LE CANTIOUE DES CREATURES
etait venue. II fallut passer des nulls en montagne, sans abri centre le mauvais temps. Quand les voyageurs parvinrent enfin a la Portioncule, c'Stait le plein hiver. Malade, accable par la douloureuse empreinte des plaies du Christ, Frangois ne renonce pourtant pas encore a sa mission d'apdtre. Voyageant maintenant a dos d'ane, il visite parfois quatre ou cinq villes dans la journee, y semant comme autrefois la bonne parole et soignant les 16preux. II semble, en ces derniers jours, qu'il veuille revivre les premiers temps de son apostolat. II sait qu'jl h'est pas de meilleur exemple a donnei? a ceux qui pretendent passer leur vie dans les couvents. Jusqu'au bout, il aura vecu en pelerin .
Son 6tat physique ne cesse d'empirer. Aux premiers mois de 1225, contraint a s'arre"ter, il se retire a Saint- Damien, sans doute sur la pressante invitation de sceur Claire. Afiri de lui permettre de demeurer non loin d'elle en respectant toutefois la regie, Claire lui fit construire, dans le jardin du couvent, une hutte de branchages comme celles de la Portioncule. Frangois s'y installa. Mais 1'histoire nous conte qu'il y fut tourmente nuit et jour par les mulots. f '
Le voici, au seuil de la mort, plus miserable que jamais. Si la pens6e veille, si la foi le soutient, frere corps , au contraire, decline de plus en plus. La vie rude mene"e par Frangois a depuis longtemps mine son organisme deja affaibli par les jeunes et les veilles. II a toujours traite (( frere 1'ane ainsi il appelait son corps sans indulgence et sans douceur. Et pourtant, aux dires de Celano, . il assurait qu'on pephe aussi gravement en refusant a son corps ce qui lui est du qu'en lui accordant le superflu par gourmandise . C'est qu'il parlait alors a ses petits freres trop z61es. II se montrait tou jours plus indulgent pour les autres que pour lui-m&ne. Accomplissant de Ibngues marches par tous les temps et par tous les chemins, il ne prenait que quelques heures de sommeil, le plus souvent sur le roc nu, une pierre ou un moFceau de
bois en guise d'oreiller. Des 1'aube il etait debout pour celebrer matines. Et combien d'heures passers en priere, immobile, ou la meditation le clouait, que ce fut sous 1'ardent soleil oil au milieu de la route, sous la pluie, comme il advint au cours de son retour de Rome en 1223.
Le sejour en Syrie avait ajoute a ce.mauvais etat de sante une ma'ladie des yeux frequente en Orient, et qui devait prendre en ces dernier es annees un caractere aigu.
Claire etait impuissante a guerir tant de maux. Mais sa presence fut sans doute mieux qu'une consolation pour soutenir Frangois. Elle etait le temoignage vivant que tout n'elait pas perdu de son enseignement. Qu'importaient les freres de Bologne et ceux de Paris, tant de barrieres dressees entre eux et le pur ideal franciscain ! La pensee du saint vivait en soeur Claire, en quelques ames fideles, assez pour ne pas croire que tout fut vain.
Dans le jardin de Saint-Damien, tout pres de cette chapelle ou Dieu lui a revele sa mission, Francois, le stigmatise, semble une derniere fois prendre contact avec les choses d'ici-bas. Son adieu au monde, c'est ici qu'il va le faire, dans ce modeste enclos du pays natal. Le jardin est etroit, mais tout parfume de fleurs fraiches. Les oiseaux chantent dans le silence avec les voix des so3urs cloitrees. Et tout autour, c'est la belle terre d'Ombrie dont les chemins gardent encore les traces des pas du pelerin, c'est Assise, ses vieilles rues bordees d'ombre fraiche, le Subasio et ses pentes arides, au dela, les vallees et les villages, d'autres monts et d'autres villes, toute cette portion du monde ou le nom de Francois est deja venere...
Le fou d'Assise a-t-il jete un dernier regard vers le passe? Ces lieux qu'il a tant aimes, voici qu'ils s'effacent devant son pauvre regard malade. Avant meme qu'il ne quitte le monde, les images du monde semblent le quitter..; Pourtant, il ne fut pas de ceux qui repoussent les choses visibles comme une malediction, et pour s'approcher de Dieu rejettent le monde qu'il a cree\ La creature fut pour Francois 1'emanation meme du Createur. En elle il 1'a