HENRI POURRAT
La regie de 1223 reduite a trois pages, arrachee a Frangois presque centre son gre", remaniee, ou tout au moins revisee par le cardinal Hugolin et les ministres de 1'ordre, n'est done plus qu'une image tres approximative de 1'idee franciscaine. Quelques-uns des traits essentiels en sont absents, et ceux-la surtout qui restaient pour Frangois les plus importants, les plus caracteristiques. Cette parole de 1'Evangile a laquelle Frangois demeurait attache, cette parole qui, jadis, a la Portioncule, 1'avait determine a embrasser la vie d'errance qui devait etre celle des premiers freres : N'emportez rien sur votre route, ni baton, ni sac, ni pain, ni argent ! , cette parole, malgre 1'insistance de Frangois, fut effacee de la regie. La rature faite sur ces mots de 1'Evangile lui fut, vraiment, comme si Ton avait dechire son coeur avec un couteau, et il eut le sentiment que tout ce pour quoi il avait vecu, et pour la realisation de quoi il avait sacrifie sa vie, etait a present proclam6
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de fausses chimeres par ceux qui lui etaient les plus proches et qui auraient du continuer son ceuvre (1) .
Cette csuvre vivra a travers les siecles, 'belle assurement mais elle ne sera pas conforme aux voeux de Francois. Eutelle pu durer, pourtant, sans ces accommodements ? La vie d'un saint ne saurait etre regie commune. II n'y cut jamais qu'un franciscain qui avail nom Frangois , dira Chesterton. Aussi bien, dut-il le comprendre en constatant que ses freres eux-memes et ses ministres generaux ne pouvaient le suivre en cette voie. Ce qu'il fait, c'est d6sormais pour eux, et non pour lui. Son role social dans le grand mouvement qu'il a declenche est maintenant fini. II en vient a se demander s'il a jamais ete. II ne lui reste plus qu'a vivre en soi-meme, avec le Seigneur. Au contact du temps,' et des realites humaines, son ceuvre trop genereuse s'est effritee. II en contemple aujourd'hui les debris. II sait pourtant qu'il ne s'est pas trompe, mais il se sent trahi par ceux qui devaient le defendre, incompris de 1'Eglise qu'il avait charge de relever et qu'il a effectivement relevee, en depit d'elle-meme. Quels sont tous ces hommes qui ont arrache de mes mains mon ordre et celui de mes freres (2) ?. ,
Le monde ne vit point d'absolu. Amenuisee, ramenee a^ 1'echelle de l'homme, la regie des freres mineurs va assurer pendant des siecles 1'existence d'un ordre religieux qui s'etendra par toute la te'rre et deviendra Tun des plus importants, 1'un des plus populaires que Ton connaisse. II n'eut point existe sans 1'elan que lui donna Francesco de Bernardone, sans la douce folie de cet enfant trop pur pour imaginer que meme ceux .qui i'aimaient seraient incapables de le suivre.
Maintenant, pourtant, sa tache'est finie. II a remis sa regie entre les mains du seigneur pape , et c'est comme s'il avait remis du meme coup tous ces freres, les bons et
(1) Johannfes Joergensen : Saint Frangqis d'Assise.
(2) Th. de Celano : Vita Secunda, CXLI.
les mauvais, qui se disent ses disciples. II a porte jusqu'en ce jour, au seuil du palais pontifical, cette lourde responsabilfte. Maintenant, Ten voici decharge. Lui-meme a consigne en quelques pages toute 1'experience acquise et les vo3ux qu'il formule avant de disparaitre. Le voici rendu a la solitude profonde parmi laquelle il a autrefois lutte aprement avant de connaitre sa voie. II retourne aujourd'hui a ses sources, sur le flanc d'une montagne ou personne ne pourra le suivre, meme par la pensee.
De ce nouveau sejour a Rome, on sait fort peu de chose. Joergensen suppose qu'il rendit visite, ainsi qu'il en avail coutume, a son amie Jacqueline de Setesolli, frere Jacqueline ... Cela est fort probable. II avait besoin de s'appuyer un instant sur une vieille amitie pour laisser passer cette nouvelle amertume. Jacqueline lui prepara une creme aux amandes dont il etait friand. Lui-meme lui fit cadeau .d'un jeune agneau qu'il avait achete a des marchands. Trois ans plus tard, il mourra dans un manteau tisse par Jacqueline avec la laine de ce mouton.
II sejourne egalement chez Hugolin, sans oublier, comme il en avait 1'habitude, d'aller mendier au dehors le pain qu'il mangerait a la table du cardinal. Un autre prelat avait mis a la disposition du frere et de ses compagnons une tour solitaire qui se trouvait dans son jardin. Mais, des la premiere nuit, les demons vinrent tourmenter Frangois. Convaincu par la que ce gite etait un luxe auquel il n'avait pas droit, Frangois quitta le lendemain la Ville Eternelle pour reprendre la route des monts Sabins. On etait en decembre, un decembre pluvieux et triste. Frangois, suivi de quelques compagnons, franchit la porte de Salara. Sans doute jeta-t-il un dernier regard sur cette cite .ou s'etaient inscrites les etapes decisives de sa destinee. II ne la quittait plus comme au printemps de 1210, dans le soleil et 1'allegresse. Mais il etait sans inquietude, sinpn sans amertume. Le vent d'hiver soufflait sur la plaine. La route boueuse s'etendait devant lui jusqu'a I'horizon. La pluie battait contre les pauvres robes de bure
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deja trempees. Frangois resta immobile un long moment, meditant sur son passe, priant pour ceux a qui il venait de donner son dernier bien, cette regie mutilee ou pourtant restaient encore, tout saignants, des lambeaux de son coeur.
Fuyant les hommes, Frangois, de plus en plus, se rapproche de Dieu. C'est au cours de ce retour de Rome que se situe l'un des episodes touchants de la fin de sa vie au travers duquel reparait cette fraicheur enfantine dont 1'ame du saint ne cessa d'etre habitee. Parvenu a Greccio, un petit bourg perdu dans la montagne, Frangois alia trouver un de ses amis qui y demeurait, un certain Jean Velitta. Get homme pieux avait reserve aux freres mineurs un rocher et quelques arbres pour qu'ils pussent y etablir un ermitage quand bon leur semb'lerait. On etait aux approches de Noel. Si, comme certains biographes Tassurent, Frangois passa le Noel precedent a Bethleem, il est probable que ce souvenir vint le banter a Greccio. En tout cas, il decida de reconstituer la scene de la naissance du Christ pour tous ceux qui n'avaient pu, a son exemple, 1'imaginer sur les lieu'x memes Ou elle se deroula. II fit part de son projet a Jean Vellita, et le soir du 25 decembre, les freres de Fonte-Colombo, les habitants des villages voisins montant au rocher de Greccio purent voir la creche, comme a Bethleem, avec les personnages de la Nativite, et meme 1'ane et le bceuf penches sur 1'Enfant Jesus. .
Saint Frangois creait ainsi une tradition qui allait se perpetuer a travers ie temps et a travers le monde. Par la encore ne se montre-t-il pas un poete ? Du fond de son amertume, il puise cette fraiche image de la naissance du Christ et la recree pour la joie du co3ur et le plaisir des yeux(l). -
(1) iSur les origines de la creche, voir : M. Beaufreton, Saint Frangois d'Assise, p. 83 et 1'ouvrage de H. Poulaille : La grande et belle Bible des Noels anciens (A. Michel, ^dit., 1942).
La messe fut dite, a minuit, devant la creche, a la lueur des torches. Les bois d'alentour etaient pleins de bStes frissonnantes et d'ames attentives. Puis, Francois precha, comme de coutume, et Thomas de Celano raconte : Et sa voix vehemente, sa voix douce, sa voix claire, appelle tous les assistants aux supremes recompenses. Ensuite il prche au peuple qui 1'entoure, et pour parler de la naissance du pauvre roi, et de la petite cite de Bethleem, il trouve des mots doux comme le miel. Voulant nommer le. Christ Jesus, iljbrulait d'un immense amour et 1'appelait 1'Enfant die Bethleem (2) .
Cette emouvante evocation de la naissance de Jesus dans un village de la montagne, c'est 1'une des dernieres douceurs qui traverseront la vie de Frangois. II va s'elever vers des regions ou, bientdt, nous ne ppiirrons plus le suivre. Greccio est 1'enclos ou fleurissent encore quelques herbes, un bouquet de fleurs des champs, Frangois, mainten^nt, quitte la terre des hommes pour gagner une cime ou nul n'a pose le pied, une cime oil il pourra enfin, brule d'amour, dans 1'apre souffrance et la plus grande joie, rencontrer Dieu.
Des le printemps de 1224, il sent que sa fin approche. Get homme blesse a mort , selon 1'expression de Leon, va souffrir dans sa chair pendant plus de deux annees, sans jamais se plaindre de ces dernieres epreuves, ni cesser un instant de poursuivre son oeuvre. Incapable d'aller comme autrefois vers ses freres, de leur parler de vive voix, a coeur ouvert, . il va rediger ces lettres A tons les chriiens qui composent une part .si importante de son message ecrit et precisent, mieux que n'a pu le faire la regie de 1223, le fond de sa pensee et la mission qu'il laisse a ceux qui lui survivront. Maintenant qu'il en a remis les directives entre les mains des ministres et de leurs vicaires, cet ordre qu'il a fonde reprend pour Franune forme ideale, celle vers laquelle il n'a cesse de
(2) Celano : Vita Prima, Ch. XXX.
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tendre et qu'il n'abandonnera jamais. II s'est eloigne des vaines querelles, des divergences de vues. Mais il laissera a tous, avant de mourir, outre son exemple qui, peut-dtre, sera oublie, ces preceptes ecrits que nul ne pourra ignorer, ni renier sans trahir du meme coup sa mauvaise foi.
Ce fut sans dpute dans la vallee de Rieti, oil il passa plusieurs mois de cette annee 1224, que Frangois redigea la Lettre aii chapitre de 1224, destinee a etre lue a ce chapitre auqiiel son malheureux etat ne lui permit pas d'assister, la Lettre a tous les custodes, la Lettre a tons les ecclesiastiques, la Lettre a toutes les autorites,-la Lettre a tous les chretiens. Ces emouvants' messages ne s'adressent plus seulement aux freres qui ont declare vouloir le suivre dans la voie du salut. Ils sont pour eux jl'abord, mais aussi pour ceux qui ont accepter la charge de les guider. Frangois tient d'autant plus a faire connaitre a ceux-ci sa volonte, qu'il sait combien ils sont capables de la deformer en feignant d'en respecter*les prescriptions :
(( Ceux des freres qui refuseront de les observer, je ne les regarde plus comme des catholiques ni comme mes freres ; je ne veux ni les voir, ni leur parler jusqu'a ce qu'ils aient fait penitence.
II s'adresse aussi a tous les pretres-dont il reconnait une fois encore la haute mission et dont il se declare de nouveau le serviteur obeissant et fidele. Mais il sait leur rappeler d'avoir a etre dignes de leur privilege, de representer vraiment Dieu sur terre.
Comprenez. votre dignite, 6 freres pretres, et soyez saints parce qu'il est saint. Et de meme que le Seigneur Dieu vous a honores par-dessus tous par ce mystere, de meme vous aussi plus que tous aimez-le, reverez-le, honorez-le. Quelle misere et quelle pitoyable infirmite de 1'avoir ainsi pres de vous et de prendre souci de quelque autre chose en ce monde ! Que tout hpmme tremble, que le monde entier'chancelle, que le ciel exulte lorsque sur 1'autel, le Christ, Fils du Dieu vivant, est dans les mains du pretre !
Parce qu r il etait lui-meme capable d'obeissance, parce qu'il mettait celle-ci au rang des grandes vertus, Frangois a toujours montre combien il avail conscience des responsabilites. L'obeissance n'est due qu'a celui qui en est digne, II ne craindra pas de 1'affirmer, montrant ainsi comment la soumission reflechie reste un temoignage de liberte.
(( Si quelqu'un des ministres donnait a un frere un.ordre contraire a notre regie, ou contraire a la conscience, que le frere ne soil pas tenu de lui obeir, car il n'y a pas d'obeissance qui puisse commander de pecher (1) . Cette parole capitale peut aller loin. Elle resout tout le probleme de la liberte spirituelle. Elle montre une fois de plus combien Frangois a le respect de 1'individu et celui de la conscience. Cette obeissance- qu'il voulait absolue dans 1'ordre temporel, au point que Ton a tente par la certains rapprochements entre 1'esprit franciscain et celui de Bouddha (2), cette obeissance n'entravait pas son independance.
Or, ce n'est pas seulement aux chefs de 1'Eglise que Frangois rappelle leur devoir. C'est a toutes les autorites , selon 1'adresse meme d'un autre message, aux chefs spirituels comme aux chefs temporels, a tous ceux dont la missipn est de guider les homines, en quelque domaine que ce soit. Pour eux, il n'est point sans doute de plus haute regie que 1'exemple. II ne convient pas seulement de dire, mais de faire. II ne suffit pas de parler ; il faut encore agir. Frangois toute sa vie a montre par lui-meme la vie qu'il conseillait pour trouver la paix sur terre et le bonheiir dans 1'eternite. II peut aujourd'hui parler a toutes les autorites d'egal a egal. ' *
(( Je vous conseille fortement, mes seigneurs, de mettf e de cote tout souci'et toute inquietude... Faites rendre au Seigneur les plus grands hommages par le peuple qui vous
(1) Opuscules de Saint .Frangois, premifere rfegle.
(2) Voir A ce propos : J. Joergensen, p. 426*; M. Beaufretpn, p. 144, et Maurice Villain : Saint Franqois et le's peintres d?Assise (pi 126-127), pour les influences de 1'Art asiatique sur la peintiire franciscaine. '
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est confix. Chaque soir, par un crieur ou par tout autre moyen, qu'il soit invite a rendre graces et louanges au Seigneur Tout-Puissant.
II s'adresse enfin a tous les fideles et le fait avec une tendresse et, a la fois, un realisme parfois saisissants :
A tous les Chretiens, religieux, clercs et laics, hommes et femmes, habitant le monde entier, frere Frangois, leur serviteur et sujet, presente ses hommages et son respect, souhaite la vraie paix du ciel et la sincere charite dans le Seigneur.
...Aimons notre prochain comme nous-memes, .et si quelqu'un ne veut pas ou ne peut pas 1'aimer comme luimeme, du moins qu'il ne lui fasse pas de mal et qu'il lui cherche du bien.
Jusque dans la priere qu'il adresse aux hommes s'exprime 1'admirable tolerance du Poverello. II fut vraiment en tout et toujours I'ap6tre de 1'equilibre, le plus conciliant. des predicateurs.
Que ceux, poursuit Frangois, qui sont investis du droit de justice, 1'exercent avec la misericorde meme qu'ils de"sirent obtenir du Seigneur !
Soyons charitables, humbles, donnons I'aum6ne : elle lave notre ame des souillures du peche. Les hommes perdent tout ce qu'ils laissent en ce monde...
Vous croyez jouir longtemps des vanites de ce siecle, vous vous trompez : bient6t viendront le jour et Theure auxquels vous ne pensez pas, que vous ne connaissez pas...
Le corps est malade, la mort approche ; les parents, les amis sont la, ils disent :* Fais ton testament . La femme, les enfants, les proches amis font semblant de p'leurer. Et le malade les regarde pleurer ; il fremit et se dit en .lui-meme : Voici mon ^me, mon corps, tout mon bien, j'abandonne tout cela entre vos mains . Vraiment, " il est maudit celui qui,confie et abandonne son ame, son corps et tous ses biens en de pareilles mains. Aussi le Seigneur dit par son prophete : Maudit 1'homme qui se confie a un homme !
Ces grandes Lettres de 1224 resument toule la pensee de Frangois. II les dicta ail cours de plusieurs retraites dans la vallee de Rieti. Elles apparaissent en quelque sorte comme un premier adieu fait aux hommes, comme un message ultime avant la grande epreuve -de 1'Alverne. Elles constituent, avec le testament et la regie de 1221, 1'element de base pour comprendre et saisir dans toute sa purete la pensee de Frangois. Elles sont egalement revelatrices, par leur forme meme, de son caractere. Que de pensees profondes, que de traits touchants, exprimes avec une naivete charmante ! Par I'accumulation des details, la precision mimitieuse des tableaux, on evoque 1'art des preraphaelites. L'esprit de Francois est la toute la grace, avant d'etre, dans le Cantique des Creatures , toute la grandeur.
Cette iache accomplie a la fin de-l'ete, Francois a pu jeter un dernier regard sur cette terre d'Ombrie ou/s'est ecoulee presque toute sa destinee, sur cette vallee de Rieti, douce a son co3ur comme ses souvenirs d'enfance. II va maintenant se diriger vers la montagne de la Verna ou Dieu, sans doute, 1'a convie. II quitte les hommes pour entrer, vivant, dans le mystere divin.