‹ St. François d'Assise, le génie de la liberté [microform]Chapitre 20 sur 25 · LE CANTIQUE DBS CREATURES · texte numérisé non relu

LE CANTIQUE DBS CREATURES

decouverl et venere. Quand.il ecartait du chemin le vermisseau qii'ime roue de charrette pouvait ecraser, quand il aidait la tourterelle a balir son nid, quand il rachetait 1'agneau promis a 1'abattoir ou rejetait le poisson au lac, quand il prSchail aux hirondelles, c'etait, pour le Poverello, aiitant de gestes fails vers Dieu.

Parce qu'il 6tait poele el" qu'il avail au co3ur un immense besoin d'amour, il a saisi la beaule du monde offert par le Crealeur a sa cr6alure. II ful de ceux qui senlenl, devanl un coucher de soleil, une heure de silence dans la campagne, monler lentemenl la priere des choses. Lui dont 1'ame 6lail pure, ne craignail pas la lenlalion que d'aulres croienl Irouver dans les choses. II savail que la lenlalion est tou jours au dedans de 1'homme, non dans le monde qui Fentoure. Son humilile meme lui inlerdisail de mepriser la crealure, si infime ful-elle. Ce n 'elail pas par simple courloisie qu'il appe'lail, ses freres el soeurs , le rocher, 1'eau, 1'oiseau, le loup, la cendre meme. C'esl qu'il s'esli-' mail exaclemenl a leur mesure, el non plus grand. II 1'a dil mainles fois : Moi, plus vi'l que le vermisseau...

II le pensail en loule sincerile. Sans donner a la cr6alure une importance qui eul confine a Torgueil, il savail qu'elle elail nee de Dieu, el que chacun de ses mouvemenls marquait un gesle de reconnaissance envers son Crealeur, que son exislence a elle seule elail un don infinimenl precieux. Toul lui servail cbmme d'echelle pour s'elever jusqu'au Irdne de Dieu , dil Celano.

Ce n'esl pas enlre les murs d'un 'couvenl que Frangois eul pu parvenir a celle conception si parliculiere dans 1'hisloire de 1'Eglise. II fallail, pour cela, une ame a la fois profonde el sensible, il fallail avoir vecu comme le fit I^rangois en conlacl permanenl avec la nalure, s'elre Irouv6 mele a la vie des choses, avoir parcouru bien des chemins sous le soleil el sous la pluie, medile dans le silence des jours d'6le, couche sur 1'herbe des prairies ou, 1'hiver, sous un creux de rocher. II fallail avoir gotile, cerlaiiis soirs, 1'odeur des pres quand le venl s'apaise...

Des sa jeunesse, il pouvait s'ecrier : Louez le Seigneur, ciel et terre ! Louez-le, toutes les eaux courantes ! Louez le Seigneur, toutes les creatures ! Louez le Seigneur, tous les oiseaux du ciel ! Sa vie tout entiere est un hymne de louanges. 11 veut que chaque creature participe a son action de graces. Frangois estime que c'est, pour les etres crees, un bonheur infini de pouvoir exister... (1) >>. Voici qui 1'ecartera eternellement de ces mystiques exaltes pour qui le monde entier est une malediction, et la nature un piege. Si le mal est dans la nature, ne suffit-il pas, pour s'en preserver, de 1'ignorer ? L'homme n'estil pas souvent le seul coup able en 1'y mettant pour satisfaire des passions qui ne sont qu'en lui-meme, des vices dont il est seul responsable ? II n'y a point de mal pour qui a le ccEur pur. II n'y a point de haine pour qui connait la paix...

Aussi sa premiere predication a-t-elle et6 celle-ci : Que Dieu vous donne la paix ! II voyait en elle justement le plus grand bien, celui dont decoulent tous les autres, les seuls qui comptent, ceux de Fame et de 1'esprit. Par la meme il gagnait 1'amitie des choses. Get apdtre de la pauvrete s'assurait la possession du monde.

Maintenant que Dieu I'eleve lentement a lui, il voit s'effacer, peu a peu, les creatures visibles dont il fut 1'humble compagnon, le petit frere. II en ressent dans son coeur d'homme une tristesse douce comme celle qu'on eprouve au crepuscule du soir ou certains jours d'automne. La certitude d'un lendemain plus beau peut-etre ne suffit pas a effacer cette melancolie. Ainsi pour Frangois, promis a la glqire celeste, ces deux annees restent quand mSme de douloureuses annees humaines, chargees de souffrances et d'un obscur regret.

Des 1'arrivee a Saint-Damien, en d6pit des soins de Claire, son 6tat s'aggrava. <c II passait de longues heures a pleurer , dit Celano. II ne pleurait pas seulement sur lui-

(1) Joergensen : Saint Frangois 'd'Assise.

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mfime, mais sur les petits freres qu'il allait laisser, sur les hirondelles qu'il n'entendrait plus, sur le vaste troupeau qui s'eloignait de lui, sur les souff ranees du Christ devenues maintenant les siennes. II pourrait dire aussi, comme Jesus au mont des Oliviers : Mon Pere, eloignez de moi ce calice ! Ma'is il souffre en silence. Ses yeux rougis de larmes, ravages par le mal, lui dtent, jour apres jour, 1'image des choses dont il s'est si souvent console, le visage m6me de Claire penche vers lui. Pendant une quinzaine de jours, il sera completement aveugle. Et c'est alors, sur cette couche de Samt-Damien ou les mulcts viennent le visiter, quand le monde visible s'est retire de lui, que Frangois se releve soudain et compose, comme Beethoven sourd, son ode a la joie, le Cantique des Creatures :

Altissimo, omnipotent?, Signore, .

Tue se le laude, la gloria, el honore et omne benedictione

Ad te solo, Altissimo...

Loue sois-tu, Seigneur, avec toutes tes creatures,

Et tout particulierement notre $rere le soleil,

Qui nous, donne le lour et par qui tu nous eclaires ;

Et qui est beau et rayonnant, et qui, avec sa grande

[splendeur

Nous porte signilication de Toi, Tres Haul !

Et loue sois-tu, Seigneur, pour nos sosurs la lune et les

[etoiles,

Que tu as crepes au del, claires et precieuses et belles I Et loue sois-tu, Seigneur, pour notre \rere le vent, Et pour Vair et les nuages, et pour le serein et pour tous

[les temps,

Au moyen desquels tu donnes soutien a tes creatures ! Et loue sois-tu, Seigneur, pour notre sceur Veau, Qui esttres utile, et humble, et chaste ! .

Et loue sois-tu, mon Seigneur, pour notre Irere le leu Au moyen duquel tu eclaires la nuit,

Et qui est beau el joyeux, et robusle et $ort ! El lone sois-tu, mon Seigneur, pour noire soeur, la mere

[Terre

Qui nous enlrelient el nous supporte, Et produii les divers fruils, el les fleurs colorees, et les.

[arbres .'

Louez el benissez le Seigneur, el rendez-lui graces Et servez-le avec grande humilile ! .

Ce chant de reconnaissance et d'amour, c'est 1'adieu de Frangois au monde qui 1'a porte, c'est un cri ou le regret lui-meme est transpose en une joie parfaite, c'est comme au chant de la neuvieme , le triomphe de 1'esprit sur la matiere.

Maintenant, Frangois a recree le monde en lui-meme: II a grave eh ce poeme a la fois tout son amour des choses, toute sa reconnaissance a Dieu. Chaque fois que 1'amertume viendra 1'envahir, il demandera a ses compagnons d'entamer pour lui ou avec lui son Canlique des Creatures. C'est vraiment la le symbole de ce que fut sa vie, de ce qu'etait peut-etre sa mission. En linissant les creatures au Createur, Frangois a opere la supreme reconciliation, celle que le monde attendait depuis le jour qu'Adam et Eve fuyaient le paradis terrestre, sous la colere de Dieu. Et le monde ne 1'a pas compris...

Loue sois-tu, Seigneur, avec toules tes creatures...

C'est mieux qu'une bonne nouyelle pleine d'esperance. C'est 1'avenement "d'un age nouveau ou 1'homme nfe doit plus vivre dans un monde ennemi. Mais 1'homme n'a pas ecout6 la parole de Frangois. II n'a fait la paix, ni avec les creatures, ni en lui-mme. Et 1'homme n'a pas etc sauve. Mais pour Frangois, ce cri ultimo le libere definitivement. II emporte avec soi, dans 1'au-dela, son amour et sa foi. II devient mainte"nant docile aux eonseils des hommes et comme insensible aux choses de ce monde. Au

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seuil d'un autre royaume, il garde, pour ceux quj Tentourent et une derniere fois veulent lui tendre la main, pour ce corps morte'l qui porte encore son ame, une courtoisie de chevalier.

Est-ce que ton corps n'a pas ete pour toi, toute fa vie, un bon et devoue serviteur? Et toi, comment Ten as-tu recompense ? lui demandent alors les medecins. Et Frangois dut'reconnaitre qu'il etait temps de payer ses services : Rejouis-toi, mon frere le corps, et puis pardonne-moi ; voici que je suis pret maintenant a ceder a tes desirs.

Et Frangois quitta Saint-Damien pour Rieti ou Tappelait le cardinal Hugolin afin de le faire profiter des soins de savants medecins qui avaient suivi, la, la cour de Rome. II consentit a tout ce qu'on voulut pour soulager sa douleur. On lui brula les tempes dans I'espoar de degager son mal. Et frere le feu ne le fit pas souffrir. La nuit, des violons celestes bergaient sa solitude.

Alors, vraiment, il n'etait plus dans le monde que comme un pelerin , un etranger qui songe a retourner dans sa patrie. Les derniers mois, il les passera sur la terre, en errant, en vagabond... De Rieti, il se retire au debut de I'hiver a 1'ermitage de Saint-Eleuthere, il passe la Noel a Fonte-Colombo, puis se rend a Sienne ou fair est plus doux. Les medecins veulent sauver ce corps dont le r6le est fini. Frangois, desormais docile, ob6it a leurs injonctions. N'ira-t^l pas jusqu'a cpnsentir a porter un vetemerit fourre, pourvu qu'il le fut a 1'exterieur comme a 1'interieur, afin que personne ne put 1'accuser de cacher cette faveur accordee a frere I'ane . Sur son lit de mort, il demandera a frere Jacqueline de petits gateaux comme ceux dont elle 1'avait regale pendant un sejour a Rome. Touchantes concessions a I'fitre- de chair, et qui iious rendent, jusqu'au bout de sa vie, Frangois si proche et si humain. En ces dernieres heures, alors qu'il porle sur son corps les marques de Jesus-Christ le stigmatise est toujours aiipres de nous. II ne nous qiiittera tout 'a fait qu'a son dernier soupir. Malgre tawt de preuves de son accession au

royaume divin, jusqu'au bout nous pouvons dire : Notre frere Frangois... Ces gateaux qu'il regoit de Jacqueline, c'est un dernier geste accompli pour nous. Par la, Frangois nous touche encore la main. II nous donne sa derniere cha'leur humaine dans cette image de nos pauvres de"sirs. En consentant a cette faiblesse qui est la n&tre, Frangois consacre une sorte de communion entre les hommes et lui, au moment qu'il va les quitter. N'etait-ce pas une autre hostie que frere Jacqueline portait ainsi dans ses mains pieuses?

Pas plus que les soiris des^medecins de Rieti, le climat de Sienne ne pouvait guerir frere corps. Sa tache etait achevSe. Alors un dernier desir vint visiter Frangois : ce'lui de mourir a Assise. Le cycle de ses vagabondages etait ferme". II lui fallait maintenant venir se reposer a 1'endroit meme qu'il avait quitte bien des annees plus t6t, tout anim6 de 1'ardeur de sa mission et de sa foi fervente. Elie, qui veillait desormais sur son maitre comme sur le bien le plus prScieux, 1'image et le symbole meme de cet ordre dont i'l etait le chef et 1'organisateur, Elie convint, apres un dernier sejour a Celle, pres de Cortone, de ramener Frangois a Assise. Mais autour de cette depouille vivante encore, deja les hommes etaient prets a se battre pour s' assurer le privilege des vertus qu'elle pouvait conceder. Elie craignait que les habitants de Perouse ne tentassent un coup de force pour s'emparer du saint. Afin d'eviter cela, i'l fit faire au malade un long detour par Gubbio et Nocera. Par surcroit de precaution, il demanda qu'une petite troupe d'hommes fut envoyee a sa rencontre, et ce fut au milieu d'un cortege arme que Frangois le pacifique fit retour dans sa ville natale.

II fut heberge dans le palais episcopal et garde par des sentinelles en armes qui avaient ordre de ne laisser personne approcher du stigmatis6. Cette captivite doree 6tait la derniere cruaute" du sort envers I'ap6tre de la liberte. De plus, a peine installe" a Assise, il apprit que 1'eveque Guido, ~ celui-la meme qui 1'avait autrefois couvert de

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