie et ses actes. Elle tenait peu de place, etant simple comme 1'existence qu'elle devait giiider.

Les evenements qui se sont passes depuis son retour de Terre Sainte ont cependant montre a Frangois la necessite de definir une fois encore et plus exactement en quoi consiste 1'ideal franciscain, ce qu'il demande a ceux qui 1'embrassent. Les circonstances qui ont amene Frangois a se demettre de sa direction contribuent a rendre indispensable la redaction de cet acte. Francois a deja vu avec quelle facilite on pouvait deformer sa pensee, interpreter ses ordres. II tient d'autant plus a ne pas laisser subsister de doute la-dessus qu'il confie a d'autres le soin de veiller sur son oeuvre et de la poursuivre. En preparant cette regie, c'est deja son testament spirituel qu'il redige. II en sent la necessite et 1'importance. Autour de lui, protecteur

ecclesiastique, minisires generaux et les freres meme, attendent avec un ihteret passionne les , resultats de cetle nouvelle ordonnance... Non seulement en elle-meme, mais par les raisons qui la dictent, le moment ou elle est elaboree, la regie de 1221 marque une etape dans la destinee de Francois. Au moment de rentrer dans sa solitude, le Poverello entend ne pas laisser de doutes sur fee qu'il legue a ses nombreux freres. Au moins, si 1'ordre fait fausse route, on pourra juger qui s'est egare. Dans ses prescriptions comme dans sa vie propre, Francois veut rester fidele a ses premiers principes.

Cette fois encore, il semble bien qu'un songe ait decide Frangois. Comme a Foligno et a Rome, un avertissement providentiel le determine a 1' action.

Le Poverello a vu, en reve, les freres, affames, se reunir autour de lui, tandis qu'il n'avait r"ien d'autre, pour les nourrir, qu'une poignee de miettes qui lui disparaissaient entre les doigts. Et line voix lui dit : Petris ensemble toutes ces miettes pour en faire une hostie et donne-la aux frer.es ! Le lendemain, Frangois comprend que les dites miettes signifient les Verba evangelica, et que 1'hostie represente la regie qu'il doit former a 1'aide de ses paroles evangeliques (1) .

Comme 1'indique si clairement le songe de Frangois, cette regie de 1221 ne sera pas une pure creation'; mais plutot Tamalgame de fragments disperses et qui vont e~tre reunis pour former un tout. Aussi bien, il ne s'agit pas de faire une chose nouvelle. II s'agit simplement de definir des conditions d'existence, une ligne de conduite qui sont, depuis des annees, celles de Frangois, et qui doivent etre celles de toils les freres, dans le present et dans 1'avenir.

Pour cela Frangois reprendra la regie primitive de 1210, avec ses citations de 1'Evangile ; il y a ajdutera de nonir breux paragraphes qui semblent faits d'ecrits anterieurs, publics sous le titre d' Admonitions, et enfin une laude ou

(1) Opuscule de Saint Frangois d'Assise, premiere r^gle, XXIII.

chant de louange jqui clot la regie et forme une sorte de priere d'un 6mouvant et magnifique lyrisme dans lequel apparait'deja le style et I'ampleur que Ton decouvrira plus tard dans le Cantique du Soleil.

Telles sont les miettes avec lesquelles Francois d'Assise compose son hostie . Quelle part y prit Cesaire de Spire ? II est assez difficile de le savoir exactement. Ce fut sans doute celle d'un conseiller et d'un temoin, plus que celle d'un collaborates.

(t C'est a 1'aide de ces materiaux, ecrit Joergensen, qu'ils tachent a constituer une regie nouvelle. Le fait est qu'ils se contentent, en somme, de mettre bout a bout 1'ancien et le nouveau, souvent meme sans ordre, et que c'est ainsi qu'ils redigent ce recueil, ou plutot ce choix de prescriptions que les anciens historiens appelaient la Regula Prima, et que ceux d'aujourd'hui appellent la regie de 1221 , mais qui, en realite, n'a jamais ete admis comme une veritable regie de 1'ordre .

En tout cas, meme s'il fut ecrit sous une telle intention, cet acte ne devait pas, en fait, constituer une regie de Fofdre. Et pourtant, avec quelle minutie Frangois 1'a etudie, redig6, relu ! Comme on y sent encore, malgr6 les remahiements, le souffle de 1'inspire, et notamment dans cette <( priere ou le Poverello fait appel a tous les rois, les princes, les ouvriers, les laboureurs, les serviteurs et les maitres... tous les peuples, les races, les tribus et les langues, toutes les nations et tous les homines de toute la terre, presents et a venir... (1) . Au travers de cette page . d'un pointillisme lyrique, on retrouve ce besoin d'embrasser le monde qui saisissait parfois <( le serviteur inutile dans un elan de fraternel amour.

A I'automne de 1221, Cesaire de Spire quitta Frangois et la vallee de Spolete pour aller rejoindre ses freres et accomplir en Allemagne la mission dont il etait charg6. Reste seul, Frangois remania sans doute, au cours de

(1) Opuscule de Saint Frangois d'Assise, premiere r^gle, XXIII.

1'hiver de cette m&ne annee, les elements groupes dans ee recueil et diverses admonitions. .

II dut ensuite consulter sur cette redaction son prote'cteur, le cardinal Hugolin. Mais ce nouveau censeur ne pouvait accepter de presenter a 1'approbation du Souverain Pontife une -regie aussi peu concise et peut-etre pas toujours tres orthodoxe. Je prescris fermement et j'ordonne que personne n'ajoute ou ne retranche quelque chose a ce qui est ecrit dans cette forme de vie, et que les freres n'acceptent pas d'autre regie. C'est sur ces mots que Frangois terminait. Emouvant temoignage qui aurait du prevaloir. Le Poverello n'entendait aucune interpretation, aucune negligence. II avait dit la ce qu'il voulait dire, et rien ne plus. Or, cette regie de 1221 compte dix pages d'infolio ; celle qui devait etre acceptee en 1223 n'en aura plus que trois.

Ce travail d'elagage, ce sera 1'ceuvre de pres de deux annees ; ce ne sera pas seulement une mise au point faite

' pour rendre plus concise et plus claire la pensee de Francois. Apres sa transformation, cet expose sera bien different de roriginaL II represente deux ans de. luttes parfois terribles pour 1'idee de pauvrete, et celle de renoncement, pour la purete-d'un ideal que Francois n'a cesse de revendiquer et qu'il deferidra jusqu'au bout. Entre la redaction de cette regie et son approbation par le pape" Honorius III, le 29 novenibre 1223, se placent cent episodes d'une defense que Frangois oppose, pied a pied, aux conceptions du cardinal Hugolin et a celles d'Elie de Cortone, devenu chef de 1'ordre, et qui commence deja d'en faire devier la ligne.

Des le depart de Cesaire de Spire, Frangois et Elie se irbuvent en desaccord sur plusieurs points. Hugolin sert alors d'intermediaire. L'acceptation de la regie, en vue de sa presentation a Rome, reste le litige le plus aigu. Car les uns et les autres sentent bien que c'est la la base de Vedi-

. fice a construire, que tout Favenir de 1'ordre est lie a ces quelques feuillets sur lesquels Francois a mis, comme un

poete dans son ceuvre, tous ses" reves de jeunesse, toute sa foi.*Mais on n'ecoute guere les poetes. Le positif Elie, grand homme .d'action, peu soucieux de servir les chimeres, 1'allait prouver.

Plusieurs biographes n'ont pas eraint de montrer Elie Bombarone comme 1'instigateur d'une veritable trahison de la pensee franciscaine. II est evident qu'il devint par la suite le responsable d'une scission entre les nouveaux freres et les anciens, demeures fideles a 1'ideal lointain du Poverello, ceux qui vivaient dans les ermitages et sur les grand'routes, comme le voulait Frangois, plus occupes de priere que de science theologique.

Elie aurait meme ete jusqu'a convaincre le cardinal Hugolin de supprimer purement et simplement la regie de Frangois pour la remplacer par celle des dominicains plus conforme a son gout. Presentee avec habilete au chapitre de 1222 probablement, ou a celui de 1223 par le cardinal, cette suggestion reveilla en Frangois toute sa fougue passee.

Prenant Hugolin par la main pour 1'entrainer devant ies freres reunis en cette Portioncule qui fut le berceau de 1'ordre, Frangois s'ecrie, saisi de colere :

Mes freres, mes freres, le Seigneur m'a appele pour marcher dans les voies de 1'humilite et de la simplicite, et il y a appele, avec moi, tous ceux qui veulent me suivre et m'imiter. Et par consequent, qu'il ne soit plus question de la regie de saint Benoit, ni d'aucune autre! Car le Seigneur m'a dit qu'il voulait que je fusse un simple et un insense, comme on n'en avait pas encore vu de tels, et que son intention etait die nous conduire par d'autres chemins que ceux de la science. Et Dieu vous fera honte, avec toute votre sagesse et toutes vos connaissances ! Je prevois qu'il va vous envoyer les executeurs de ses chatiments, et vous punira de telle sorte que, de votre gre on non, vous aurez a revenir a votre etat veritable, avec grand dommage pour vous !

Simplex et idiotus ! le simple et 1'insense ! Cette

sainte folie que Frangois revendique bien haul, elle lui a permis, dans le passe, de braver tous les obstacles, de iriompher de toutes les raisons, de se degager de tous les liens, pour n'etre plus qu'a Dieu. II salt mieux que personne que la sagesse ne fait pas les saints, au moms cette sagesse a mesure humaine qui consiste a vivre dans la norme, a fagonner les prineipes evangeliques au moule courant. La folie de Francois est sans doute la supreme sagesse, mais il faudrait etre saint pour le bien comprendre. Le malheur fut que Frangois avait affaire a des homines.

Ces sursauts du solitaire n'empecheront pas I'lnevitable. Dans 1*616 de 1222, Frangois, qui se trouvait alors a Bologne, centre le plus 'actif de 1'esprit scientifique, accorde a Antoine 1'autorisation de donner aux freres des legons .de theologie, a condition que cette etude ne leur fasse point negliger la priere et n'eteigne pas en eux 1'espr-it du recueillement, ainsi que cela est ecrit dans la regie .

De nouveau il cede, contre son gre, sur 1'un des points qui lui tenaient le plus a cceur. Frangois a compris depuis longtemps que le vceu de pauvrete fait en lui-meme et reclame des freres s'applique a 1'esprit comme ^ la matiere. Toute science qu'on cherche a acquerir cache le desir d'une richesse iriterieure qui peut compenser 1'autre. Elle incite rhomme a 1'orgueil. Elle vient ^ la fois a 1'encontre de la pauvrete et de 1'humilite. Ce n'est pas en vain que Jesus a dit : <c Bienheureux les pauvres d'esprit... Qu'importe de rejeter les biens temporels, si Ton garde les autres qui demeurent les plus precieux !

Frangois saisit maintenant le sens interieur des choses, mais II lui parait vain de lutter. Pour lui-meme, il ne changera pas. Le recit d'un temoin, Thomas de Spolatto, nous assure que dans, cette ville de Bologne, en cette meme annee 1222, sa predication bouleversait la foule comme aux premiers temps d'Assise... Maints hommes savants qui se trouvaient 1& se sont etonnes d'entendre parler ainsi un homme illettr6. Son habit etait sale, sa figure mediocre et

son visage sans beaute : mais Dieu donnait a sa parole tant de puissance que nombre de families nobles, que separaient de vieilles inimities et du sang verse,, se sont Iaiss6es decider par cette parole a se reconcilier pour tou jours. Et tout 1'auditoire etait rempli, pour lui, de tant de veneration et de devotion, que des femmes se jetaient sur lui en foule, cherchant a voler des morceaux de son habit, ou simple-: ment a toucher le rebord de sa robe (1) .

Cette gloire ne 1'eblouit pas. Frangois sail bien qu'elle se limite a sa personne. Elle ne durera qu'autant que luimeme. Ce qui peut assurer la perennite de sa mission, c'est 1'esprit qu'il saura infuser a ses disciples, la regie de vie qu'il pourra leur leguer..Son exemple vivant ne suffit plus. 11 suffira de moins en moins, jusqu'au jour ou lui-meme disparaltra. Deja 1'ordre dont il s'est decharge se developpe hors de son fondateur, de ses idees les plus originates et les plus cheres. Apres les couvents; voici, en 1222, que Ton envisage des eglises pour les freres.

Bientdt des ministres generaux seront designes pour gouverner ce que Ton appela les provinces franciscaines . Chaque couvent aura son superieur. Une hierarchic s'etablit peu a peu. Et Frangois, pourtant a ecrit dans sa regie, reprenant les termes meme de 1'Evangile : <( Vous 6tes tous freres. Ne donnez a personne sur la terre le nom de pere ; vous n'avez qu'un seul pere, celui qui est dans les cieux. Ne vous faites point appeler maltre, vous n'avez qu'un seul maitre, celui qui est dans les cieux, le Christ .

Ces longs mois de 1222 et de 1223 ne constituent qu'un incessant dechirement pour Frangois. Tout ce qu'il a tente d'edifier est menace, tout ce qu'il voulait realiser lui est peu a peu arrache. II ne peut pas encore n'en pas souffrir...

Ah ! que par vous, Seigneur, s'ecrie-t-il, et par toute la cour celeste, et par moi, votre indigne serviteur, soient maudits ceux qui, par leurs mauvais exemples, renversent et detruisent tout ce que vous avez fait au commencement,

(1) Cite par Joergensen : Saint Franqoit d' Assist.

et ce que vous ne cessez de f aire par les saints freres de cet ordrel

De tels accents laissent percer le drame qui se joue dans Tame de Fr.angois. II sortira de cette epreuve, vieilli, blesse amort , ecrit le fidele frere L6on. Pour le moment, il ne veut pas renoncer a cette supreme esperance de'salut, a cette regie qui doit 6tre pour les vrais freres, non seulement un guide, mais une defense contre ceux qui voudront s'ecarter des premiers principes franciscains, a cette regie qu'il ne pourra s'agir ni de changer, ni d'interpreter de quelque fagon que ce soit. Elle restera, pour les purs, Tinde'fectible image de la volonte du Poverello.

Afin de la parfaire, afin de remanier celle de 1221 repoussee par Hugolin et par Elie, Frangois, dans 1'ete de 1223, se retire dans son ermitage de Fonte-Colombo, en pleine montagne. La, au-dessus d'un prodigieux escarpement de rocs, parmi les plantes sauvages, dans Tenorme solitude de cette vallee de Rieti dominee par le mont Terminillo, Frangois a decouvert deux grottes superposees ou, pendant quarante jours, dit la legende, il va mediter afin de recevoir de Dieu la regie definitive.

Ce nouveau Sina'i a bien la grandeur qui convient. Aucune voix, sinon celle de la nature, n'y vient troubler le dialogue de Fra,ngpis avec Dieu. II garde aujourd'hui encore une ^pre beaute qui, deja, annonce 1'Alverne. Alors que n'existait nulle route, a peine quelques mauvais sentiers de chevres, on imagine cette solitude farouche ou Frangois vient prier. Les deux freres qui 1'accompagnent ont leurs grbttes un peu plus bas, vers la vallee. Frangois a choisi la plus haute, un nid d'aigle d'ou le regard plonge sur Fabime des rochers et des feuillages. Des bouffees de vent lui apportent parfois 1'odeur des plantes, le chant des oiseaux ou celui d'un ruisseau qui coule dans le ravin. Le Poverello a du grimper la en s'aidant des pieds et des poings, dechirant un peu plus sa vieille robe grise aux epines des buissons, aux asperites des rocs. Mais il a trouv^ une pierre dure ou s'agenouiller, une autre ou reposer sa

tele, et dans cette solitude 11 se prend a mediter el a prier. . .

Et Frarigois se tenait dans une grotte de rocher, sur le flanc de la montagne, eloigne des autres a la distance d'un jet de pierre ; et tout ce que le Seigneur lui revelait dans la meditation, de tout cela il leur faisait part, et le frere Leon ecrivait... (1) .

Le laissera-t-on, ainsi, rediger ses volontes ? Deja les freres d'ltalie s'inquietent. Elie est alerte. On 1'encourage a aller trouver Frangois pour lui deman^er de ne pas ecrire une regie trop lourde a porter . Elie accepte, mais il ne veut pas aller seul vers leur maitre. D'autres freres 1'accompagnerent done...

Et ils arriverent dans le Voisinage de Fonte-Colombo, et le frere Elie s'ecria : Que loue soit le Seigneur ! Sa voix retentit jusqu'a la retraite de Francois. Gelui-ei se redressa et les vit tous, venant vers lui. II ne les accueillit pas par des paroles de bienvenue. Debout devant cette grotte ou Ton venait le harceler encore, il s'ecria : Que veulent ici tous ces freres? N'ai-je point demande que personne ne vint me troubler ?

Elie ne se demonta pas. II avertit Frangois d'avoir a ecrire une regie que les freres pussent observer ; car si tu ne fais point cela, ils se refuseront a admettre ta regie, et tu auras ecrit celle-ci pour toi seul, et non pas pour eux .

On sent sous ces derniers mots ravertissement et la menace. Aux dires de la legende, la voix de Dieu elle-meme repondit a Elie. Et les ministres tous ensemble repartirent epouvantes. Ge fut la voix de Francois qui leur parut alors la voix du Christ, tant e'lle vibrait d'indignation. Pourtant ils eurent I'audace de transgressor son commandement !

En descendant .de la montagne, il (Frangois) confia cette regie a son vicaire pour qu'il la gardat : mais celui-ci,

(1) Speculum Perfectionis.

quelques jours apres, assura 1'avoir perdue par negligence... (1) .

Voila jusqu'ou pouvait aller le nouvel esprit des disciples du Poverello !

Francois fit-il un nouveau sejour a Fonte-Colombo poup reprendre la regie? Certain passage du Speculum Perjectionis semble I'affirmer. Approuvee par le pape Honorius III, le 29 novembre 1223, modifiee en partie par Hugolin au dernier moment, s'il faut en croire un commentateur, Angelo Clareno, cette regie n'etait guere conforme, en tout cas, aux voaux secrets de son auteur. Elle n'est que le resultat d'un combat ou Frangois s'est epuise, ou, il faut bien le dire, il fut vaincu... II consentit a cette derniere concession comme on abandonne une lutte vaine, parce qu'il craignait de donner offense a ses freres el ne voulait point avoir de querelle avec eux : mais il ne leur cedait que contre ses plus intimes convictions, et en s'en excusant devant Dieu. Et pour qu'au moms les paroles qu'il avait ete charge de reveler au monde ne restassent point tout a fait sans fruit, lui-meme avait resolu de vivre d'apres elles, en quoi il avait enfin trouve le repos et la consolation (2) .

(1) Bonauenture, cite par Joergensen.

(2) Johannes Joergensen : Saint Francois d' Assist.

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