CHAP1TRE U
Pour faire dun homme un sainf, il faul bien que ce soil la grace ; et qui en doute ne sail ce que c'esf que saint et qu' homme. .
(PASCAL : Pensees.)
La guerison d'une longue. maladie, n'est-ce pas une nouvelle naissance ? Aux yeux du convalescent, souvent le monde a change d'aspect. II y revient avec 1'etonnement d'un enfant, et peut-etre ses exigences. II le decouvre beau. II le voudrait plus beau encore, a la mesure des desirs qui ont marqu6 ses heures de souffrance.
Frangois fut enferme de longs mois dans la maison d'Assise. Les volets clos laissaient regner une douce penombre dans la chambre. Apres des jours de fievre, des nuits inconscientes, la presence des choses revint autour du malade. Elle avait le visage de -dame Pica, attentive aux soins, veillant jalousement sur son fils. Le bourdonnement d'une gu^pe au plafond, des cris d'enfant dans la rue, apportaient au jeune homme 1'^cho du monde, en nidine* temps qu'une chaleur de soleil et d'air pur dont il 6tait depuis longtemps prive.
Ses nobles ambitions vinrent-elles le visiter durant ces mois de retraite involontaire ? Pensait-il enqore a 1'amour
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parfait dont il brulait jadis d'Stre envahi ? Ou, r6duit a ses seuls souvenirs, evoquait-il les Idles passees, les chants des troubadours, et cette campagne blonde et verte ou il allait gaiement avec ses compagnons ?
Appuy6 a l'6paule de sa mere, il refaisait ses premiers pas. Ses jambes le portaient avec peine. En lui-m&ne, une faiblesse toute pareille 6tait venue. Ses pens6es voietaient, ne se fixant a rien, comme des hirondelles qui n'auraient plus de nid. Francois vivait des heures paisibles. II regardait la rue coupee d'ombre, les vieux murs jaunis. II ecoutait, dans la maison, les bruits familiers, ceux de sa belle enfance...
II sent peut-etre qu'elle.s'est eloign6e a jam,ais. La vie dans laquelle il entre chaque jour davantage va bient6t poser devant lui ses inquietants problemes. Frangois n'est point de ceux qui renoncent a leurs reves. Cette fievre ne les a-t-elle pas rendus plus pressants, plus n^cessaires ?
Un grand avenir m'attend... II s'est r6pet6 cela bien des fois, sans doute, au cours de sa longue convalescence. La prescience de son destin le tourmente, comme elle tourmente ceux qui naissent avec du g&iie.
La plus belle epoque de toute vie glorieuse, la plus ^douloureuse aussi, la voici venir au moment que d'autres se laissent emporter par 1'ivresse de la jeuriesse, ses narves ardeurs. Lui, cherche des certitudes, veut donner forme son idfjal. II ne suffit plus maintenant d'esp^rer. II faut agir.
Mais il convient d'abord de reprendre possession des cboses, de retrouver autour de soj les beautes de la nature, les- richesses des parures, le charme de la .musique et des chansons. II faut, pour s'elancer vers 1'avenir, se sentir 'envelopp^ par ces secretes harmonies. Elles sont Fexpresr sion mfime de la noblesse du monde.
Des que Frangois put sortir, il s'en alia dans le printemps, vers la vallee. II voulait, tout d'abord, revoir la campagne, Scouter son message. Ensemble, ils reprenaienl
leur force et leur jeunesse. Ne devaient-ils pas 6tre animes de la meme jdie ? ,
Frangois parvint a la Porta Nuova, mais sa faiblesse le trahit. Un vertige le fit osciller devant I'immensit6 du paysage. II s'arrta un peu plus bas, sur le chemin de Saint-Damien, 4 et s'assit au bord du talus.
...C'est un soir d'ltalie, paisible et doux, un soir d'Ombrie. Sur le mont Subasio, des landes grimpent par bonds jusqu'aux premiers nuages. Au bas, la plaine est wste comme le monde.
Devant cette terre, devant ce ciel, un jeune convalescent est assis, attentif . Le fr6imssement d'un ch6ne vert annonce le premier vent du soir. De loin, on 1'entend se propager dans les bles.-Il saisit les oliviers dont les feuilles argent6es scintillent au soleil. Frangois sent ce souffle glisser vers lui. II est la, devant la splendeur du couchant, les yeux grands ouverts, insensible. C'est, tout a coup, comme s'il avait perdu le pouvoir de jouir de ces parfums qui montent des. landes, de ces murmures qui glissent dans le soir, de ce paysage familier, autrefois si pres de son cceur...
Le vent passe. Le silence revient. Une cloche sonne dans Assise. L'ame de Frangois semble flotter, morte, dans le poignant mystere de la campagne.
Alors, il s'est peut-etre pench6 vers la terre ; il a peut- Stre pris dans ses mains amaigries un 6pi, une tige de graminees, une feuille de chne. Et il a connu son premier dSsespoir. II croyait souffrir d'etre loin de la nature,, de son soleil, de ses oiseaux. II ressent maintenant une pire peine. Tous les biens qu'il reclamait lui sont enfins rendus. II est au milieu d'eux. II voit leur beaute, leur richesse et leur charme, mais il ne peut plus s'en griser. II ne pergoit plus leur message. Stupide, comme une pierre, comme une b6te, il est la, le cceur sec, lui qui rSvait d'amour...
SAINT FRANQ01S D ASSISE
On imagine .quelle tristesse ce dut etre pour Frangois de.decouvrir soudain, au lendemain d'une si longue claus- .tration, que la nature n'avait plus d'attrait pour lui. A peine gueri, son premier souci fut d'aller vers elle. II savait y trouver, non seulement la paix, le repos, mais la joie, I'enthousiasme. II avail chante, a 1'exemple des troubadours, les beautes de la nature et ses secrets symboles. Elle etait son inspiratrice et 1'element meme de sa poesie. Gomme les poetes francais, s'il voulait evoquer un Stre, il le parait des graces de la nature. Est-il possible que tant de beaute ne trouve plus d'echo en lui, que son ame soit fermee a de telles splendeurs ? Et comment, d6sormais, esperer connaitre la gloire, quand la sensibilite meme, qui est base de 1'expression, disparait, quand l'inspiratrice d'autrefois a perdu- son pouvoir ?
Cette amertume eprouvee aux portes d'Assise, un soir de printemps, marque pour Frarigois le debut d'une difficile epreuve.
Le bel equilibre de ses annees de jeunesse est definitivement rompu. L'inquietude entre en lui. II ne sait pas encore qu'avec elle se dessine enfin son destin, que 1'esprit se depouille avant le grand depart, que Dieu lui fait le premier signe.
Au cours de quelques mois, d'un an peut-etre, Frangois va voir ainsi s'effriter devant lui tout ce qui faisait le plaisir et Fespoir de sa vie. II verra les choses le quitter une a une, s'enfoncer dans 1'abime. II ne comprend pas encore que c'est lui qui s'eleve.
Un premier avertissement lui a etc donne. La nature cesse, tout a coup, de lui 6tre sensible. II ne regoit plus d'elle ni reconfort, ni esp6rance. L'histoire ne nous dit pas s'il en souffrit longtemps. II ne s'attarda pas en vain, peuton croire, a forcer son enthousiasme.
L'optimisme et la volonte restent le fond de son
caractere. Si la nature est desormais muette, d'autres richesses lui sont promises. S'il n'est pas le poete, il sera peut-6tre le preux. Nourri par les chants des troubadours, il sait quelle aureole entoure le front des chevaliers. L'amour courtois, dont il reve depuis son enfance, a-t-il d'autres heros ? En devenant 1'un d'eux, Frangois serait-il enfin digne du parfait amour ?
Certes, 1'esprit de 1'epoque influe sur celui de Frangois. Un grand souffle epique traverse la peninsule. La domination germanique pese sur les cites d'Ombrie. Un noble d'Assise arme une petite troupe pour unir ses efforts a ceux du comte Gauthier de Brienne qui entreprend de chasser I'envahisseur.
Frangois est decide a partir pour le pays des Pouilles, aux cdtes de ses compatriotes. Des reves de gloire hantent ses nuits. La maison familiale se transforme en palais dont les murs^ disparaissent sous 1'etincellement des ep6es, des armures. Sa famille, inquiete de son oisivete et de sa langueur, voit dans le metier des armes un brillant avenir pour le jeune homme. Le pere Bernardone 1'equipe comme le plus brillant chevalier. Frangois parcourt les rues en chantant, plein d'une allegresse debordante : Je sais'que je vais devenir un grand prince ! Qu'importent ddsormais les frais coteaux d'Assise, la douceur d'un soir de printemps ? II va franchir les monts qui ferment son horizon. II parcourra d'autres vallees sous un soleil de gloire. II connaitra les haltes au creux des bois, les cjievauchees dans la poussiere des chemins, les repas au seuil des auberges.
Quelle plus belle aventure pouvait desirer ce jeune bourgeois, riche d'illusion et de fortune ? II quitte sa ville natale, sa mere, ses amis, sans amertume et sans regret. II croit enfin aller vers son ideal, trouver sa yoie.
II parcouct la premiere etape. Conime devant la campagne ombrienne, la joie qu'il pense atteindre se ternit dans ses mains des 1'instant qu'il la louche.
A Spolete, ou la troupe fait halte, une fievre maligne s'empare de lui et le force a se mettre au lit. Ses reves se
jouent-ils de sa credulite ? II voyail, avant le depart, des armures emplir sa maison. Maintenant, line voix I'mterroge, a travers son sommeil trouble :
Qu vas-tu, Francois ?
En Pouille, pour devenir chevalier.
Et dis-moi, Frangois, qui peut le faire le plus de bien, le maitre ou le serviteur ?
Le maitre.
Alors, pourquoi delaisser le Seigneur pour le serviteur, le prince pour son vassal ?
Que faut-il que je fasse ?
Retourne dans ton p'ays el In le sauras.
On peut s'etonner que Frangois soit si prompt a obeir. a des songes contradictoires ; en ce cas, pourtant, 1'etat du jeune homme, affaibli par la maladie, influe sans doute sur sa decision. Mais, devenu soldal, il eprouve deja le degout de la gloire. Maintenant qu'elle lui est promise, elle perd soudainement sa vertu salvatrice, son beau prestige. La gloire est yaine comme le monde. Autour de Frangois, le vide se creuse. II ne voit pas encore qu'un seul chemin lui reste : celui qui va vers Dieu. II considere avec stupeur 1'ecroulement de ce nouveau reve. Tout autre se fut cru maudit. Pour lui, docilement, il reprend le chemin d'Assise. II rentre a pied, comme un manant, ayant laisse son bel habit a quelque compagnon, et vendu a Foligno Fequipeinent inutile et son fier destrier.
L'incertitude 1'accable. Mais il ne craint pas le ridicule de cette expedition manquee. II n'a guere souci de faire piteuse figure aux yeux de ses amis.
N'est-ce pas afurmer une magnifique independance d'esprit ? En pareille circonstance, Frangois n'a cure que de sa destinee et de lui-meme. II ne lui vient pas a Fidee de compter avec les prejuges, le qu'en dira-t-on.
Deja, il est un homme libre dans toute 1'acception du terme. II agit comme il croit devoir agir t sans mime tenter de sauver les apparenees, S'il-'a vendu a Foligno son cheval et ses harnais, c'est bien parce que cet equipage lui
semble desormais inutile. II veut montrer, par la, qu'il renonce a la carriere des armes. Son retour n'en paraitra que plus miserable. Mais qu'imp.ortent les propos ironiques, 1'etonnement dedaigneux des bons bourgeois d'Assise ! Frangois se moque bien qu'on le tienne pour un lache ou pour un fanfaron ! II obeit a des sentiments plus secrets que ceux de 1'amour-propre.
Pour le moment, il attend son destin. Le dialogue nocturne de Spolete lui a fait esperer des ordres plus precis. Mais les semaines passent. Aucun signe ne se manifeste. Frangois croit pourtant savoir, des cet instant, que le surnaturel veille sur ses pro jets. Est-ce bien vrai ? Peut-etre a-t-il reve cette voix qui lui semblait venir du ciel ? ''
La vie d'autrefois le reprend peu a peu. II cherche encore dans les fetes et les chants un derivatif a son impatiente ferveur. Mais le remede est sans effet. Ses amis 1'entrainent. II les suit par habitude, sans conviction. II se sent de plus en plus loin d'eux et, parfois, au milieu d'un chant, il a 1'impression d'une solitude absolue. Autour de lui, tous les plaisirs s'emoussent, toutes les joies ont cede. La campagne et son doux message, les armes et le prestige de leur gloire, la gaie science des troubadours et leur vie insouciante, tout cela dont il s'etait grise autrefois ne lui laisse aujourd'hui qu'amertume et tristesse. Francois est seul, II n'a plus nul recours, nulle raison d'esperer. II erre au milieu d'un monde qui s'evanouit a son approche. II est vraiment abandonne des hommes, de leurs ambitions et de leurs desirs. .
Sans doute fallait-il qu'il en fut ainsi. Frangois est disponible devant Dieu. Tous les Biens qu'il tenait lui ont ete ravis. II est deja le pauvre, celui qiii, ne possedant rien, attend I'aumdne...
Un soir de 1'ete 1205, apres un festin offert comme d'habitiide par Frangois a ses amis, la troupe de gais lurons part en chantant, -
Entre les fagades blanches de lune, la rue monte vers les etoiles. Aux bords des toits, le ciel s'ouvre sur 1'miini
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des mondes. La grandeur de la nuit saisit tout a coup Frangois. II s'arrete, sentant couler en lui une telle douceur qu'il est tout pret a defaillir. Entraines par leurs chants, ses amis le depassent. Leurs voix s'estompent au loin. Le prodigieux silence retombe autour du jeune Bernardone comme une .vague apaisee, comme le calme sur les bles quand le vent s'eloigne. L'heure eut-elle jamais cette paix ? Frangois est immobile. II regarde le ciel avec un eionnement nouveau, les ruelles noires, le monde qui 1'entoure et, du fond de sa pauvrete, du fond de son isolement, du fond de son inquietude, une certitude inexprimable s'im-. pose a lui. II n'en connalt ni les ordres, ni les buts, mais elle entre en lui. Elle est lui-meme. Une seconde, un siecle, il est une ame delivree devant la revelation divine...
Tout 1'elan de sa jeunesse passee aboutit a cet instant de ravissement ou les lois humaines paraissent r&volues. C'est 1'ivresse de la goutte d'eau poussee'par la force du jet et qui hesite, au sommet de sa course, entre cette force qui 1'a guidee et la pesanteur qui la reprend, ou elle retombe, mais differente de ce qu'elle fut, consciente d'avoir echappe a la regie.
Deja Frangois nous quitte. II entre dans un domaine qui nous est interdit, ou notre logique, nos deductions, sont sans effet. Rien, du point de vue humain, ne s'est passe, Mais comme pour Pascal, dans sa nuit d'extase, la lumiere s'est faite pour Frangois. II a pergu le but vers lequel il tendait. II commit enfin le secret du parfait amour.
He, Frangois ! est-ce la pensee d'un mariage qui te tient la, immobile ?
Frangois retombe, comme d'un autre monde, en entendant la voix de ses amis. Et c'est avec gravite qu'il leur repond :
"VJous 1'avez dit, je songe a une fiancee, la plus belle, la plus noble qui fut jamais !