CHAPITRE XV
.amour, amour, o done m'as-tu me-
[ne?
amour, amour, hors de moi m'a tire
O amour, amour, ne sais oil je suis
[alle, .
Me void enire en fournaise d'amour.
(Jacopone da Todi : Danza d'Amore.)
Au mois d'aout 1224, sa sante s'etant un peu amelioree, Frangois put se raettre en route pour 1'Alverne, la montagne que certain seigneur de Montefeltre, Roland de Cattani, avait laissee, onze ans auparavant, a la disposition des freres mineurs.
Tous ses messages adresses aux hommes, Frangois ne desire plus maintenant que la solitude ou il pourra prier et mediter, non sur la vie terrestre, mais sur 1'eternite. C'est qu'il en apergoit deja le seuil. II se souvient alors de cette montagne dont la cime sauvage s'enfonce dans le ciel. Nul lieu ne peut mieux convenir a celui qui vient, en iquelque sorte, de renoncer a Vexistence. Comme au jour lointain ou il se liberait des biens de ce monde, Frangois eprouve le besoin'de s'elever par ces terres desertees des humains. La montagne est vraiment le parvis du Seigneur. Au Sinai',
au Golgotha, a 1'Alverne, 1'homme n'a rencontre Dieu que sur des cimes.
Frangois se met en route a pied, comme de coutume, malgre sa faiblesse. Leon, son plus fidele ami, Massed de Marignan, Ange Tancrede de Rieti, le chevalier, Silvestre, le pretre d'Assise accompagnent le saint dans ce voyage. C'est toi, frere Masseo, avait dit Frangois, qui seras notre gardien et notre superieur pendant ce voyage, c'est-a-dire pendant que nous marcherons et resterons ensemble.
Le chemin est long de la vallee de Rieti aux monts du Casentin. Le premier soir, les cinq compagnons furent heberges dans un couvent. Le lendemain a la nuit, aucun village n'elait en vue. Le mauvais temps et la fatigue de Frangois avaient retarde la marche des pelerins. Us trouverent pourtant un abri dans une eglise abandonnee ou ils s'installerent pour la nuit. Mais le lendemain, la faiblesse du saint etait telle, qu'il fallut louer un ane pour le porter jusqu'au terme du voyage. Un paysan preta sa bete et Ton y installa Frangois ; apres quoi la petite troupe reprit sa route. Le paysan conduisait son ane. On quittait .a peine la vallee quand il s'approcha de Frangois : Dis-moi done, est-ce toi qui es le frere Frangois d'Assise? -.Sur 1'affirmation du saint, rhomme poursuivit ainsi : En ce cas, prends bien soin d'etre aussi bon que tout le monde croit que tu 1'es, attendu que les gens ont grande foi en toi !
Ce conseil dicte par une ame simple emut profondement - Frangois. II descendit de sa monture et se jeta aux pieds du paysan en le remerciant de son charitable avertissement. Puis on le remit en selle, et le voyage se poursuivit sous 1'accablante chaleur bient6t revenue.
Les Considerations sur les saints stigmates, compilations de beaucoup posterieures, mais souvent publiees a la suite des Fioretti, relatent les divers episodes de ce depart et du sejour de Frangois a 1'Alverne. C'est au cours de la dure montee vers le sommet, que ce mdme paysan, ay ant grand'soif, put se desalterer a une source jaillie d^un rocher a la priere de Frangois.
Des le moment ou le comte Roland avail fait don de 1'Alverne aux mineurs, deux freres s'y etaient etablis. Us avaient construit sur le plateau rocheux qui couronne la montagne, quelques huttes de roseaux et de boue pour s'y refugier les jours de mauvais temps et y recevoir les freres qui pouvaient, eventuellement, y faire retraite. Avant d'atteindre la cime, Francois voulut s'arreter un instant sous un chSne qui bordait le chemin. II considera tout le pays d'alentour, les 1 pentes tapissees de forets, les vallees semees de villages, toute cette terre qui se fondait a 1'horizon avec le ciel, dans une brume bleutee.
Alprs il cut sans doute le sentiment de s'en aller vrai^ ment vers une autre destinee, de quitter ce sol ou il avait souffert et lutte, mais ou plus souvent encore il avait prie, et chante avec ses freres/ les oiseaux, et ses soBurs, 1'eau et les herbes. II jetait sur tout cela, pour la derniere fois peut-etre, un regard d'homme, 1'humble regard d'une creature emerveillee par la beaute du monde. Et voici, dit la legende, - qu'arriva une grande multitude d'oiseaux de diverses regions, qui tous, en chantant ou en battant des ailes, temoignerent un plaisir et un empressement infinis ; et ces oiseaux entourerent saint Frangois de telle fagon que quelques-uns vinrent se poser sur sa tete, d'autres sur ses epaules, d'autres sur ses bras ou sur sa poitrine, et d'autres encore autour de ses pieds.
Les petits amis de Frangois etaient fideles au dernier rendez-vous. Us lui faisaient 1'honneur de leur montagne ou un grand miracle allait s'accomplir. Ainsi reconfort6, le saint reprit son chemin pour gagner la crete de la Verna, ou de grands pins entourent le roc dresse en plein ciel comme une table d'holocauste.
D6ja, la retraite de Frangois etait connue dans les vallees. Des le lendemain, le comte Roland, escorte d'une suite nombfeuse, gravit les pentes de 1'Alverne pour venir saluer
le saint et s'enquerir de ses besoins. II trouva Je frere en oraison, mais Frangois se releva pour venir remercier son h6te et s'entretenir.avec lui. Entre le saint et le seigneur, la eourtoisie est d'egale noblesse. Et comme Roland veut faire pour lui quelque chose de plus, Francois demande qu'on lui construise, a une certaine distance de celles de ses freres, une hutte de roseaux sous un h6tre.
La chose faite a 1'instant meme, Roland prit conge de ses notes. Le soir allait venir.
Je veux, et je.vous dis cela une fois pour toutes, que toujours vous envoyiez librement chez moi pour demander tout ce qui vous sera necessaire ; ou bien. que si vous manquez a f aire ainsi, je vous en saurai mauvaisgre.
Apres cette recommandation, Roland et sa suite reprirent le chemin du chateau. Le pas des chevaux diminua sur les pentes de la montagne. Le. silence revint avec . 1'ombre montant de la vallee. Francois s'etait assis au milieu de ses freres, et cette fois encore, dans le calme du soir, il leur parla de la pauvrete : Gardez-vpus bien de tenir trop de compte de Foffre genereuse du seigneur Roland ! Tenez pour assure que, d'autant plus nous eviterons la pauvrete, d'autant plus le monde nous evitera et nous aurons a Souffrir du'besoin... Puis il iriforma ses compagnons de la vie qu'il entendait mener sur l'Alverne... <c Comme je me vois approcher de la mort, j'ai 1'intention de me tenir. dans la solitude et de me recueillir en Dieu, et de deplorer mes peches en sa presence. Le frere Leon, quand il le jugera bon, m'apportera un peu de pain et un peu d'eau. Et puis, sous aucun pretexte, vous ne laisserez personne d'etranger venir jusqu'a moi, mais c'est vous qui repondrez pour moi a ceux qui se presenteront.
Frangois brisait ainsi le dernier lien qui le rattachait aux hommes. Dans I'attente du grand miracle, il n'avait plus autour .de lui que la solitude et le silence. Pourtant, cette cabane construite par Roland ne lui semblait pas encore Fasile conforme a ses desirs. Avait-il prescience de ce qui allait s'accomplir? II voulut se fixer assez loin de
Foratoire de ses compagnons pour que ses cris memes ne pussent etre entendus. Et a force de chercher, il decouvrit sur le fianc de la montagne, du cote du midi, un lieu vraiment secret... C'etait au dela d'une de ces crevasses dont le sommet rocheux de 1'Alverne est taillade, un etroit espace ou nul ne pourrait venir troubler la meditation de Francois. II fallut, pour y parvenir, jeter un pont sur 1'abime. Frangois et Leon poserent avec peine un tronc d'arbre au-dessus du ravin afin d'acceder de 1'autre cote.
Apres quoi, le saint demanda a ses compagnons de lui construire la une'nouvelle cellule.
A'llez maintenant dans votre couvent, et laissez-moi seul ici : car, avec 1'aide de Dieu, j'ai 1'intention de jetiner ici sans aucun bruit, ni aucune perturbation d'esprit ; et c'est pourquoi je veux que personne de vous ne s'approche de moi ! Toi seul, frere Leon, une fois dans le jour tu viendras vers moi avec un peu de pain et d'eau, et une autre fois dans la nuit a 1'heure des matines. Et il faudra alors que tu approches en silence ; et puis, quand tu seras arrive a la tete du pont, tu me diras : Domine, labia mea aperies ! Et que si je te reponds, tu passeras, et viendras jusqu'a ma cellule, et nous dirons ensemble les matines ; ou bien, si je ne reponds pas, tu t'en repartiras aussitot !
Et saint Frangois disait cela, poursuit le narrateur, parce que, quelquefois, il etait si ravi en Dieu qu'il n'enteridait ni ne sentait rien par ses sens corporels (1) .
L'abime de 1'Alverne, que Francois vient ainsi de mettre entre les hommes et lui, n'est pas seulement une frontiere symb clique. En franchissant ce pont rustique il est vraiment entre dans le royaume de Dieu. v Ce qui va se passer au del^i nous sera bien atteste par certains traits surpris .par la pieuse curiosite des disciples. Les uns verront Fran- Qois ravi en extase et soulevS de terre par une force invisible ; d'autres nous raconteront comment le demon voulut
(1) Seconde Consideration des Saints Stigmates.
236 SAINT FRANQOIS
le precipiter dans 1'abime. Aucun ne penetra dans Tame de Frangois en ces jours de jeune et de priere. La, cependant s'accomplit le plus etrange et le plus pur miracle.
Au seuil de sa retraite, le Poverello a dit adieu a ses compagnons. Du meme coup, il nous a tous quittes. On a pu esperer connaitre, ' tout au long de sa vie merveilleuse, une ame si transparente et pourtant si profonde. Nous 1'avons vu s'elever sans cesse, selon une ligne parf aite, vers le domaine de 1'amour divin. Voici a present qu'elle nous echappe, que sa clarte est resorbee dans une lumiere trop eblouissante pour nos pauvres yeux. Le miracle, qui est le temoignage du surnaturel brusquement entre dans la nature, le miracle est depasse par le colloque sublime qui s'etablit alors entre Frangois et son maitre. II ne nous appartient pas d'en parler, mais d'attendre que Frangois, comme le Christ au lendemain de Paques, revienne un instant parmi nous, avec les stigmates de la crucifixion.
Le 14 septembre, jour de 1'Exaltation de la Sainte- Croix, Frangois se mit en priere, des 1'aube, devant sa cellule, le visage tourne vers 1'Orient ou le soleil allait paraitre. mon Seigneur Jesus, il y a deux graces que je te prie de m'accorder avant que je meure ! La premiere est que, des cette vie, je sente dans mon ame et dans mon corps, aiitant que possible, quelles douleurs Tu as eu a souffrir, mon doux Seigneur, dans 1'instant de ta tres cruelle Passion ; et la seconde grace est que je puisse eprouver dans mon cceur, autant que possible, de quel immense -amour Tu as etc enflamme, 6 fils de Dieu, pour consentir de ton gre a subir une telle passion en faveur de nous, pauvres p6cheurs ! (1)
Aux premiers jours de sa vocation, le Crucifix de Saint- Damien a parle a Frangois pour lui dieter sa mission parmi les hommes. Aujourd'hui Frangois parle a son tour au Crucifie. Ainsi s'acheve ce long dialogue d'amour entre Dieu et sa creature. Sa mission achevee, Frangois se
(1) Troisi&me Consid6ration des Saints Stigmates.
retrouve face a face avec Dieu. Le Crucifix de Saint- Damien, et celui de 1'Alverne, sont les deux tenants de sa prodigieuse destinee. Elle est allee de 1'un a fautre en une courbe ideale oii^ tout ce qui devait s'accomplir est maintenant accompli. -Frangois a poursuivi jusqu'au bout la tache qui lui avait etc confiee. II a rebati de ses mains la Maison de Dieu toute prete a s'ecrouler, et voici qu'il tend ces mains vers le Seigneur ppur lui demander la grace ultimo de se fondre en lui, d'epouser vraiment sa Passion.
...et pendant qu'il priait ainsi, il regut la certitude que Dieu, dans ces deux choses, consentait a Fexaucer, et qu'il allait lui etre donne de les eprouver, Tune et 1'autre, dans la mesure ou cela est possible a un etre cree. Et aussitdt que saint Frangois eut obtenu cette promesse, il commenga a contempler, avec un grand recueillement, les souffrances du Christ ; et la flamme de sa devotion grandit tellement en lui que, par 1'exces de son amour et de sa compassion, il se sentit change, tout a $ait en Jesus (1) .
Frangois n'est plus alors qu'une ame, un corps abandonnes daiis Tinfinie possession de Dieu. Le voici . entre en fournaise d'amour ... Parce qu'il; est encore rev6tu de son enveloppe materielle, parce que cette ame en extase est encore enclose dans un etre de chair, cette possession va s'inscrire . sous une forme charnelle qui sera la stigmatisation, mais non point le miracle. Car le miracle est dans 1'esprit, non dans la chair. Le fait sensible a nos yeux n'est qu'une expression ; la cause qui 1'a permise importe davantage. C'est en elle, vraiment, que reside le prodige.
Et pendant qu'il etait ainsi tout embrase dans cette contemplation, voici qu'il vit descendre du ciel un seraphin avec six ailes resplendissantes et flamboyantes ; lequel seraphin s'etant approche de saint Frangois par une rapide envolee, le saint, autant qu'il put le discerner, reconnut clairement qu'il avait en soi 1'image du crucifie ; et ses ailes etaient disposees de telle sorte que deux d'entre elles
(1) Johannes Joergensen : Saint Frangois d'Assise.
238 SAINT FRANQOIS D'ASSISE
s'etendaient au-dessus- de sa tete, deux autres etaient buvertes pour voler, et les deux dernieres recouvraient tout son corps...
<( ...Et alors, sur tout le mont de 1'Alverne, parut s'allumer une flamme resplendissante... Si bien que les bergers qui se trouvaient veiller dans ces regions, en voyant la montagne enflammee et avec tant de lumiere alentour, eprouverent une frayeur extreme, suivant ce qu'ils ont euxmemes raconte, plus tard, aux freres, en ajoutant que cette flamme avait dure sur le mont de 1'Alverne pendant plus d'une heure. Et pareillement, sous la splendeur de cette lumiere, qui resplendissait par les fenetres dans les auberges de la contree, certains muletiers qui se rendaient en Romagne sortirent de leurs lits, s'imaginant que le soleil etait deja leve, et se mirent a seller et a charger leurs betes (1) .
Cependant 'la vision du seraphin crucifie laissait au cceur de saint Frangois une ardeur et -une flamme infinies d'amour divin . Bientot apparurent sur les mains et les pieds de Tapotre les marques des clous et, au cote, la plaie saignante du coup de lance. Ainsi, par cette intime communion avec le Seigneur, Francois portait desormais en lui les marques de la Passion, 11 etait devenu 1'image meme du Sauveur.
Dans son Traite de I 'amour de Dieu (2) saint Francois de Sales a exprime avec la plus minutieuse precision ce que lui paraissait etre le processus de cette nouvelle Passion :
Cette ame ainsi amollie, attendrie et presque toute fondue en cette amoureuse douleur, se trouve par ce moyen extremement disposee a recevoir les impressions et'marques de 1' amour et douleur de son souverain Amant. Car la memoire etait toute detrempee en la souvenance de ce divin amour ; 1'imagination appliquee fortement a se representer les blessures et meurtri^sures qiie les yeux regardaient alors si parfaitement bien exprimees en 1'image presente ; 1'entendement recevait les especes .infiniment
(1) Troisieme Consideration des Saints Stigmates.
(2) Cite par M. Beaufreton.
vives que 1'imagination lui fournissait, et erifin 1'amoiir employait toutes les forces de la volonte pour se complaire et conformer a la Passion du Bien-Aime, dont Tame sans doute se trouvait toute transformed en un second crucifix. Or, Tame, comme forme et maltresse du corps, usant de son pouvoir sur icelui, imprima les douleurs des plaies dont elle etait blessee es endroits correspondant a ceux esquels son Amant les avait endurees. L,'amour est admirable pour aiguiser 1'imagination, afin qu'elle penetre jusques a I'exteYieur : les brebis de Laban, echauffees d'amour, eurent 1'imagination si forte qu'elle porta coup sur les petits agnelets desquels e'lles taient pregnes pour les faire blancs ou tachetes, selon les baguettes qu'elles regarderent dans les canaux esquels on les abreuvait ; et les femmes grosses, ayant 1'imagination affinee par 1'amour, impriment ce qu'elles desirent es corps de leurs enfants ; une imagination puissante fait blanchir un nomme en une nuit, detraque sa sant et toutes ses humeurs.
L'amour done fit passer les tourments interieurs de ce grand amant saint Frangois jusqu'a l'exterieur, et blessa le corps d'un meme dard de douleur duquel il avait blesse le co3ur, Mais de faire les ouvertures en la chair par dehors, 1'amour qui ietait dedans ne le pouvait pas bonnement faire : c'est pourquoi 1'ardent seraphin, venant au se*cours, darda des rayons d'une clarte si penetrante, qu'elle fit reellement les plaies exterieiires du crucifix, en la chair, que 1'amour avait imprimees interieurement en 1'ame. Ainsi le seraphin, yoyant.Isai'e n'oser entreprendre de parler, vint au nom de Dieu lui toucher et epurer les leyres avec un charbpn pris sur 1'autel, secondant en cette sorte le desir d'icelui. La mirrhe produit sa stacte et premiere liqueur comme par maniere de sueur et de transpiration, mais afin qu'elle jette bien tout son sue il la faut aider par Fincisibn : de meme 1'amour divin de saint Frangois parut en toute sa vie comme par maniere de sueur, car il ne Tesp.irait en toutes ses actions que sa sacree dilection -; mais pour en faire parattre tout a fait 1'incomparable abondance,
Ie celeste seraphin le vint inciser et blesser, et afin que Ton sut que ces plaies etaient pleines de 1'amour du ciel, elles furent faites, non avec le fer, mais avec des rayons de lumiere .
S'il fallait expliquer le miracle, cette page de saint Frangois de Sales serait bien pres d'y parvenir. Mais il siiffit que le miracle soit. II ne s'explique pas plus que la poesie ou 1'amour. II n'en a pas besoin davantage. Quant aux marques que celui-ci devait laisser sur le corps de saint Frangois, elles furent attestees de son vivant meme et au moment de sa mort par de nombreux temoins. .
La Troisieme Consideration des Saints Stigmates donne sur 1'apparence exterieure de la stigmatisation tous les details possibles. Et pourtant Francois s'efforga toujours a les cacher, meme aux yeux de ses plus chers disciples. La saintete, comme 1'innocence, a sa pudeur. De meme qu'il s'enfoncait autrefois dans les grottes pour y prier, a 1'ecart de tous, de meme aujourd'hui Frangois veut garder pour lui seul le mystere dont Dieu 1'a comb'le. Mais ce grand secret va le Jeter dans, une solitude encore plus tragique. II est devenu vraiment 1'enfant de Dieu, plus rien desormais ne semble devoir le rattacher aux hommes. Pourtant, le Seigneur attendra plus de deux annees avant de le rappeler a lui, deux annees qui seront encore des annees d'apbstolat et de priere. Dans son premier embarras, pour ne pas devoiler ses mains ou les clous eux-memes semblaient rester fiches, dans son impossibilite de marcher a cause des pointes qui ressortaient sous la plante des pieds, Franc, ois fut contraint d'avouer a demi le miracle imprime a vif dans sa chair. Et frere Illumine, devinant ce secret, incita Frangois a decouvrir le mystere que Dieu lui avait revele, non seulement pour lui seul, peut-etre, mais pour 1'edification et le bien d'autrui.
Frangois ne voulut point confesser tout ce que Ie seraphin lui avait fait entendre, mais il fit 1'aveu des stigmates. II choisit le frere Leon, le plus simple et le plus pur de toils'- ses compagnons, pour lui reveler la chose tout
entiere ; et il lui laissait voir et toucher ses saintes plaies, et lui permettait de les bander avec certains emplatres, afin d'en adoucir la douleur et de recevoir le sang qui jaillissait et coulait des dites plaies ; et il 1'autorisait 6galement a lui changer souvent ces. bandages, et m&ne chaque jour, sauf depuis le jeudi soir jusqu'au samedi matin : attendu que, pendant cet intervalle, il ne voulait point qu'aucun remede humain lui adoucit la douleur de la Passion du Christ telle qu'il la portait dans son corps, puisque c'etait le temps ou notre Sauveur Jesus-Christ avail etc" pour notre salut pris et crucifie, et mis a mort et enseveli (1) . ;
L'affection toute particuliere que Frangois portait a L6on depuis de longues annees trouve en ces derniers moments une expression sans cesse plus touchante. II fut le confident et 1'ami, 1'un de ceux qui demeurerent vraiment fideles au maitre. Sa soumission et son humilite etaient bien dans le pur esprit franciscain. Et si parfois, par une pensee, par un geste, comme celui qui 1'avait conduit sur 1'Alverne a enfreindre la defense du saint et a 1'epier au moment de sa priere, il a merite quelque reproche, ,avec quelle douceur Frangois le ramene-t-il dans la bonne voie ! petit agneau de Jesus-Christ, s'exclamera le saint, 6 mon cher et fidele frere Leon... garde-toi bien de m'epier et retourne-t'en dans ta cellule avec la benediction de Dieu !
Jusqu'au bout de sa longue vie, frere Leon restera le Miroir de la Perfection du Bienheureux Frangois d'Asv sise , selon le terme de 1'ouvrage pu il entreprit de conter ses souvenirs. N'est-ce pas lui qui brisera plus tard une urne de porphyre posee par le frere Elie pour recuei'llir les offrandes destinees a la belle basilique ou le ministre general devait enfermer le tombeau du Poverello? C'est que Leon pensait que 1'epoux de Dame Pauvrete n'aurait pas vou'lu tant de splendeur autour de sa d6pouille.
Le temps de la Saint-Michel arrive, Frangois pensa a
(1) Troisieme Consideration des Saints Stigmates.
quitter 1'Alverne. H remit auparavant a son compagnon cette i benediction que Ton peut voir encore au convent d'Assise, an dos d'un hymne de louanges ecrit apres sa stigmatisation.
Le comte Roland avait fait envoyer un ane a Frangois pour lui permettre de redescendre de 1'Alverne. Ce fut le 30 septembre qu'eut lieu le depart. Apres avoir entendu la messe dans la petite chapelle construite depuis plusieurs annees sur 1'ordre de Roland, Frangois fit a ses compagnons une derniere recommandation. Seul, frere Leon devaitle suivre. Ange, Silvestre, Illumine et Masseo demeurerent un moment encore sur 1'Alverne. C'est au temoignage de Masseo que Ton doit 1'emouvant adieu de Frangois a ses amis, a cette montagne ou il lui avait ete donne de trouver le Seigneur.
-Vivez enpaix, mes fils bien-aimes ! Adieu ! Mon corps se separe de vous, mais je vous laisse tout mon cceur ! Et je m'en vais maintenant avec notre frere Leon, ce petit agneau de Dieu, a la Portioncule, et jamais plus je ne reviendrai ici. Adieu, adieu, adieu, a vous tous, et a toutes les choses d'ici ! Adieu, sainte montagne, adieu, mont Alverne, adieu, montagne des anges ! Adieu, mon cher frere le faucon, qui avais coutume de me reveiller avec ton cri ! Adieu, grande pierre sous laquelle j 'avais coutume de prier ; jamais, jamais plus je ne te reverrai !
Une fois encore, le lyrisme de Frangois s'exprime dans cet adieu aux choses et aux etres qui furent temoins de sa derniere aventure. Maintenant, il va descendre vers les hommes, mais ce n'est plus en homme qu r il va les retrouver et se pencher vers eux. Les miracles vbnt jaillir devant lui sans qu'il ait meme a faire un geste, les lieux d'autrefois vont 1'accueillir comme les routes de Judee dyrent accueillir le Ressuscite.
De cette cime qui, desormais r ne le sera plus settlement dans 1'espace, mais dans 1'esprit, Frangois emporte, comme un sceau, sur sa chair, la presence du Crucifie.