GIDE
Cette belle fiancee a qui pense Frangois, c'est elle qui va desormais accompagner sa vie et meme la guider. II la defendra jusqu'au bout de ses forces, avec une conviction farouche ; elle deviendra vraiment la dame de ses pensSes . Cette belle fiancee, c'est la Pauvrete. Francois a decouvert enfin, ce soir-la, le secret de 1'amour dont il 6tait tourmente. II sait maintenant que sa passion 1'appelle vers Dieii. Mais il sait aussi que la route sera longue, le chemin p^rilleux. II va done tenter tout d'abord de meriter un tel aniour. II a pour cela choisi sa mediatrice, sa muse, son inspiratrice. II la nomme, comme le troubadour 1'objet de ses tendresses : dame Pauvrete\
On a beaucoup e"crit sur <( la jeunesse dissipee de Frangois dans 1'evident besoin de creer un contraste, de frapper les esprits par le brusque revirement d'une ame. Cette nuit marque le d6but d'une Spoque de lutte int^rieure, devolution douloureuse durant laquelle Frangois s'applique a vivre une vie nouvelle. Elle n'apporte cependant aucun changement au fond mme de sa nature, elle ne
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marque aucune coupure dans 1'admirable mouvement de sa destinee.
Toute la vanite de sa jeunesse passee vient de Jui etre revelee en cet instant extatique ou il a pris conscience de Dieu. II mesure a present pleinement la pauvrete de ses efforts vers un ideal dont il ne soupgonnait pas la beautq. Ses yeux se sont brusquement dessilles. Le voici, infime, miserable, vetu de ses imperfections, de ses faiblesses, de ses maladresses, devant 1'inexprimable grandeur divine. Pourtant il n'oublie pas que cette decouverte, il la doit a ses reves, a son besoin d'amour. II sait que ce sont eux qui 1'ont conduit vers Dieu. Pas une seule fois, dans ses ecrits, dans ses paroles, il n'accablera sa jeunesse profane qui n'etait qu'ignorante. Mai au contraire, tout au long de sa vie, il restera le troubadour. II nommera ses compagnons et lui-meme les Jongleurs de Dieu . En poete courtois, il appelle deja dame Pauvrete celle qui 1'aidera a m6riter Dieu. II la venere et la chante comme une creature immortelle. Plus tard, il fietrira ceux qui voudront 1'ecarter de son ordre. II lui sera fidele jusque sur son lit de mort.
Des 1'instant que Frangois a connu 1'objet de son amour, d'ou vient qu'il ait ete penetre non seulement de la necessite, du bienfait, mais encore du sens profond et du gout de la pauvrete ?
On remarquera dans le cours de son existence un penchant tres net a suivre les ordres et les exemples a la lettre. Quand il s'est souvenu de 1'enseignement du Christ, il a ele frapp6 par ce qui etait peut-etre le moins sensible aux yeux de ses contemporains et, disons-le, le moins respect^ de 1'Eglise du moyen age : la pauvrete de Jesus, la valeur spirituelle de cette pauvrete. Elle le frappe d'autant plus que lui-meme est riche, qu'il a us6 et abuse de sa fortune. Frangois va done s'efforcer a se mettre, au moins par la, au niveau de Dieu. II va tacher de vivre a son exemple. II demandera a la pauvrete de le placer en etat de grace.
JPrangois a medite la parole de 1'Evangile : Bienheureux sont les pauvres... et peut-etre a-t-il vu en celle-ci
un avertissement qui semblait s'adresser tout specialement a lui. II est plus facile a un chameau de passer par le trou d'une aiguille, qu'a un riche d'entrer dans le royatime des cieux .
Sa fortune est le premier obstacle qu'il rencontre au moment de s'elancer vers le Sauveur. La richesse et, avec elle, les biens qu'elle apporte : parures, festins, plaisirs de toutes sortes, 1'oisivete a laquelle elle incite, voici que tout cela apparait & Francois comme autant de chalnes qui 1'entravent et dont il faut se degager. Inspiree directement par 1'application evangelique, la pauvrete sera le premier pas de Francois dans la voie de la saintete. Elle sera bientdt une obligation pour entrer dans son ordre. Elle restera, en d6pit de tout, la caracteristique essentielle de 1'esprit franciscain. Dame Pauvrete fut vraiment, pour Francois, 1'ambassadrice du Seigneur.
Avec la mdme patiente ferveur dont il fit preuve pour decouvrir le veritable amour, Francois va mainlenant adopter une vie nouvelle, la seule qui puisse le conduire au salut. II n'est peut-^tre pas inutile de remarquer ici la belle independance qui Tanime. Pour son apprentissage de vie chretienne, il ne sollicite aucun conseil, aucun appui. II fera seul son noviciat sans se soucier des regies etablies pour entrer dans la vie devote. II s'est probablement ouvert de ses intentions a 1'evSque Guido d'Assise, mais il reste un laic et entend decouvrir seul le chemin qui le menera vers Dieu. En v&rite, il allait le tracer lui-meme.
Desormais, le jeune Bernardone fuit la ville. II ne recherche plus la compagnie de ses amis. II prie et medite dans la solitude montagnarde. II ne connalt plus 1'allegresse, mais une sombre ardeur qui le brule. Son caractere s'est-il done soudain transform^ ?
Cette epoque est sans doute 1'une des plus douloureuses de la vie de Frangois. II saisit, en m^me temps que la noblesse de son amour, sa propre indignity. II ne suffit pas que le monde lui paraisse sans beaut6, la gloire sans eclat, la joie sans saveur. II est dej& dSpouille de ce qui avait
fait le charme de sa vie passed. Ses ivresses d'autrefois se sont effacees comme de faibles lumieres sous une clart6 plus vive. II n'aspire plus qu'& se mieux pen6trer de son amour, a mieux saisir les desseins de Dieu. Par les chemins de la montagne, il s'en va vers les grands espaces de la nature. Mais ce n'est plus pour admirer la campagne, ce n'est pas encore pour chanter le Cre"ateur dans ses cr6ations, c'est pour attendre un message, prier, s'eloigner de ce qui peufdistraire sa pensee du seul objet'dont elle est desormais occupee, c'est pour sentir en lui la presence de son amour. Aux flancs du monte Subasio, Frangois a dScouvert dans une gorge couverte d'yeuses et de chines verts une grotte naturelle creusee dans un- rocher. II passe la des heures, sur la pierre nue. L'Eremo delle Carceri est le premier de ces ermitages qui jalonneront les vagabondages evangeliques de Frangois et de ses compagnons.-
Sa vie, pourtant, a deux parts. II s'agit encore d'un secret entre Dieu et lui. Au retour de la montagne, il redevient le* jeune Bernardone, fils du marchand drapier. Comme autrefois, il mesure le drap et la toile. On pense peut-etre qu'il s'est assagi, alors qu'il a trouv6 sa veritable folie ou pliitOt ce que les homines nommeront ainsi.
II est encore attache^ non plus par 1'esprit, mais par 1'habitude, par respect humain, aux conditions de sa vie ordinaire. Vetu comme un riche bourgeois, la poche toujours pleine d'ecus, il courtise dame Pauvrete ; il r^ve de la conquerir. Les mendiants, les desh6rit6s d'Assise, seront desormais ses amis. Us remplacent, dans son cceur, ceux qu'il fre"quentait autrefois. Son aisance lui pese comme une malediction. La fortune paternelle est un obstacle qui 1'empe'che d'arriver ^ ses fins. Ainsi, tout naturellement, la pauvret6 prend chez lui, peu ^ peu, le caractere de la Iibert6. Elle est la condition m&ne de la libert^. Qui possede des biens ne saurait etre libre ; I'id6e de la liberty s'oppose, par essence m&me, ^ celle de possession. Mais la Iibert6 de l'homme n'est pas dans son tat, elle est dans son esprit. Frangois a renonce des cet instant toute
convoitise, a toute ambition humaines. II est deja libre devant I'Eternel. II reste a se liberer aux yeux des hommes. Le jeune Bernardone se sent encore tenu par mille liens, sinon a sa vie passee, du moins a son etat present. Les sentiments anciens, les affections, les fausses esp6rances, ont-ils entierement deserte son cceur et ses pensees ? II faut arracher tout cela de soi-meme pour se retrouver nu ' devant Dieu.
Frangois aura beaucoup de choses a vaincre avant d'atteindre a ce d6pouillement. Et tout d'abord lui-me'me, ou plutdt ce qui reste en lui-me'me de ses habitudes de riche, de ses servitudes d'amour-propre. Une s6rie d'exp^riences va le placer, peu a peu, devant la r6alite de la vie pour laquelle, maintenant, il se sent ne. La premiere sera <( 1'experience de la pauvret6 .
Vers ce temps-la, Frangois se rendit a Rome avec I'id6e bien arretee de mesurer la puissance de sa propre conviction. Peut-etre le souvenir de Spolete l'incite-t-il a se mefier de ses enthousiasmes ? II veut eprouver que ses d6sirs ont maintenant force et chaleur. II importe d'acqu6rir la certitude que la r^alite ne le rebutera pas, qu'ayant trouv6 sa voie, il est apte a la suivre.
Frangois arrive au tombeau de saint. Pierre ou, selon la coutume, le passant jette quelque monnaie. Outre, nous dit 1'histoire, de la parcimonie qu'y mettaient ses voisins, Frangois saisit une bourse pleine d'or et la vide d'un seul coup sur le tombeau de I'ap6tre. C'est un geste digne du fits Bernardone ; ce n'est pas encore le geste d'un saint. Mais Frangois ne se contente pas de cette manifestation un peu ostentatoire. II troque ses riches v6tements centre les haillons d'un misereux ; il prend le manteau de dame Pauvret6 et, parmi les mendiants, ses freres, il s'installe sous le porche de l'6glise pour demander Taumdne en frangais.
Cette apparente contradiction est bien dans 1'esprit de Frangois. Elle est pour lui les deux aspects d'un meme probleme. Aspirant a la pauvret^, il veut Stre tour a tour celui qui donne et celui qui recoit. Et sans doute il eut une
joie egale a donner et a recevoir. II sail en tout cas qu'il peut tendre la main ; il a recu le bapte"me de la pauvrete. II a epouse, au moins en symbole, la dame de ses. pensees . Cette fois encore, il choisit librement la forme de son initiation. L'experience de la pauvrete peut sembler n'tre qu'un jeii. Elle eut sans doute dans 1'esprit de Frangois une signification, une importance capitales. II rentre a Assise, non point comme il en est parti. Le premier pas est fait dans la vie nouvelle. L'acte par lequel il s'est accompli a le caractere d'une epreuve. Qu'on n'oublie pas que cet homme qui mendie, c'est celui qui, bier encore, faisait etalage de sa richesse, attachait toute sa vanitS au souci de paraitre. On mesurera ainsi combien fut dure la contrainte qu'il s'imposa. L'experience de la pauvrete fut aussi celle de rhumilite. Bien plus tard, il.dira a ses freres que cette autre pudeur est sainte qu'on eprouve en mendiant, sans pour cela reculer d'un pas .
Frangois n'a plus recule. II est alle enfin jusqu'au bout de ses intentions. II a mesure la solidit6 de ses desirs.
En apparence, rien n'est change. Comme auparavant, Frangois s'adonne aux meditations solitaires ; il passe des heures en priere, demandant a Dieu de 1'aider a attemdre a cette vie parfaitement chretienne qui est alors son grand souci. On a 1' assurance qu'il vit egalement, vers cette meme epoque, 1'eveque Guido d'Assise qui le conseilla peut-etre, sans que Francois s'en fit un guide.
Mais une seconde epreuve, plus apre en verite, va lui etre imposee. II ne suffit pas de frequenter les pauvres, ni meme de s'identifier a eux. II est de pires miseres que celles des mendiants ; il est de plus tragiques destinees. Frangois devait bientdt 1'apprendre. Un jour qu'il se promenait dans la campagne ombrienne, le cheval qu'il montait se cabra tout a coup, et le jeune homme vit devant lui, sur le chemin, un lepreux qui tendait la main. II avait to'ujoufs fui ces malheureux par crainte et par degout. Or, ce jour-la, une sueur froide 1'inonda, car il se souvint au meme instant de la voie qu'il s'etait tracee, de 1'exemple qu'il tenait du
Christ, de cette volonte, qui etait sienne, de ne plus ceder aux impressions de ses sens, mais d'etre maitre de ses actes, de faire triompher la raison sur 1'instinct.
Frangois mit pied a terre. II alia au lepreux, deposa son aum6ne dans la main tendue et, se penchant. sur elle, la baisa. Cela fait, il remonta en selle, tourna bride et partit au galop entre les oliviers et les champs verts, le cceur souleve d'une ivresse debordante, d'un grand cri d'esperance qui semblait jaillir'du ciel mSme.
Temoignage He respect envers le malheureux, ami de Dieu, ce baiser au lepreux eut souvent, au moyen age, une valeur symbolique qui ne saurait faire oublier, cependant, 1'effort de volonte qu'il implique. II fut pour Francois un temoignage nouveau de cette vaillance par laquelle il esperait se montrer digne de son amour.
II etait d&sormais lib&re de ses repulsions comme de ses desirs. L'etre de chair cdait a la volonte de 1'esprit. Et, cette fois, la joie venait le visiter, car il avait la certitude de pouvoir enfin accomplir ce qui, bientot lui serait demande.
Le lendemain, .il prit la" route qui menait a I'hdpital des lepreux et, tous les jours suivants, il les visita, d6posa ses aumones et baisa les effroyables mains rongees de plaies.
Nous yoici parvenus au terme de ce que Ton pourrait appeler le noviciat de Francois. La puissance de son amour pour Dieu lui a permis le plus difficile des triomphes, le triomph,e sur soi-meme.
Le temps d'epreuve toiiche a sa fin. Frangois le sent, le sait. II attend maintenant, non plus le signe, mais 1'ordre. II prie.
Ne plus douter ! Etre sur deja de soi-meme, de la mission pour laquelle on est ne ! Quelle paix doit descendre a present sur Frangois apres ,de si longs mois d'angoisse, d'incertitudes, de vains efforts !
II ne reste done qu'a attendre, a prier. L'attente ne sera ni vaine, ni longue. Un jour, dans la chapelle de Saint- Damien, pour la premiere fois Dieu va se manif ester a lui. Ce ne sera plus une voix de songe qiii dictera a Frangois sa conduite, mais la voix me 1 me du Seigneur. Ablme" dans 1'extase devant le Crucifix de Saint-Damien, Frangois regoit enfin 1'ordre divin :
Va, Frangois, et reconstruis ma maison, car elle est toute proche de s'6crouler !
Une voix lui a parle\ Sans doiite, il eut etc seul a 1'entendre si d'autres hommes se fussent trouves la. Cette mission est une tache obscure ; c'est peut-etre aussi une nouvelle 6preuve.
Frangois la regiit en son coeur, simplement. II jeta un regard autour de lui et fut, soudain, p6n6tre de la grande piti6 de cette eglise. Alors, il pensa, avec la foi qui 1'animait, avec la conviction, avec l'61an qui est en lui si prompt, si geneYeux : Je reconstruirai la maison de Dieu !
II sortit de Saint-Damien, deja pret au travail. Au seuil de la chapelle, il rencontra le vieux prelre et lui remit une piece d'or pour qu'une lampe brulat, d^sormais, devant 1'image du Christ.
En montant le chemin qui menait a Assise, il reflSchit au moyen de restaurer la chapelle. Sa premiere mission lui est confine. II sera 1'ouvrier de Dieu, le batisseur d'eglises. Get humble labeur ne le degoit pas. II ne se juge pas digne d'une ceuvre plus haute que celle-lik : amasser des materiaux, prendre dans ses mains la pierre et le mortier, clever le temple. Donner un asile au Seigneur, n'est-ce pas une tache qui vaille d'etre accomplie ?
Frangois ne s'est pas attarde a m^diter sur la parole du Christ. II est toute jeunesse, c'est-a-dire toute ardeur et toute foi. II ne s'est pas souvenu de ce gui est 6crit dans 1'Evangile : Je vous ai dit ces choses en similitudes . II a pris a la lettre 1'ordre divhi. II saura, bien plus tard, qu'il s'agit d'une toute autre mission : de relever 1'Eglise ellem$me et non seulement les murs de ses temples.
Mais il est bon qu'il ait etc d'abord 1'ouvrier, avant de devenir I'ap6tre. Pour 1'avoir lentement p6n6tr6e, il n'en accomplira que mieux son osuvre.
Pour 1'instant, tout empli d'un zele genereux, il va rebatir une chapelle. Mais 1'argent qu'il possede n'y suffira jamais. En demander a son pere ? II n'en a ni le temps, ni 1'audace.
Rentre a la maison paternelle, Frangois charge sur un cheval plusieurs rouleaux de drap et part sans plus tarder pour Foligno ou, ce jour-la, se tenait le marche. II vend a bon prix, non seulement le drap, mais le cheval, puis revient en hate a Assise pour deposer la recette dans les mains du vieux pretre.
Celui-ci se garda bien d'accepter un don si genereux. II connaissait le pere et le fils Bernardone, la fortune de 1'un, les extravagances de 1'autre, et il craignait justement quelque tour du jeune prodigue.
L'argent fut cache dans un coin de la chapelle, mais Frangois decida de demeurer a Saint-Danaien en attendant le retour de son pere.
Bien lui en prit. Pietrb de Bernardone n'entendit pas du tout etre vole au benefice de la divinite. Quand il sut 1'affaire, il entra dans une belle colere, et s'en fut tout droit a Saint-Damien pour reclamer son fils et son argent. Le premier, blotti derriere 1'autel, ecouta gronder Forage sans oser se montrer. Quant a la bourse, elle fut remise par le vieux pretre a son proprietaire qui dut rentrer sans autre butin.
Un mois passa. Frangois, ravitaille en secret par sa mere, vivait a Saint-Damien une vie d'ermite. Mais il recommenga bientot de courir les ^chemins, toujours en quete de quelque idee nouvelle qui lui permettrait enfin de restaurer la chapelle. Devenu pauvre, il se voudrait riche. II erre, desespere, au milieu des contradictions et des malentendus. De Saint-Damien, il descend vers la valise. II trouve la chapelle de la Portioncule dans un pareil etat de delabrement. II ne peut, helas ! que tourner autour, en
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pleuranl sur les-souff ranees du Christ, sur le paganisme du temps present et, par surcroit, il est probable, sur son manque d'ingeniosite. Est-ce ainsi qu'il accomplira la mission que Dieu lui-meme lui a confiee ? II ne comprend pas que Ton puisse rebatir sans pierre et sans mortier. II. ne saisit pas encore le sens des paraboles. II n'entend que le langage humain.
En decouvrant la splendeur de Dieu, il decouvre aussi sa meconnaissance parmi les creatures, 1'indifference qu'elles lui temoignent. La grandeur de sa foi lui montre plus cruellement la tristesse des eglises vides, des murs ,en ruines. Decouvrir la souffrance de ce .que Ton aime, c'est connaitre beaucoup d'amour et davantage encore de souffrance. Pour Frangois, ce sentiment s'augmentait de 1'habitude qu'il avait prise de depenser sans compter. A present que sa generosite peut devenir acte de bien, il ne lui est plus possible de donner. II n'a pas abdique tout gout pour la richesse, pour le luxe, ni pour 1'or. Mais ce n'est plus pour lui qu'il les reclame. II veut honorer Dieu, reparer le temple, couvrir ses autels des plus brillantes parures.
Va, Frangois, reconstruis ma maison ! Et voici qu'il tourne en se lamentant, invitant les passants a se lamenter avec lui. Mais tant de larmes ne boucheront pas les trous des murs, ne tisseront la moindre nappe d'autel.
Alors, puisque Dieu est si miserable en ses eglises, Frangois veut etre plus miserable encore. II n'est pas de haillons assez sordides pour le vetir. Dame Pauvrete 1'aidera a temoigner de son humilite.
A-t-il renonce a accomplir 1'ordre divin ? Las d'errer dans la vallee, il remonte enfin a Assise et se dirige vers la maison paternelle. Peut-etre va-t-il tenter une derniere demarche pour sauver" le temple du. Seigneur et sa propre mission ? II va, sans voir autour de lui, plonge dans 1'amertume. Mais les passants s'etonnent et s'arretent. Les gamins lui font escorte. Les apostrophes et les quolibets commencent a pleuvoir. Des jalousies se reveillent, de vieilles rancunes s'assouvissent. Voici le plus riche bourgeois
DEVENIll UN 1IOMME LIBRE
d'Assise devenu semblable au mendiant ; le plus brillani jeune homme de la cite aussi repugnant qu'un lepreux ! Parce qu'il est pauvre et faible, on 1'injurie. Des gamins mi jettent des pierres, souillent d'immondices sa robe d'ermile. On fait d'autant plus de tapage autour de lui qu'il semble absolument ne rien sentir, ne rien entendre.
Le bruit attire sur le seuil Pietro de Bernardone. G'est un fou que les gamins poursuivent , lui dit-on. Alors, il regarde de toute son assurance, en sa securite d'bonnete marchand. Lorsqu'il reconnait son fils dans cette epave, un frisson de honte et de colere le parcourt de la tete aux pieds. Ce visage amaigri par les pleurs, ces yeux d'illumine, cet etre devenu la risee d'Assise, c'est le fils sur qui, jadis, il a mis tant d'espoirs, tant de legitimes ambitions I
...II bondit sur la place, ecarte les gamins, empoigne Frangois par 1'epaule avec une force decuplee par la colere. II le traine jusqu'a la maison, ouvre la porte de la cave et 1'y enferme a double tour.
Pietro de Bernardone a souvent ete depeint et juge avec une severite bien injuste , dit Joengersen. On s'est servi de ce theme du pere bourreau, comme celui de la jeunesse dissipee, pour rehausser aux yeux de certains le prestige de Frangois. Ce sont la de pietres moyens po-ur une destinee dont la grandeur n'a nul besoin d'abaisser ce qui 1'entoure, ni son propre passe.
Pietro de Bernardone aimait ses enfants. Frangois comme Angelo. II fut sans dpute bon pere. S'il fit preuve, parfois, d'une severite excessive, il faut dire aussi que, de son point de vue de pere, il avait quelque raison de perdre patience. La saintete, pas plus que le genie, n'est affaire d'heredite. Si Frangois fut un saint et voulut vivre tel, son pere ne 1'etait pas. ,
II cut 1'ingrat honneur d'engendrer un fils dont le royaume, non plus, n'etait pas de ce monde . La terre n'est pas faite pour les surkommes. Ceux que la Providence nous envoie ne peuvent accomplir leur tache, qui est
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de devoiler a nos yeux un peu du secret qu'ils detiennent, sans enfreindre leur condition humaine, sans faire parfois craquer les liens que tissent autour d'eux, comme pour chacun de nous, les affections, les ambitions, les espoirs. Ces d^chirements qui les liberent, d'autres en ressentent plus douloureusement la brisure. C'est 1'enfant qui crie au seuil de la vie. Ce n'est pas lui qui souffre. Ne taxons point d'ingratitude, de betise ou d'aveuglement, ceux qui ont v6cu a 1'ombre des genies, qui leur ont donne la vie ou qui les ont entoures de tendresses maladroites, d'affection vaine, d'exigeant amour. Us ont vu 1'homme avec leur co3ur humain sans comprendre parfois que les limites des grandes anies sont au dela des n6tres, et que leur destinee ne se realise pas a la mesure des sentiments, mais a celle de la pensee. Peut-on s'etonner qu'ils ne soient a la taille de ceux qui les eclairent et que leurs exigences ne soient celles de leur condition ? Comme on absout le genie d'etre souvent inhumain, il convient de pardonner aux peres, aux meres, aux epouses, aux amis, ce qu'il est trop aise de qualifier de manque de grandeur. Us ont souvent raison sentimentalement. C'est le seul point de vue d'ou Ton puisse les juger. Peut-etre memae est-il necessaire que le predestine soutienne, au moment que'le genie s'eveille, cette lutte, ce combat, ou s'eprouveront la force de sa vocation, la puissance de son art ou de sa foi.
Bernardone etait d'autant plus pardonnable que la vocation de Frangois restait chose toute personnelle, que rien n'avait encore revele au dehors la grace dont Dieu le comblait. Les peres d'enfants prodiges ne croient pas toujours au g6nie de leurs fils, meme sur la foi . de leurs ceuvres. Frangois n'apportait meme pas pareil temoignage pour sa defense.
Pietro de Bernardone ne fut pas le bourreau, il fut au contraire le dernier lien, le plus sacre, sans doute, pour Frangois. II fallait pourtant que celui-ci s'en detachat afin de rejoindre Dieu, le Pere qui est aux cieux .
Le marchand drapier eut m6rit6 d'etre appele au
sens du xvn* siecle un honnete homme . II paraissait habile a son commerce, soucieux de sa famille, de la prosperite de sa inaison et de 1'avenir de ses enfants, non depourvu de gout ni de culture.
II eiait legitime que Frangois, son fils ame, lui inspirat quelque ambition. Bernardone ne lui menagea ni les facilites que donne la fortune, ni le choix de sa carriere. II se preta avec une complaisance de bon pere a ses fantaisies, pensant qu'il faut que jeunesse se passe . Fut-il bon chretien? La chose est jnoins sure. L'eut-il ete davantage? II aurait contrarie la vocation de son fils en en faisant un clerc, en le conduisant vers quelque monastere, avant que Frangois ait eu la force et le courage de forger son prd)pre avenir. Pouvait-on demander a cet heureux marchand de laisser son enfant s'enfoncer dans une existence dont les eveques eux-memes dirbnt plus tard qu'elle est menacee de finir dans le brigandage ? II est ais6 de juger quand les siecles ont tout revele ; mais pour Pietro de Bernardone, il fut moms coupable d'aveuglement que d'affection.
En tout cas, si Ton ne peut affirmer que Pietro fut un bon pere, il est certain que Frangois fut un mauvais fils. Le premier se conduisit comme il convenait a un pere. Le second, au contraire, ne temoigna qu'ingratitude, ne fit preuve que d'indiscipline. Est-ce a dire qu'il cut tort ? Chacun avait raison, mais il etait entre eux cet abime qui separe le simple mortel de 1'elu. N'attendons pas des saints qu'ils aient le respect des conditions, des lois humaines. Le Christ lui-meme 1'a prouve en disant de sa mere : II n'est rien de commun entre cette femme et moi . Mais ne demandons pas a ceux qui les entourent de saisir les secretes raisons d'une telle durete.
Frangois, triomphant de soi-meme, allait maintenant entamer le dernier combat, celui qui le dresserait contre Thomme a qui, jusqu'a present, il devait tout, c'est-a-dire contre sa famille, contre sa mere, contre son propre cceur. II lui restait a briser ce dernier lien, le plus sensible et le plus fort. .
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A la premiere absence de Bernardone, la tendresse maternelle entr'ouvrit la porte de la voliere, qui n'etait une voliere que par 1'oiseau qu'elle abritait. Et celui-ci prit son vol le plus simplement du monde, n'ignorant pourtant pas sur qui retomberait la colere paternelle. II revint a Saint- Damien comme a un nid.
La persistance de ce qui paraissait une folie aux yeux de Bernardone, autant que sa dignit6, inciterent cette fois le marchand drapier a user d'autres moyens Ne voulant plus tenter une demarche personnelle aupres du pretre de Saint-Damien, il s'adressa aux autorites judiciaires pour sommer son fils de rentrer a la maison Le heraut de la vilfe s'en fut done a Saint-Damien. Frangois le regut luimeme par cette admirable parole :
De par la grace de Dieu, je suis maintenant devenu un homme libre et ne me juge plus tenu de cpmparaitre devant les consuls, . puisque je n'ai plus d'autre maitre que Dieu.
Voici done le mot de la rupture definitive. D'elle depend, pour Frangois, la conqu6te.de la liberte dans sa soumission au Seigneur. Je suis maintenant un homme libre... II ne s'agit plus d'une contradiction, mais d'une condition. Frangois est libre devant les hommes dans la mesure ou il est 1'esclave de Dieu. C'est une parole aussi profonde et aussi fiere que celle du Christ : Mon royaume n'est pas de ce monde .
Cette liberte, ce detachement des choses d'ici-bas, voici des mois que Frangois en poursuit la difficile realisation. Un a un, tous les liens sont tombes qui le retenaient aux plaisirs du mo tide, aux prestiges de la gloire, a la vie facile, a ses propres desirs, a ses affections meme. II s'est libere de tout ce qui attache 1'homme a sa condition, les instincts, les sentiments, les biens. Je suis mainlenant devenu un homme libre... Lui peut parler de liberte .qui n'est plus soumis a aucune puissance humaine, qui est hors de toute atteinte...
Mais Pietro de Bernardone ne se contente pas de cette
belle reponse. II en tient pourtant compte en renvoyant sa demande devant les autorites ecclesiastiques. Or, 1'eveque Guido connaissait bien Frangois. II commengait de soupgonner sous sa perseverance une vocation qu'il ne convenait guere d'entraver. II n'etait pourtant pas possible d'econduire un homme aussi honorable que Bernardone. Une tentative de reconciliation pouvait neanmoins sauver les apparences. Elle cut lieu, sur I'initiative de 1'eveque, devant une assemblee de notables et la foule curieuse massee sur la place de Sainte-Marie-Majeure, ou ces jugements etaient rendus.
Sans dissuader Frangois de sa mission, Guido lui conseilla de rehdre a son pere 1'argent qu'il avail sans doute emporte. Frangois pensait a ses chapelles. Bernardone, a la.vue de son fils, maltrisait a grand'peine une colere grandissante. L'entetement de Frangois, refusant d'abandonner un genre de vie qui n'etait a ses yeux que stupide folie, 1'exasperait de plus en plus. II ne sut garder le calme jusqu'au bout et laissa echapper vehementement les reproches, l'amertume dont il souffrait. A ce moment, ils etaient tous deux tortures, non par la haine, mais par leur tendresse.
Frangois ecouta quelques secondes, immobile. Puis il entra dans une autre salle du Palais d'ou il revint bient6t completement nu, n'ayant garde que son cilice autour des reins. II jeta aux pieds de son pere sa bourse et ses habits et, dans le silence, d'une voix tremblante d'emotion, prenant la foule a temoin, il s'ecria :
Ecoutez, tous, et comprenez ! Jusqu'ici j'ai appele Pierre Bernardone mon pere. Mais en ce jour, pour servir Dieu, je lui rends tout, ces vetements et cet 6r qu'il reclame. Et desormais, je ne dirai plus : Mon pere Bernardone, mais : Notre Pere qui etes aux cieux...
Ce geste, qui nous parait extraordinaire, est bien dans le ton du symbolisme violent et profond qui commengait de fleurir sur les pierres des cathedrales. II marque, dans la destinee de Frangois, la premiene cime atteinte, celle du
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depouillement absolu, d'un depouillement qui n'etait pas seulement corporel, mais moral. II fallait ce geste dernier, ce refus, pour que Frangois devint le veritable epoux de dame Pauvfete, pour qu'il fut enfin un homme libre . Avec ses vdtements, il avail arrachS tout ce qui tenait encore a lui, du passe. II etait nu et denue comme a sa naissance. C'etait, en vSrite, une autre naissance.
L'eveque revdtit Frangois de son propre manteau, puis il I'embrassa.
'Bernardone ramassa les vetements, 1'argent, et quitta le parvis sur cette derniere humiliation.
On trouva a 1'eveche un vieux manteau de jardinier. Frangois 1'echangea contre celui de l'6veque. Avant de s'en vetir, il dessin/a sur le dos, a la craie, une grande cro-ix.
II ne.vit pas la foule qui s'ecartait sur son passage, les visages curieux, tant de corps penches, tant d'ames saisies. II s'en fut par la route qui mene vers la montagne. Les t6moins n'oserent le suivre. Dans le poudroiement du soleil, ils ne distinguerent bientdt plus qu'une croix blanche dansant sur le chemin.
CHAflTRE IV
L'OUVRIER DE DIEU
II construisa.it veritdblement un autre Edifice, ou commencait a. le consfruire, un edifice qui etait bien souvent tombe en mines, mats jamais assez pour qu'on ne le put pas relever.