CHESTERTON
11 n'existe sans doute pas en peinture hors les scenes de 1'Evangile de theme plus frequemment traite que celui de 1'histoire franciscaine. Des primitifs italiens aux peintres de nos jours, les artistes les plus divers ont materialise, sur le mur et sur la -toile, le visage de saint Francois.
De ces innombrables portraits, un seul, le premier en date, est authentique. II aurait ete peint en 1222 par un eleve du maitre romain Conxolus, au Sacro Speco de Subiaco. line peinture sur bois clonnee par Jacqueline de Settesoli, contemporaine et amie de .Frangois, a 1'eglise romain^e de San Francesco de Ripa, est deja posterieure a la mort du saint. Pourtant, des ce moment, dans les couvents qui s'etablissent, dans les eglises que Ton construit, des oeuvres anonymes, peintes a fresque le plus souvent, vont en fixer les traits. Elles annoncent la floraison icono-
graphique que la Renaissance fera surgir a travers la Toscane et 1'Ombrie.
SAINT FRANgOIS D'ASSISE
Or, a mesure que les peintres s'eloignent d'elle, 1'image initiale se dSforme. Si les. premiers sont restes fideles au souvenir que ses freres et ses contemporains avaient garde, de 1'aspect exte>ieur de Francois, leurs Sieves se soucierent de moins en moins de reconstituer un portrait conforme au sujet. Us le peignirent, selon la legende qui, deja, s'ordonnait, a travers leur temperament d'artiste et leur style personnel. Le document s'effagait, peu a peu, devant 1'interpretatio-n. L'etre de chair et de sang devenait un motif spirituel. La glorification d/une ame recr6ait une rSalite factice, inventait un visage, mille visages, qui etaient ceux du rve et de la. foi.
Si 1'on comparait le portrait de Subiaco au saint Frangois extatique du Greco, par exemple, on verrait qu'il ne reste rien, en ce dernier, des traits du modele. Chaque artiste propose une image differente. De Cimabue a Giotto, a Benozzo Gozzoli, a Gentile de Fabriano, a Fra Angelico, a Rubens, a Zurbaran, a Maurice Denis, a cent autres, il nous est loisible de choisir une interpretation conforme a notre gout
En est-il de plus emouvante que celle de Cimabue, dans une fresque de 1'eglise inferieure d'Assise ? Elle montre un saint Frangois au visage ravage, au regard serein, dans une attitude dont on ne saurait dire si elle precede la priere ou la danse, qui est aussi une priere...
Mais que Ton imagine Tinquietude du peintre ou sa liberte, son allegresse a composer ce qui-fut une realite, a donner au visage d'un homme celui de sa propre vision !
La tache du biographe est aussi belle et aussi perilleuse. II lui incombe de reconstituer, a travers les actes qui lui sqnt transmis et quelques Merits, 1'ame, la pens^e, 1'intention qui les guiderent. II propose, lui aussi, a sa maniere, non pas un aspect, mais le visage interieur du biros.
Pour qui entreprend d'ecrire une biographic,
remarquait Guy de Pourtales, il y a deux sortes de verites a saisir et a interpreter : la ve>ite\ historique, celle des fails, des 6v6nements exterieurs qui encadrent et, trop souvent, conditionnent une existence humaine, en disposent ; puis celle des faits interieurs d'une ame a recreer, avec ses paysages, ses variantes, ses elans, ses points morts, que le biographe.doit, .en quelque maniere, retrouver ou reinventer sans cesse (1). La seconde de ces verite"s ne peut Sire qu'une interpretation, un rapprochement tenths par amour autant que par reflexion. Quant a la premiere, on peut dire qu'elle ri'existe pas. II n'y a pas de verile historique. La verite des fails est illusoire parce qu'elle nous parvient d6pouillee des causes qui les provoquerenl, peul-elre des consequences qui les suivirenl, sinon pour la posterite, au moms pour 1'homme. Le geste n'est pas necessairement une expression' de la pensee, 1'acte n'est pas toujours conforme a la volonte. L'un et 1'autre mentent parfois, dessinent autour du personnage une figure qui voile un peu la sienne. Le biographe travaille avec des faits, mais il joue sur 1'inconnu.
II est possible que 1'image morale du saint ait ete deformee peu a peu, realisee dans un sens identique a celui de ses portraits imaginaires. Comme tel visage d'ascete, de visionnaire, dans lequel plus rien ne transparait du vagabond, de 1'homme rude que fut aussi Frangois, le caractere a peut-etre ete pousse vers un mysticisme trop exclusif ? Frangois ne cessa un instant d'etre plein de bon sens, de logique, de simplicite. La legende poetique et la legende religieuse ont interprete ses ecrits, les souvenirs de ses compagnons, sa mission dans le monde, conform6ment a leurs ne"cessites. Elles lui ont donne une ligne, en s'attachant aux grands faits de sa vie. Aupres d'eux, et les conditionnant, il y eut une fantaisie quasi divine, qui. ne cessa de courir comme une arabesque entre le monde des, choses et la destinee de Frangois. Elle 1'eclaire parfois
(1) Guy de Pourtales : Berlioz et VEurope romantique, preface.
singulierement. Elle en accuse la grandeur et le iragique. Mais il ne suffit pas d'enchainer des fails avec un scrupule/rigoureux, une conscience parfaite ; ce serait ofi'rir un squelette pour portrait de Tiridividu. II appartient a d'autres de commenter son Oeuvre, d'en etudier les consequences, de mesurer son etendue. II s'agit pour nous d'essayer un portrait de Frangois, de proposer un visage interieur qui n'aura peut-etre. pas plus d'exactitude que celui des peintres de jadis, mais qui n 'en aura peut-etre pas moins que celui des bistoriens.
Leurs travaux nous indi'quent les etapes de sa vie. Us situent par une parole, un gste transmis, tel aspect de son heros comme les reliques dans 1'ombre des couvenls italiens nous montrent, par leurs manuscrits jaunis, leurs objets de piete, des temoignages de Sa realite passee. Mais il est difficile de trouver parnri eux, autant que dans les cloitres batis aux ermitages ou Francois et ses freres venaient prier, 1'image vivante du saint.
Dans les groltes de 1'Alverne, sur le chemin de Saint- Damien ou frissonnent les oliviers, il semble qu'il va s'agenouiller ou passer en chantant avec ses compagnons. Pour en evbquer 1'image, il faudrait faire refleurir les herbes au seuil des eremi, surprendre dans le silence du matin le premier cri des hirondelles, oublier 1'histqire franciscaine pour center Thistoire de Frangois...
Parfois, on croit la saisir. On suit, dans la destinee du heros, les esperances qui orientent un caractere, les desirs qui le font agir, la mission qu'il s'est imposee. Puis, brusquement, parce qti'une vision intervient, parce qu'une voix se fait entendre, on perd, de nouveau, le contact. Les faisonnements s'ecroulent, la logique renonce. L'element humain que Ton avait patiemment tudie comme un prpbleme que Ton croyait pouvoir resoudre, voici qu'un simple fait 1'abolit, le depasse. Le personnage que nous avions defini dans son humanite nous rappelle tout a coup qu'il a partie liee avec Dieu. L'el&nent divin jaillit comme
une ietincelle. C'en est assez pour renverser toutes les theories, pour effacer tous les symboles.
II est difficile de conter la vie d'un homme et' plus encore de vouloir I'interpreter. Mais quand cet homme a etc" louche par la grace, quand interviennent a travers ses actes les malices du del, est-il possible de 1'enfermer dans un subtil reseau de deductions et d'hypotheses ?
JLe peintre est sans doute impuissant a mettre dans tin regard 1'etincelle du predestine. II peint un visage d'homme pour faire connaltre une ame sainte. .
II sait bien qu'il ne 1'exprimera pas dans son int6grite, mais il l'6voque f avec amour ; il s'approche d'elle en peignant ce qui 1'entoure, ce qui apparait d'elle ou simplement ce qu'il voit d'elle a travers son propre songe...
Telle est aussi la tache du biographe. Telle est la matiere ou il devra tour a tour puiser et rejeter poilr tenter d'etre vrai. N'y faut-il pas une part egale d'ignorance et de connaissance ? C'est, en tout cas, beaucoup de teme'rite pour nous qui sommes, comme 1'eut dit Frangois, simplex et idiotus ...
II y avait a Lucques deux freres nommes Moriconi, qui 6taient marchands. L'un d'eux est reste" au pays, 1'autre, surnomm6 Bernadone, s'en est al!6 en Ombrie, s'est fixe a Assise, s'y est marie et a eu un fils qu'il a appele" Pierre. Celui-ci, ayant herite d'une fortune considerable, s'est marie avec une jeune fille de famille noble .nommee Pica, et est devenu le pere de saint Frangois.
Voici, selon un vieux manuscrit trouye a Lucques, les ascendances du saint. Le pere, 6tabli a Assise, etait Tun des plus gros marchands drapiers de la region. En cette qualit6, il fr^quentait les grandes foires commerciales pour s'y approvisionner et visitait les chateaux afin d'y glaner des commandes. II faisait de frequents voyages en Italic et dans le sud de la France. Ce fut au cours de Fun d'eux
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qu'il se fianga avec la jeune Provengale dont parle la note de Lucques.
Leur premier fils naquit le 28 seplembrc 1182, pendant une absence du pere ; dame Pica le prenomma Jean. La Chiesa Nuova, construite sur 1'emplacement de la maison natale, cache aujourd'hui encore des lambeaux de murs, des portes basses, des pierres a peine polies par les siecles.
Aucune voix n'annonga 1'oracle sur les champs de la vallee, mais la terre entiere dut e"couter le cri par lequel cette vie nouvelle s'affirma. Les collines d'Ombrie connurenfcelles, au dela des ann6es, le pie"tinement des freres qui, de cette ville, allaient s'elancer vers le monde ; entendirent-elles la rumeur des pelerins montant, d'age en age, vers ce berceau ? Une foi renaitrait bientdt, dont le rayonnement couvrirait tout le pays latin de monasteres et de cath6drales. Un art nouveau attendait son esprit, sa technique, son genie...
On raconte qu'un voyageur parut au seuil de la maison, le jour du bapt6me de Frangois, a Saint-Rufin. Ses vetements poudreux 6taient pleins de 1'odeur du soleil et des champs. II demanda a voir 1'enfant, l'61eva de ses deux bras dans le couchant, et dit :
Aujourd'hui, dans cette rue, deux enfants sont nes, dont Fun, a savoir le gargon que void, deviendra 1'un des homines les meilleurs du monde, tandis que 1'autre en deviendra Fun des pires.
Nul ne sut s'il 6tait envoye de Dieu. Mais, lorsque la servante revint pour lui donner Faum6ne, il avail disparu.
Quand le marchand drapier rentra chez lui, il y trouva cet enfant. Melant ^ sa joie la satisfaction de son fructueux voyage, le souvenir du beau pays ou sa femme 6tait n6e, Pietro de Bernardone declare :
On Fappellera Francesco, le petit Fran^ais I
En sorte que le veritable Giovanni Moriconi devint
Francesco de Bernardone. Ainsi nait la legende, plus reelle que 1'histoire.
A ces origines mi-provengales, mi-toscanes, pouvonsnous imputer une part du caractere de saint Frangois ? II ne parait pas impossible d'y trouver le reflet et 1'union de ces terres 6clair6es d'une lumiere 6gale. Dissemblance de sol, mais la mme purete de ciel. Pays aux lignes nettes, aux larges horizons, la Provence etait alors le foyer de la po6sie naissante. Une grace 16gere et vive courait dans 1'esprit des chevaliers.
Eh maintes circonstances, on pourrait relever dans la vie de Frangois des traits de caractere qui semblent bien frangais : son gout de la clartS, son sens de la logique et m&ne cette imp6tuosite'dans 1'action dont il fit preuve si souvent.
Plus fouill6e, plus luxuriante, la nature qui entourait le berceau des Moriconi etalait ses richesses devant les Alpes Apuanes.
N6anmoins, n'oublions pas que Frangois naquit en Ombrie. Aucun lieu ne pouvait mieux accueillir le mystere franciscain. Ce que Frangois a pu garder de ses ascendances provengale et toscane, terres ivres de clart6, va se fondre, s'apaiser dans la pure et douce noblesse des paysages d'Assise.
Toute sa vie, et m&ne au dela, Frangois restera un saint de lumiere. Sa derniere oeuvre sera un Cantique du Soleil 6crit du fond de la douleiir huma'ine, dans une cecite presque totale. On sent bien qu'il n'est pas seulement Frangois, mais Frangois d'Assise. L'homme et la terre qui 1'a vu naltre sont la, encore, intimement Ii6s. On ne les congoit plus, lui sans elle, elle sans lui. L'Ombrie n'a pas offert un simple cadre poetique a 1'aventure franciscaine. Elle 1'a, pour une part, conditionn6e. S'il rfive parfois de grands voyages predicants, s'il passe sa vie a errer comme
un troubadour ou un vagabond, Frangois reviendra toujours vers les collines d'Ombrie. II mourra le visage tourne vers Assise...
Batie a mi-fianc de colline, sur un des contreforts du Monte- Subasio, dont la gigantesque masse domine toute la contree, Assise etait alors. soumise a Conrad dlrslingen, due imperial de Spolete et chancelier germanique. La basilique romane de Saint-Rufin, inachevee, se dressait au-dessus des ruelles tortueuses aux murs d'ocre jauni.
Par ces temps de rivalites, Ies~cit6s italiennes vivaient souvent en ennemies. Les chemins de la montagne n'etaient pas encore stirs. Pourtant, au dela des vicoli , on decouvrait 1'immense vallee plate et, derriere Assise, le Subasio etageant jusqu'aux nues ses pentes bleuatres.
II est peu de regions pour offrir, si pres 1'une de Fautre, si melees 1'une a 1'autre, tant de douceur et tant d'aprete. Les champs blonds plantes d'oliviers cedent, a mesure qu'on s'eleve, aux landes sauvages, aux combes de terre rouge comme une chair a vif. Les hauteurs du monte Subasio sont le domaine de la solitude et du silence, des rochers eUdes nuages. Dans la vallee, se dorent les moissons et les fruits.
Ce fut dans ce cadre restreint, mais tout environne d'inconnu que grandit Frangois. On ne sait rien 'de sa premiere enfance. On peut rimaginer dans la simple atmosphere familiale, ne presageant rien de plus extraordinaire que toute vie d'enfant. II apprend le latin, des pretres de Feglise Saint-Georges. II connait ses prieres, il aime ses jeux. Quand le pere Bernardone rentre de voyage, il prend le jeune Frangois sur ses genoux et il evoque pour lui la Provence, ses troubadours.
L'enfant vit dans un monde dont nous ne pouvons plus parler. Pour Francesco, la part du merveilleux 6tait plus grande encore que pour chacun de nous-. II est de toute
evidence que la connaissance de la langue provengale a jou6 son rdle dans la vocation de Frangois. Elle lui avail et6 apprise par son pere et lui permit de gouier dans toute leur saveur les chants que Bemadone rapportait au foyer. Sous le charme d'un ciel si sensible aux caresses de la lumiere, les recits prenaient une valeur 6tonnante pour 1'ame du jeune gargon. Le prestige de 1'inconnu s'augmentait des premiers songes glanes au gre d'un chant, d'un reflet courant sur le paysage, d'une minute de vrai silence. De tels instants portent parfois les cceurs d'enfants aux limites du, veritable amour. Pour Frangois, il se peut que la poSsie provengale lui en ait, des 1'abord, revele la grandeur. C'est, en tout cas, tres exactement le caractere que revfctira en premier lieu son aventure. II y cut des saints par mysticisme, par intelligence, par idealisme. Frangois le devint par amour.
Le chant du troubadour fut 1'instrument qui orienta vers cette forme sentimentale un etat de reverie informul^e auquel le caractere meme du jeune homme, 1'aisance familiale, les lieux ou s'ecoula son enfance, 1'avaient naturellement dispos6. Mais il faut, pour bien comprendre cette orientation, situer dans son 6poque le veritable aspecjt de la poesie provengale et la forme exacte de Tamour qu'elle chante. . , '
Gustave Lanson a d6fini, avec beaucoup de finesse, 1'esprit de cette poesie des troubadours :
Si on analyse le contenu de cette forme originale de 1'amour dont les Provengaux orit enrichi la Iitt6rature, elle repose sur 1'idee de la perfection congue comme s'imposant a la fois a 1'intelligence et a la volont6, devenant fin en me*me temps que connaissance, et sur la preference d6sint6ressee qui fait que le moi subordonne son bien au hien de 1'objet aime, selon Tordre des degr6s de perfection qu'il decouvre en soi et dans Tobjet. Ainsi les Elements intellectuels et moraux dominent dans 1'amour courtois. II n'est pas difficile de supposer que, 1'identite des mots aidant, 1'amoiTT chretien, aspiration eperdue vers le Dieu infini et
parfait, desir affinS et'subtilis6 par le sentiment du nant de 1'ame amoureuse devant I'incomprShensible objet de 1'amour, ce sentiment de tendresse mystique a fourni le type 4e devotion galante de 1'amant a sa dame (1) .
Une telle forme de 1'amour, pour un caractere aussi int6gralement logique que celui de Frangois, devait n6cessairement conduire a I'adoration de Dieu, dont-elle n'6tait, en effet, qu'une deformation. II lui appartiendra de la ramener a son but veritable, de lui montrer sa voie. Mais cela ne sera que 1'aboutissement d'une longue et patiente recherche.
Dans Fame encore enfantine du petit Bernardone, si le sentiment de cet amour s'est deja install^, il n'a pour objet iu la femme, ni Dieu : il n'a pas d'objet. II subsiste a 1'etat latent dans une ame ouverte a toutes les formes d 'elevation sentimentale, et qui cherche le sens de sa reverie. Mais il cr6e d'une pre~-conscience de la chose un eiat de joia, d'insouciance apparemment non motived, qui animera toute la premiere jeunesse de Frangois, et trompera les autres sur lui-meme, mais non pas lui-m&ne.
II est remarquable, n6anmoins, que Ton ne trouve a la base de la vocation de Frangois aucun penchant aU mysticisme, pas mme a la devotion. II suit les prSceptes clir6tiens, remplit ses devoirs religieux sans plus de zele que tout autre jeune homme de son education et de son rang. Aucun avertissement n'indique sa destin6e. A un jugement superficiel, il apparait meine que le jeune Bernardone offrait 1'exemple le plus banal du jeune viveur, incons6quent et materialiste. Rien n'est plus faux. En ces armies de dissipation ou, entour6 d'amis joyeux, il se plait a festoyer, a rire, a boire, il garde en toutes circonstances une grande noblesse de gestes et de paroles. Les propos lagers le choquent ou 1'attristent.
Impuissant .encore a saisir 1'objet de son amour, il s'efforce a en d^couvrir la forme. II deviendra troubadour,
(1) Gustave Lanson : Histoire LiiUraire de la Prance.
compagnon de la gaye science , afin, en le chantant, d'appeler cet amour, de lui donner coiileur et vie. Frangois ne salt pas encore que son amour est Dieu, que son chant est une priere. II croit avoir trouv6 dans la poesie le chemin de 1'amour. II s'y donne avec fougue. Puisant dans les ressources de la boutique paternelle, il se fait, avec les plus riches tissus, d'extravagants costumes barioles de jongleur. Car il ne lui siiffit pas d'avoir Fame du poete, il veut aussi en avoir 1'aspect. Ing6nuit6 et candeur ? Et aussi sinc6rit6. II ne se contentera pas, un peu plus tard, d'etre pauvre : il liii faudra aussi en avoir la mine et la mise. Ainsi vtu de couleurs eclatantes, il chante les rondels provengaux que rapporte de France Pietro de Bernardone. Son esprit enjou6, sa belle prestance et'surtout sa g<5n6rosit6 ont group6 autpiir de lui tous les jeunes gargons d'Assise. Us revent ensemble a d'improbables destinees. Les uns seront chevaliers, d'autres voleurs. Frangois sera jongleur.
Quand les bons bourgeois ferment leurs portes, les jeunes gens se r6unissent aiipres du Palais Communal. Bras dessus, bras dessous, ils d6ambulent vers quelque osteria accueillante, et, sur le prelude.de la viole, les chants montent vers le ciel clair. Le petit vin aigrelet d'Ombrie trouble un peu les coeurs et les voix, mais il y a dans 1'air une merveilleuse allegresse. Frangois chante a la nuit. II se sent parfois tres loin de ses compagnbns, comme si sa joie avait des sources plus profondes. II regarde les murs, 1'ombre coupant les elroites ruelles ou leiirs chants et leurs rires emplissent le silence. Musiciens noctambules, ils improvisent des serenades, qu'un pot d'e'au prestement lance d'une fenetre yoisine ou les abeis d'un chien viennent soudain interrompre. L'aube point, lorsqu'on rentre fourbu, ivre de vin et de chansons.
Tel qu'il est, r6pondait dame Pica aux lamentations des voisines, il deviendra un vrai fils Se Dieu par la grace.
En ve>it6, il cherchait Dieu.
SAINT FRANgOIS D ASSISE
Par dela le domaine des idees et des sentiments, il y* a dans 1'homme une force obscure vraiment dominatrice qui regit notre volonte, nos 'gouts. Certains, la nomment ame . C'est par elle que Dieu s'empare de l'homme. .
On a voulu voir dans la vie de Frangois une cassure entre ses annees de jeunesse et le debut de sa vie ascetique. Ce ne fut pourtant qu'une evolution normale, une lente revelation, Temprise de Dieu sur une ame. Est-ce amoindrir le caractere d'une telle destinee que de preter attention hces annees d'adolescence durant lesquelles, inconscient de son avenir, ignorant m&ne de ses desirs, il va peu ; a peu, guid6 par une main sure, vers la connaissance de Dieu ? En cela s'exprime toute la jeunesse profane de Frangois. Elle n'est ni en opposition, ni en contradiction avec la vie sainte qu'il vivra ensuite. Au contraire, la pr6pare-t-elle, l'annonce-t-elle, marque-t-elle le debut de cet elan qui le portera des enthousiasmes bruyants de. son enfance au-mysticisme de sa fin, en un mouvement 6gal qui s'epure peu a peu vers 'des spheres qui ne sont plus les ndtres.
La conscience d'un amour parfait inspire par la poe"sie provengale a done incite Frangois a devenir un disciple de la (( gaie science . II naquit poete. Dans les premiers traits de son enfance dont le souvenir nous soit parvenu, on decouvre 1'etonnement ingenu que la vie fut si belle, et le monde si riche de grace et de douceur. Avec les chants transmis par le pere Bernardone, la nature ombrienne eut une part dans le developpement du caractere de Frangois. Certains lieux semblent cre6s pour porter a rhomme, a une ame choisie, son destin. Sur les pentes plant^es d'oliviers, dans ces gorges qui coupent soudainement en fortHs d'yeuses et de chines verts les contreforts de la montagne,
Frangois ecouta le message de la nature. Ce n'etait alors que le grand silence des jours d'ete, les premiers vents d'automne dans les feuillages, le crissement inlassable des grillons, le deroulement des champs vers la vallee. Extasie, le petit Frangois en connaissait deja la joie. 11 n'en soupgonnait pas les secrets, ni la cause et la fin supreme. Mais, parce gu'il avait le cceur plein, il se mit a chanter. Le riche, au sens reel du mot, a besoin de donner. C'est 1'existence meme de 1'oiseau et du poete. Frangois fut celui-ci, mais aucun homme ne ressembla autant a celui-la. II en a 1'allegresse et aussi 1'insouciance, en ces annees ou il se montre egalement prodigue des dons spirituels qui sont en lui, et des richesses materielles dont il est comble.
Cette generosite, n'est-elle pas aussi expression de 1'amour parfait ? restera 1'une des caracteristiques de la mission franciscaine. Elle est nee du sentiment de la fraternite, non seulement des hommes et cela etait a 1'epoque a peu pres inexistant, mais de toutes les creatures. On en trouve d'evidentes manifestations en ce qu'on a appele la jeunesse dissipee de Frangois . Comme ses chants galants annoncent le Cantique du Soleil , sa prodigalite envers ses amis laisse prevoir son futur abandon de tout bien. Encore une fbis, il n'y a pas de coupures dans la vie de Frangois, mais une comprehension qui s'affirme a mesure qu'il avance sur la voie de Dieu.
Ce n'etait pas en yue de satisfaire a ses propres plaisirs que le jeune Bernardone depensait aussi largement 1'argent 1 dont dame Pica garnissait son gousset. C'etait pour faire partager a ses amis un avantage dont ii n'entendait pas rester le seul beneficiaire, c'etait par un sentiment d'amitie envers ses freres proianes, precurseurs, annonciateurs, eux aussi, des compagnons de 1'ordre dont il s'entourera plus
tard.
Pourtant, un incident va lui reveler un sens nouveau de la necessity de donner, et transformer peu a peu cette prodigality en charite. Un jour, Frangois etant oecupe a servir un riche client, un misereux lui demanda I'aumdne.
L'heure n'etait guere choisie, assurement ; tout a son affaire, Frangois rabroua d'un mat et d'un geste le mendiant. Ce fut quelques minutes plus tard, apres le depart de 1'acheteur, . que Frangois prit conscience .de son acte. Le rouge de la honte lui monta au visage a la pens6e de son injustice. II avait refuse a ce pauvrCj alors qu'il donnait a d'autres, a ses amis, qui souvent n'en avaient nul besoin. C'6tait manquer de logique et, par surcroit, de, bonte. Frangois bondit a travers la place, fouilla les groupes, bouscula les passants. Ou court encore le fils de Bernardone ? se disait-on. II courait a la recherche de son pauvre. II d6vala les ruelles quatre a quatre, visita Saint- Rufin, revint vers le marche, et finit par d6couvrir le mendiant, assis sur le seuil d'une porte. II lui remit tout ce qu'il possedait, le releva, le salua. Le pauvre, abasourdi, ne souffta mot.
Get episode est-il le premier signe par lequel Dieu se r6vele a Frangois ? Comme un aboutissement de sa generosity le jeune prodigue d'Assise vient de rencontrer la charite", Tune des trois grandes vertus chretiennes. Ainsi, depuis son enfance et dans tout le cours de "sa prodigieuse existence, a-t-il fait et fera-t-il des decouvertes successives qui seront autant de lumieres posees sur sa route et grace auxquelles il ira, d'6tape en etape, vers son destin. On peut deja remarquer a cette epoque la necessite de Faction chez Frangois. S'il poursuit en soi-me~me la connaissance d'un but qU'il n'entrevoit pas encore, mais qu'il desire et qu'il devine, c'est a travers les tentatives les plus diverses, et parfois les plus contradictoires en apparence, qu'il s'efforce a 1'atteindre.
Ayant compris la charite, il va la pratiquer sans discussion, sans accommodements, avec la conviction, on serait tente de dire excessive, qu'il apportera par la suite tous ses actes.
II n'en continue pas mains de vivre pour le moment en gargon joyeux, marchand drapier de son 6tat, poete aux heures de Hesse. La renomm6e dont il jouit a Assise s'est probablement accrue encore depuis qu'il fait I'aumdne. Un innocent affirme aux passants que Frangois est promis a une gloire celeste. II jette son manteau devant les pas du jeune homme lorsqu'il le rencontre dans les rues de la cit6.
Or, des troubles eclaterent vers cette epoque a Assise. MorcelSes en villes libres, en petites r^publiques, 1'Ombrie et la Toscane elaient alors partagees entre le pouvoir du pape et celui de Temp ire germanique. Assise n'attendait qu'un pr6Jexte pour se libSrer du joug etranger. ^'absence du due Conrad,, contraint d'aller rendre hommage au pape Innocent HI, lui en fournit 1'occasion. Les bourgeois attaquerent et demolirent la forteresse de Sasso-Rosso, dont les ruines, aujourd'hui encore, dominent la ville, puis, craignant une riposte du dehors, ils se mirent en devoir de batir une ceinture de remparts et de tours cr6ne!6es. C'6tait pour la jeunesse un excellent moyen d'employer son ardeur. Frangois de Bernardone fut 1'un des plus actifs a porter les pierres, a manier la truelle. Nouveau lien entre sa vie profane et sa vie chrelienne : ay ant appris a 61ever des remparts, il batira plus tard des 6glises.
En quelques semaines, Assise fut done a 1'abri d'un rang de murs solides d'ou Ton attendit Tennerm. Celui-ci tardait a venir. Les humeurs combatives ayant besoin de s'6pancher, les bourgeois s'en prirent aux nobles de la cit6 dont ils assi^gerent, pillerent et brulerent quelques-unes des demeures. N 'ayant d'autre ressource, la noblesse fit appel a 1'adversaire voisin, P^rouse, promettant sa soumission si on la delivrait de 1'insurrection civile.
Les bourgeois se trouverent, cette fois, en presence de 1'ennemi. La rencontre eut lieu dans la valise, au pont Saint-Jean, mais 1'avantage tourna aux Perugins et la
plupart des combattants d'Asise furent menes, sous bonne escorte, dans les prisons de Prouse. Frangois 6tait parmi eux. La captivit6 dura une ann6e. Elle ne ternit pas un seul jour sa bonne humeur. Dans la prison, il fit office de conciliateur et de boute-en-train. On dit qu'il devint alors le compagnon d'un r6prouv6 que chacun tenait a 1'ecart. II avail deja compfis qu'il ne convenait pas seulement d'etre g6nereux de ses biens, mais qu'il fallait 1'etre aussi de ses sentiments. N'ayant plus rien a donner, il accordait son amitie a ceux-l surtout qui en paraissaient les moins dignes. II eut, en tout cas, le loisir de mediter sur un avenir qui tardait a s'eclairer ; et les perip&ies de sa vie presente etaient bien faites pour entretenir son ambition.
Jusqu'alors, il esperait percer le secret du' parfait amour, mais il comprend mieux chaque jour qu'il s'agit de le co'nquerir, de s'elever jusqu'a lui par la gloire de quelque action d'eclat.
Ignorez-vous done qu'un grand avenir m'attend, ditil, et que je serai un jour exalte dans le monde entier ?
La 'fin de la captivite le ramene a Assise comme il en est parti. Et la : vie est si facile, apres douze mois de privations, que les habitudes pass6es le reprennent bien vite dans le filet des banquets, des plaisirs, des soirs joyeux. Longtemps encore, il vivra d'une vie pareille jusqu'au jour ou une grave maladie 1'oblige a s'aliter.