‹ St. François d'Assise, le génie de la liberté [microform]Chapitre 5 sur 25 · G.-K. CHESTERTON · texte numérisé non relu

G.-K. CHESTERTON

C'est ici que commence la veritable vie de Frangois. C'est a partir de ce moment qu'il va realiser son ceuvre.

Le poete et 1'amoureux vont faire place au createur, au batisseur d'un nouvel 6vangile. Pour cela, Frangois se mettra simplement a vivre. Sa vie deviendra creation. Elle va determiner des 6venements, organiser une influence. Frangois engendre son propre personnage. II cree sa propre legende. Qu'on imagine Cervantes devenu don Quichotte, Shakespeare incarnant Hamlet...

Frangois a, maintenant, pris conscience de la mission qu'il doit assumer. II a mesure son pouvoir de la mener a bien. Mais il ne se contentera pas de modeler son ceuvre, de la former de 1'exterieur. II va s'installer en elle. II devient elle-meme. Sa vie est son O3uvre dans toute 1'acception du mot, et c'est d'elle que naitra toute 1'histoire franciscaine. Dans le testament qui est aussi la regie definitive des freres, Frangois n'eut qu'a center sa vie et celle

de ses compagnons pour dieter a ses heritiers spirituels leur role et leur devoir.

Souvent la vie des grandes ames suit une courbe parallele a celles que dessinent leurs oeuvres. Mais vit-on jamais une vie devenir une oeuvre ? C'est exactement le cas pour celle de Frangois. L'elan-spontane qui le portait jadis a realiser ses plus folles imaginations le jette aujourd'hui aussi impetueusement dans sa tache de renovateur de 1'ideal chre'tien. II s'y maintiendra, sans defaillance, jusqu'a la mort.

II semble done que Ton puisse, sans aucune consideration philosophique, par le simple recit, par le conte de sa vie active, degager le sens et la portee de sa mission.

C'est en cette vie et autour d'elle, mais la seulement, qu'il faut chercher la veritable image de Frangois et la base profonde de 1'ordre franciscain. Tout ce qui devait ensuite en decouler, s'epanouir, se propager, a ses ratines dans Tame du fondateur.

D'autres out defini, a la lumiere*de la theologie, les origines du mouvement franciscain, son influence sur Fepoque et dans le monde. Peut-6tre n'y eut-il la que le prodigieux rayonnement d'une ame dont, aujourd'hui encore, nous sommes eclaires.

Pour nous, considerons le jeune Frangois au seuil de son destin, ce jour d'avril 1207, nu sous son manteau de pauvre, et, comme un pelerin, partant pour la montagne. . Un geste significatif vient d'etre accompli, 1'un des trois ou quatre gestes qui marqueront les Stapes capitales de sa vie.

II fallut sans doute a Frangois un certain effort po-ur arracher de ses epaules les vetements qui le couvraient, pour se depouiller enfin, tout entier, de son passe. II a fait a Rome 1'experience de la pauvrete ; il a vecu mediocrement a Saint-Damien ; il s'est vetu de haillons. II a pu croire a sa pauvrete devant le Seigneur. La scene du tribunal vient de lui montrer de combien de chaines il etait encore charge, combien de liens entravaient son elan. Ne

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sentait-il done pas le poids des affections, des souvenirs, des habitudes ? S'il a fremi d'indignation, ce ne hit pas seulement centre son pere, mais aussi contre lui-meme. Comment pouvait-il invoquer la pauvrete, quand il viyait encore dans 1'ombre de son passS, a I'abri de ses biens ? II a dScouvert ce jour-la la pauvrete vraie, la pauvrete" du corps et celle de 1'ame. II a fait le geste qui le depouille devant les hommes ; il a dit les paroles qui le depouillent devant Dieu. II a rompu toute amarre. Le voici, enfin libre, n'appartenant qu'a Dieu.

Nous qui sommes les esclaves de nos tendresses, de nos joies, de nos passions, de nos r&ves, pouvons-nous comprendre que Frangois avait enfin cess6 d'etre 1'esclave de soMiieme ? II etait tout a'fait nouveau dans le monde. II touchait a peine aux choses, aux pierres du chemin. II allait devant lui yers la montagne, c'est-a-dire vers le ciel, le plus haut.qu'il pM aller.

II ne s'est pas dirige vers ces - refuges ou, depuis des mois, attendant un .message, il apprend a jM^ier. II n'est pas al!6 vers la chapelle de Saint-Damien, non plus que vers son ermitage familier. II n'est plus besoin pour lui de refuge. Le temps des doutes est r6volu. La vie commence en lui, la vraie vie. Alors, plein d'allegresse, il se^met a chanter...

Ainsi, commenga-t-il son oeuvre. Partir et chanter sont les deux premiers actes qu'il accomplit au service du Seigneur. A 1'instant ou il devient, vraiment, le fils de Dieu, il ne se jette pas "a genoux pour prier. II marche en chantant ; et toute sa vie il continuera ainsi de marcher et de chanter. Frangois est le grand lyrique du christianisme. II a senti et exprim6 toute la joie de la vie chretienne. II ne convient pas qu'un serviteur de Dieu dohne aux hommes le spectacle de la tristesse ou du trouble , dira-t-il plus tard. Sur le chemin qui 1'eloignait d'Assise, sa marche avait sans doute la legeretS d'une danse. Comme son chant, elle temoignait de son allegresse.

Pourtant, depuis longtemps, depuis la convalescence

qui le vit insensible aux beauts de la nature, Frangois vivait dans 1'inquietude, dans la douloureuse incertitude d'un destin qu'il espSrait grand, mais qui lui demeurait cache. Par 1'appel du Seigneur, et son propre noviciat, il s'est approche peu a peu de ce d6pouillement en quoi il salt trouver maintenant sa voie. II est prt a 1'action.

Des lors, il semble que sa vie reprenne cours. Apres une longue p6riode d'inquietude, Frangois retrouve la splendide joie de vivre, plus belle encore d'en savoir le secret. II a fini de soupirer, de craindre, d'etre seul. II est plein de confiance et de joie. II est maintenant gris6 de ce parfait amour si longtemps convoite. II s'est rendu digne d'etre 1' enfant de Dieu.

A mesure qu'il s'eloigne d'Assise, il s'eloigne aussi de ce passe d'inquietude, de ces liens qui le tenaient en laisse. - II se detache definitivement de tout ce qui, jusqu'alors, 1'a entourej guide et forme. C'est comme s'il se detachait de soi-mlme, comme s'il renaissait au monde. Meprisant ce qu'il a laisse, il va joyeusement a la rencontre d'une vie nouvelle. En quittant Assise, son foyer et ses amis, il ne sent nul regret, mais au contraire il Sprouve, pour la premiere fois, dans cet abandon, par ce depouillement, le sentiment on pourrait presque dire la sensation de la liberty.

Maintenant, il marche en chantant. Et pour chanter sa joie, il n'a point choisi d'autres chants que ceux dont il aimait naguere les vers courtois. II chante les chants des troubadours en cette* belle, langue provengale qui berga son enfance. A 1'instant mdme de sa liberation spirituelle, Frangois retrouve 1'echo de son insouciante jeunesse. Preuve nouvelle qu'il ne la desavoue pas, qu'elle ne fut pas coupable, mais seulement ignorante de I'id6al vers quoi elle tendait. II imposa silence a son all6gresse naturelle tant qu'il n'eut pas la revelation de sa tache. II a voulu puiser dans la contrainte sur soi-meme, dans 1'acheminement vers la pauvrete, la dignite de son amour. Mais il

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salt, desormais. II a vu le visage de 1'Aime et il comprend que sa joie d'enfant 6tait-d6j& une priere.

. Ce chant sur le chemin comble I'amertume des annees incertaines. Frangois, conscient de son destin, commence a le r6aliser.

Douceur d'avril promise aux vagabonds. Les oliviers bruissaient comme line pluie d'argent. Dans le creux des taillis que le soleil ne touchait pas, la rosee printaniere tremblait encore. Des cris d'oiseaux eperdus de lumiere montaient tout droit dans le silence. La voix de Frangois s'y meHait, moins haute, mais aussi pure.

Quand 1'ombre du pelerin commenga de grandir, les champs avaient cesse. Le sentier rocailleux courait parmi des terres rougeatres plantees de genets et de chenes nains. Frangois gravissait les pentes du Subasio. II ne lui suffisait pas de marcher. II lui fallait encore s'elever.

II n'avait sans doute pas, en partant, le moindre id6e d'un but. II convenait pourtant de partir, d'aller vers ces hautes terres hantees par les nuages bien plus que par les hommes. II y a, dans cet elan, quelque chose de puissamment significatif . Ce n'est pas par hasard que Frangois a pris le chemin de la montagne. En gagnant ces domaines de la solitude, il sent qu'il s'approche de Dieu dans 1 la mesure ouil s'eloigne des hommes.

Peut-etre aussi cherchait-il son Sina'i ? Mais une aventure qui, pour tout autre, eM 6te ridicule, va marquer son ascension. Celle-ci n'en sera pas troublee.

Comme il atteignait le col, trois brigands sortirent d'un fourre et s'enquirent de cet Strange voyageur. Frangois considera ces gens de mauvaise mine, les premiers qu'il rencontrait sur le chemin de sa nouvelle vie. Peu lui importait qu'ils fussent brigands ou seigneurs. II repondit avec dignite : <( Je suis le herfitit du grand roi . L'histoire ne dit pas comment ils accueillirent cette annonce, ni s'ils

fouillerent le pelerin, auquel cas la fouille fut aisee, Frangois n'ayant que son manteaii pour tout bagage, mais il est sur que les brigands empoignerent 1'infortune Francois, 1'un par les epaules, 1'autre par les pieds, et 1'envoyerent a la volee dans un creux de neige. Un si pietre voyageur ne valait pas la peine d'etre assomme.

Frangois, grelottant, eut toutes les peines du monde a sortir de son trou. II y parvint enfin, secoua la neige qui couvrait son manteau et, reprenant son chant, poursuivit sa route. "

Cette rencontre imprevue n'a rien change a sa disposition d ? esprit, a son admirable insouciance. II continue d'aller, parfaitement ignorant, parfaitement indifferent de la fagon dont il pourra, ce soir, manger et dormir. II s'est confie a Dieu. II va en paix.

Deja, il suit a la lettre le commandement de Jesus a ses ap6tres : N'emportez rien pour votre route, ni baton, ni sac, ni pain, ni argent . Mais ce qui est mieux encore que d'observer scrupuleusement cette parole, c'est de se sentir, malgr6 cela ou plutot a cause de cela, en pleine quietude. Frangois est comme 1'oiseau ; tres simplement, il laisse a la Providence le soin de subvenir a ses besoins. II est presentement, dans son allegresse et sa foi, Thomme d'avant la faute. Cette euphoric ne sera qu'ephemere, mais il est beau que Frangois 1'ait vecue, qu'il ait ete, au moins pendant un instant, la parfaite creature du Seigneur.

Quand le soir vint, il trouva un couvent sur sa route.,

II avait atteint le sommet de la montagne, la ou ne regnent guere, en cette premiere saison, que le roc et la neige. C'etait un couvent perdu, sans ressources. L'hdte inconnu ne fut pas trop bien accueilli. (( Durant plusieurs jours, conte Celano, il servit d'aide a la cuisine, couvert seulement d'une chemise grossiere, et r6duit a convoiter les eaux grasses pour s'en nourrir.

Le lendemain, le jeune pelerin reflecl^it en epluchant des carottes. Son destin n'Stait pas de vivre ainsi, entre des murs sombres, dans la montagne. Ouelques jours

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apres, il reprit sa route et descendit vers Gubbio ou vivait un de ses "anciens amis. II voulait obtenir de lui un vetement d'ermite, robe, ceinture et sandales et, ainsi v6tu, retourner a Assise. .

Les quelques jours passes au couvent de la montagne ont calme son ivresse. II a fait un retour sur les evenements qui 1'ont mene la et, probablement, il s'est rendu compte qu'il a fait tout ce qu'il devait faire, sauf 1'essentiel : suivre Tordre de Dieu : rebatir I'dglise de Saint-Damien. Maintenant, pauvre et libre selon son desir, il va se mettre a 1'ceuvre divine. II a son plan deja muri. S'il s'attarde quelques jours a Gubbio pour soigner les lepreux, il est deja tout entier a sa t&che de batisseur d'6glises...

L'elan qui 1'a porte vers la montagne le ramene maintenant vers Assise, vers la douce petite ville qu'il quittera souvent, mais vers laquelle inlassablement il reviendra, fidele, meme quand la mort sera deja sur lui. Ce qui importe, ce n'est pas le voyage, c'est 1'instant du depart, le geste qui, du mfime coup, libere des servitudes mediocres et precise la force de liens qu'on ne soupgonnait pas. Entre Assise et Frangois, il en etait de bien tenaces pour qu'il revint toujours aux lieux de son enfance, bien qu'il eftt laisse ses amis, oublie ses souvenirs, renie son pere. II etait deja, il fut vraiment, Frangois d'Assise.

line phase nouvelle va s'ouvrir dans sa vie. On pouvait croire, apres la scene du tribunal, qu'il partait a la conquete du monde, en soldat du Christ. Mais cet elan impetueux ne pouvait avoir que la duree d'un geste. II n'etait pas moins necessaire que Frangois 1'accomplit. Desormais, il etait delivre de ses affections et de ses biens. II est contradictoire, en apparence seulement, qu'ayant jete ses habits, il sollicite de son ami de Gubbio une robe d'ermite et une paire de sandales; qu'ayant renie son pere, il appelle ensuite sur lui la benediction d'un mendiant d'Assise pour Jeter a

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Bernardone cette cruelle apostrophe : Vois-tu, voici que Dieu m'a donne un pere qui b6nit pour me tenir lieu de toi qui maudis ! Les choses n'ont d'importance que par le prix qu'on y attache. Frangois pouvait tres bien, d6sormais, se passer de robe et de paternit6. S'il reclame Tune et 1'autre, c'est peut-etre par humilite, parce qu'il veut encore se montrer devant Dieu un pauvre homme. II a maintenant une ceuvre a accomplir, obscure en elle*mme, grande par son esprit : rebatir des eglises, etre le magon du Seigneur, construire la maison de Dieu. II ne serait pas question pour Frangois, meme s'il avait 1'argent n6cessaire, de faire restaurer Saint-Damien. C'est une tache qu'il lui appartient de remplir. II n'y faillira pas. Pour avoir aid6 jadis a clever des remparts, il saura fort bien batir des eglises. Dans sa surprenante destined, il importe qu'il ait 6te magon, qu'il ait tenu entre ses mains ces pierres tailless qui furent, en son temps, la forme la plus parfaite, la plus haute, la plus durable de la priere. II a suivi la trace des humbles artisans qui 6rigerent au moyen age tant d'admirables temoignages de la foi du monde. II a continue leur ceuvre, transmis par l'61an de son exemple le message regu de Dieu : Va, et reconstruis ma maison ! Par toute 1'Europe ses freres s'egailler.ont demain, et TexpSrience qu'ils apportent fera lever vers le ciel une foret de clochers, symbolisant la plus belle union de la beaute et de la foi, de la matiere et de 1'esprit.

Mais, pour batir une eglise, il ne suffit pas d' avoir des bras, il faut encore avoir des pielres. Rentre a Saint- Damien, Frangois errait en vain dans la campagne environnante. Aucune carriere ne se creusait devant ses pas. II ne perdit pas trop de temps, nSanmoins, a attendre 1'impossible. Dieu lui a donne un ordre. Ce n'est pas a Frangois maintenant d'esperer un miracle.

Un beau matin, il quitta la chapelle et remonta vers Assise en mdme temps que .le soleil. Dans les petites rues qui menent a la place, la foule se pressait deja vers les 6ventaires des marchands. Une belle lumiere elincelait sur

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les soieries, dorait les fruits et les primeurs^. A travers les cris et les rires montait la premiere odeur des tilleuls.

L'arrivSe de Frangois ne manqua pas d'attirer 1'attention des curieux. Depuis beau temps deja le fils de Bernardone avait pris, dans Assise, un visage le"gendaire.

Suivi discretement par les regards de ceux qui 1'entouraient, Frangois, cependant, avisait un espace libre entre les etalages. Drape dans sa robe d'ermite, il promena son regard sur la foule. II etait attentif et grave comme s'il allait precher. Un cercle se formait. Les badauds, bouche bee, attendaient la harangue.

Alors le front du -jeune homme s'eclaira. Le bras en demi-cercle, la tete un peu penchee, grattant de la main une corde imaginaire comme s'il preludait sur la viole, il se mit a chanter.

C'etait un chant de fine allegresse, celui-la meme qu'il chantait en gravissant le mont Subasio.

Un moment de stupeur passa sur 1'assemblee. Quelques rires fuserent, bient6t suspendus. On ecoutait.,.

Ce chant de troubadour avait du charnie. Les auditeurs n'en comprenaient pas les paroles car Frangois, comme de coutume, chantait en frangais ; mais sa voix portait a travers la place en de"pit des cris des canards, des appels des marchands. Tel un jongleur venu de France, le chanteur rythmait la melodic de la t^te et du pied. Son allegresse semblait croitre en meme temps que son chant.

Le bon peuple jouissait de ce divertissement imprevu, mais il acquerait cette fois la certitude que le jeune Bernardone etait fou. Le nouvel apdtre que d'aucuns avaient deja vu en lui, apparaissait pour le moment, aux yeux de tous, sous le ciel de Dieu, bien plutdt comme un clown que comme un saint. Une telle methode ne serait pas, aujourd'hui, mieux comprise.

Frangois, pourtant sur de lui-meme et de sa cause, chantait avec une ardeur enthousiaste. Une harmonie montait de sa fo-i, 1'enveloppait d'une onde sonore, se repandait autour de lui sur le cercle des badauds.

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Les rires avaient cesse. L'allegresse passait, avec ce chant, dans 1'air bleu, comme le vol des pigeons alentour.

Les bourgeois s'etonnaient qu'un homme si pauvrement vetu put etre si joyeux.

Lorsque Frangois se tut, son chant continua de vibrer un instant au bord des ames... Mais, deja, il s'etait ayance et, regardant la foule en, face, 1'index leve, il s'ecria :

Celui qui me donnera une pierre recevra une recompense dans le ciel ; celui qui me donnera deux pierres aura deux recompenses, et celui qui me donnera trois pierres aura trois recompenses .

On se regarda, surpris. Les temoins ne savaient trop si le jeune Bernardone n'etait pas en train de preparer une nouvelle mystification. L'on n'avait jamais vu de penitent chanter sur la place publique comme un menestrel,; Ton n'avait pas vu davantage un chanteur qiieter des pierres pour sa peine. Les. conjectures allaient leur train. Les plus sages haussaient les epaules. Des gamins amuses furent les plus perspicaces. Us cbururent aux quatre coins de la place, et revinrent bient6t portant, 1'un une pierre sur 1'epaule, 1'autre des paves dans les bras, et les jeterent aux pieds du- fou . Frangois se rejouit si fort que de braves gens, emus, s'en furent dans leur jardin enlever une pierre au mur de cloture, pour la deposer devant le jeune homme. Une sorte de rempart s'elevait deja, fait de toutes ces pierres offertes par les croyaiits et par les moqueurs. Les mains dans ses manches de bure, le visage illumine, Frangois tournait autour des pierres en s'exaltant. Et, au choc de chacune, rythmant leur chute, Frangois psalmodiait : Une recompense... deux recompenses... trois recompenses...

Le soleil etait haut quand la foule s'ecoula. Des pigeons volaient en cercle devant la tour du Palais Communal, ray ant d'un eclat de lumiere le bleu prpfond du ciel. Frangois considera 'sa recolte, remercia Dieu, , et, chargeant un sac de pierres sur son epaule, il descendit vers Saint-Damien.

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II refit ainsi la route autant de fois qu'il le fallut, puis, se redressant devant le vieux pretre de la chapelle^ il s'ecria gaiment : . .

Nous allons reconstruire 1'eglise du bon saint Damien 1 .

II etait 1'homme des- decisions promptes, mais aussi des executions immediates. II n'avait meme jamais de decisions a prendre, car la chose etait faite des 1'instant qu'il y pensait.

Maintenant, il allait se meltre a 1'ouvrage, maniant la truelle en bon ouvrier, pour consolider les murs branlants.

Les inquietudes que le vieux pretre avait ressenties lors du retouV inopine de Frangois s'etaient deja dissipees. Brave homme a 1'esprit lent, soumis aux habitudes, il craignait un peu ce jeune enthousiaste. Mais, depuis qu'il le voya'it si devoue, et si habile a la refection de sa pauvre eglise, une grande affection commengait de naitre en lui pour FranQois. II 1'aidait timidement de ses encouragements et de sa reconnaissance. Parfois, un paysan de retour des champs, on meme un citadin, s'arretait curieusement pour regarder le magon. Mais Frangois, ne le laissait pas longtemps a sa contemplation sans 1'apostropher vaillamment : Viens plutot ici, et aide-moi a reconstruire la maison de Dieu !

La besogne allait done bon train. Chaque jour, quand les cloches d'Assise egrenaient vers la vallee leur carillon argentin, le vieux pretre appelait Frangois pour parta'ger son modeste repas. Mais I'ouvrier jugea le salaire trop genereux. Ce n'est pas la vivre comme un pauvre, se dit-il bientdt, et je n'ai nulle raison d'etre une charge pour le vieux pretre .

Le lendemain avant midi, il se mit en route pour la ville, une ecuelle sous le bras. A la premiere maison qu'il rencontra, il frapp a. Tendant son plat, il sollicita une aumdne alimentaire. II fit ainsi plusieurs maisons et comme on lui avait donne des pierres, on lui donna cette

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fois, ici un morceau de pain, la un restant de bouillon, un fond de salade, un os a ronger. Un melange heteroclite . composa son repas, et tous les jours suivants, malgre les protestations du vieux pretre, il refit le manege, s'asseyant sur une marche ou sur une borne pour manger le contemi de son ecuelle que les chiens errants venaient quelquefqis lui disputer.

Ce fut pour les habitants d'Assise une nouvelle matiere aux etonnements, aux rires, aux lamentations. Etait-ce possible ? Le fils Bernardone, le plus riche gargon du pays, celui que Ton voyait jadis vetu comme un prince, inviter ses amis a de joyeux festins, on 1'eut pris desormais pour le. dernier des gueux ! II fallait etre fou, assurement, pour tomber dans une telle decheance... Parfois, un Vieux mendiant de la ville, qu'on nommait Albert, venait partager le repas de Frangois. Us faisaient ensemble leur quete d'aumdnes par les rues. II arriva bien a Frangois d'aller frapper chez ses anciens amis, mais il n'eprouvait plus de honte devant leur mepris,

Cette fantaisie poussa au comble la colere du pere Bernardone. II n'en laissait pourtant rien paraltre. S'il croisait parfois son enfant dans la ville, c'etait comme un etranger, sans lui adresser ni une parole, ni un regard. Mais Frangois se mettait ostensiblement a genoux devant Albert, son compagnon de mendicite, et lui demandait de le b6nir.

Des semaines, puis des mois, passerent. Saint-Damien remis en etat, Frangois avait entrepris la restauration de 1'eglise b^n^dictine de Saint-Pierre, puis celle de Sainte- Marie-des-Anges, la petite chapelle de la Portioncule situSe dans la vallee.

Depuis deux ans deja, il vivait ainsi, partageant son temps entre cette tache obscure de reconstruire les demeures pitoyables de son Maitre et la solitude propice aux prieres, aux penitences, & la meditation. Vie humble et pure, toute d'obeissance a Dieu, eclairee par le rayonnement de la foi. Ce travail, pour Frangois, c'est un geste d'amour, un geste courtois par lequel, peu a peu, il sait

Cl, Anderson

CIMABUE. Saint Frangois d'Ataise Detail de la fresque de 1'Eglise Inferieure d'Assise

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gagner la confiance de Dieu, meriter sa faveur. Vie d'humilite, d'effacement, faite de jours semblables au long desquels Frangois, pourtant, a r6fi6chi et pri6.

Ayant remis en 6tat toutes les chapelles d'Assise, il medite de nouveau sur la parole divine : Va et.reconstruis ma maison ! II a rebati des temples, restaure des autels que le temps et 1'oubli menagaient de ruiner. Mais il ne s'agit pas settlement d'elever des eglises ? II faut peut-etre aussi relever 1'Eglise ! Frangois commence a saisir le sens secret des messages. II ne suffit pas de dresser des sanctuaires au detour des chemins, il faut que les pelerins y viennent, que les homines s'agenouillent aux pieds du crucifix.

Une tache plus haute lui est-elle devolue? Frangois renouvelle ses prieres. II porte en lui une certitude grandissante : Reconstruis ma Maison, car elle est toute prete de s'-ecrouler. Dieu a parle en parabole. Les yeux de Frangois semblent se dessiller, son ame ecoute...

En reconnaissance du travail de Frangois, en temoignage de son affection, le vieux pretre de Saint-Damien venait souvent, aux premieres heures du jour, ce!6brer pour Frangois une messe d'aube a la Portioncule. Cette petite chapelle abandonnee est rendue au Seigneur. De nouveau, la priere y chante. Elle a deja, dans le coeur de Frangois, la place d'une chose aimee. Elle est le berceau de son oeuvre. A Saint-Damien, il ne fut que le reparateur du sanctuaire. II a prolonge la tache du vieux pretre. A la Portioncule, il est deja le createur.

Us arrivaient au petit jour. C'etait 1'heure la plus pure. Les premiers rayons du soleil entraient bient6t dans la chapelle avec les cris des alouettes ivres de vie. Autour des murs remis a neuf, la foret portait, comme une houle, 1'odeur des violettes, le frissonnement des branches humides de rosee. Au loin, dans la brume matinale, les

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murs d'Assise emergeaient, un a un, des pentes du Subasio dress6 dans le ciel clair... .

...Un vieux pretre, un pauvre magon du Seigneur, deux amis sont la, c6te a c6te, agenouilles sur la pierre blanche. Ces murs qu'ils ont fails de leurs mains, toutes les rumeurs du matin, le chant des oiseaux et des cloches les penetrent, les elargissent. Le monde qui renalt chaque jour avec 1'aube, semble tenir tout entier dans la modeste eglise de la Portioncule.

Aupres du vieux prStre qui est toute la foi, Frangois est toute 1'esperance. II ecoute TEvangile qui est maintenant son appui, son guide :

Allez done, et prechez, et dites : Le Royaume des Cieux est proche !

<( Guerissez les malades, reveillez les morts, nettoyez les lepreux, chassez les demons ; ce sont des dons que vous avez regus gratuitement, et gratuitement vous les donnerez !

Et n'emportez -rien sur votre route : ni baton, ni sac, ni pain, ni argent...

Quand la messe, ce jour-la, fut achev6e, Frangois se mit aux genoux du pretre et lui demanda sa benediction. Puis, au seuil de 1'eglise, il regarda la vaste plaine, les pres fleuris, le ciel serein, et, jetant son baton, il partit, pieds nus, vers Assise...

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