LE CANTIQUE DBS CREATURES
a ceux qui veulent le suivre et la regie qu'il leur prescrit, cette fois en son cceur, sans le secours d'aucune approbation ecclesiastique, sans 1'appui d'aucun clerc pour en examiner la forme.
... ce n'est qu'une legon, une admonition, un encouragement, et mon testament que moi, votre frere Frangois, je vous laisse, mes freres benis... Ce n'est que cela, et c'est tout cela, le plus emouvant legs qu'un homme ait pu faire aux hommes:
Enfin, comme Frangois ecrivait k son amie roniaine, Jacqueline de Setesolli, avertie par un pressentiment, apparut au seuil de la cabane, apportant les trois choses que le Poverello dans sa missive lui demandait : sa presence, un linceu] et les petits gateaux dont il voulait gouter une derniere fois. Sa presence, Jacqueline 1'apportait non seulement a cette couche funebre, mais a Assise ou, apres une longue vie, elle devait reposer, aupres du saint, dans la somptueuse basilique due a 1'orgueil et a la ferveur de frere Elie. Le linceul etait tisse avec la laine du mouton que Francois avait donne a son amie, lors de son dernier voyage a Rome. Enfin, frere Jacqueline apportait aussi de 1'encens et des cierges pour la veillee mortuaire.
Frere Jacqueline, la seule femme admise a la Portioncule, se jeta sur la couche ou reposait Frangois, et le Poverello sentit sur ses mains saignantes ces pleurs de femme comme un dernier don...
On etait au premier jour d'octobre. Frangois b.enit une fois encore- ses tres chers freres, autant que je puis, dit-il, et plus que je ne puis !
Puis il se fit depouiller de ses vetements. Ainsi couche sur le sol de sa cellule, a nouveau pauvre et demuni comme au jour de son depart pour la montagne, il regut <* comme une derniere aumdne, 1'habit dans lequel il devait mourir (1) .
Ses fideles compagnons ne le .quittaient plus. Ange et
(1) Joergensen : Saint Frangois d'Assise.
Leon, sur sa demande, lui chanterent le Cantique du Soleil, et le mourant reprit la fin de 1'hymne : Lou6 sois-tu, Seigneur, pour notre sceur la mort...
II demanda qu'on le depouillat de nouveau quand approcherait la fin, et qu'on le deposat nu sur la terre nue . Ensuite le- saint, elevant les mains vers le ciel, rendit grace au Christ de ce qu'il lui permettait de s'en aller vers lui, libre de toute entrave (1) . Le samedi, il fit repandre des cendres sur son corps : Bient6t, je ne serai plus rien que poussiere et cendre .
Enfin, comme le soir commengait de descendre, sa voix s'eleva, tout a coup, avec une force extraordinaire. Elle ne chantait plus le Cantique du Soleil, mais le 142 Psaume de David :
De ma voix fai criia VEternel, De ma voix fai implore I'Eternel
Tirez mon dme de cette prison
Ajin que le donne gloire a votre nom...
ScBur la mort s'avangait avec la douce huit d'Ombrie. La voix de Frangois faiblit peu a peu. Ouand elle se tut tout a fait, un silence etonnant retomba sur la pauvre cellule ou des hommes entouraient cette grande ame en parlance . La nuit etait venue. Frangois 6tait mort en chantant.
Mais tandis qu'eclataient les sanglots de ses freres, les plaintes de Jacqueline, un autre chant naissait partout autour de la cabane : c'etait celui des fideles amis de Frangois, les oiseaux des champs et des bois, qui peut-etre saluaient deja rame entree dans I'eternite...
(1) Th. de Celano : Vila Secunda, CLXII. .