CHAPITRE V
Oui, Z'ort vit autrement, mats le vrai, mais le beau de la vie, mais la noble fierte, mais la liberte dans Vespace immense, tout est bien la!
HUVELIN.)
Frangois, une fois encore, a secoue la chaine des habitudes, brise le rythme sur lequel sa vie tendait a s'etablir, pour suivre, comme le poete, une sorte d'inspiration. A travers cette impetuosite, la main de Dieu apparait. Elle le guide d'une tache a 1'autre, vers le grand mystere qui marquera la fin de sa vie. II faut bien que Frangois sente, au dela de la pensee qui le fait agir, quelque chose d'imperieux et, desormais, une certitude, pour y ceder aiissitdt comme en obeit a un ordre.
II est probable que le vieux pretre de Saint-Damien ne le vit pas partir sans tristesse. Us ont vecu deux ans Tun pres de 1'autre. L'austere vieillesse de 1'abbe trouvait dans la presence du jeune homme une douceur bientdt familiere. II ne 1'a point retenu, pourtant, sachant qu'un autre Maltre le reclame. Quant a Frangois, les souvenirs communs, les jours paisibles passes a Saint-Damien, 1'affection m&me de son vieil ami he 1'arreteront pas un instant. Get etre qui brule du plus parfait amour, on ne
Ie verra jamais, dans le cours de sa vie, ceder a un mouvement du coeur. C'est qu'il est au dela des sentiments, des affections. De tous les saints suscit6s par la religion du Christ, il fut Tun des moins attaches aux choses de ce monde, et 1'iin de ceux pourtant qui les comprirent le mieux. Aucun ne fut moins lie a sa condition humaine ; aucun ne fut plus pres de 1'ideal vers lequel il tendait. Ses souffrances lui vinrent settlement du desir de s'elever tout entier sur ce versant lumineux de 1'etre, . au dela duquel 1'ame echappe -aux contingences de la vie et du monde. Cette pensee suffit a effacer en lui ce que nous appelons les joies et les peines, et qui n'est guere que la parure de nos instincts, notre pathetique servitude. Ce qu'il entrevoit ainsi, c'est bien 1'image de la supreme liberte, celle qui delivre de la miser e d'etre homme.
L 'experience nouvelle par laquelle Frangois entend remplir sa mission, c'est a Assise meme qu'il veut la tenter, c'est dans la ville natale qu'il veut poser la premiere pierre de 1'edifice spirituel qu'il va maintenant construire. II quitte la vallee pour retrouver au flanc de la montagne ces vieux murs craqueles de soleil, ces petites rues dont chacune lui est familiere, ces places ou tour a tour il a joue, chante, espere et deja souffert. C'est la qu'il dira la premiere parole au service du Christ ; c'est la qu'il tentera de faire passer pour la premiere fois dans les ames la ferveur et la foi qui .embrasent la sienne.
Moment profond et grave que celui-la ! Et pourtant, on 1'imagine comme.une chose simple, dans la vie paisible d'Assise. Ce devait etre un dimanche, le jour du Seigneur. Des groupes d'hommes s'entretenaient, devant le Palais Communal, des affaires de la cite. Sur les marches du temple, un jeune homme, comme autrefois Frangois, fredonnait en s'accompagnant de la viole. Des gamins 1'ecoutaient, immobiles. L'air n'etait traverse que de ce chant et du vol des pigeons tragant des ombres concentriques sur les paves blancs de soleil.
C'est alors, dans la lumiere du matin, que Frangois
arrive sur la place. II est vetu d'un sarrau gris de paysan, un capuchon sur la tele et une corde autour du corps , dit im biographe. II va pieds nus, comme 1'a present 1'Evangile.
C'est le fils de Bernardone... murmure-t-on autour de lui. On le suit des yeux avec ce melange de curiosite et de surprise que sa venue suscite desormais. Frangois grimpe les marches du vieux temple remain. Le mandoliniste s'est tu. Les gamins retiennent leurs rires.
Et voila qu'a ceux qui 1'entourent, le jeune penitent se met a parler de Dieu. II n'en parle pas comme le prStre de Saint-Rufin, du haut de la chaire. II en parle simplement, presque familierement, avec des phrases maladroites, des mots de tous les jours, les seuls qu'il trouve dans son coeur teiidre. Dieu vous donrie la paix ! dit-il en terminant. II descend les quelques . marches. On se regarde, etonne et secretement ravi. Les conversations reprennent, mais on ne sait plus tres bien de quoi Ton parlait.
Quant a 1'evangeliste, il a'deja' disparUi II continue sa tache de batisseur dans un domaine qui n'est plus fait de matiere dure, mais d'esprit. II va de place en place, a travers les rues et les venelles, avise un groupe de paroissiennes, des marchands en plein air, et repete a 1'un et a Tautre : Dieu vous donne la paix . II ajoute quelques breves paroles que rien ne nous a conservees, mais qui font leur chemin dans les ames.
Les jours suivants, il poursuit son apostolat.
Ce jeune Bernardone est peut-etre fou, mais il parle comme un sage.
En verite, il est inspire de Dieu, je vous le dis.
II parle de la paix qui est le bien supreme : paix dans les ames en servant Dieu, en demeurant juste envers les hommes, en suivant la voie de la conscience ; paix qui est a la fois soumission et confiance.
Get appel tranquille, cette douce insistance glissent comme un parfum sur les foyers d'Assise. On n'ecoute pas toujours Frangois. De mauvais droles ne manquent pas de
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lui jouer des tours. Les paroles ne s'en echappent pas moins de ses levres. Elles courent dans 1'air bleu, s'infiltrent dans les maisons, prennent place dans les m&noires. On n'y r6siste guere. A ceux qui souffrent, elles sont deja consolalrices.
D'autres, pourtant, continuent de mepfiser Frangois. Son pere et son frere Ange se detournent de lui avec horreur lorsqu'ils le rencontrent en quelque rue d'Assise. II etait a cette epoque, disent les Fioretti , tellement vil et miserable d'aspect que bien des gens le tenaient pour fou.
Un riche marchand, Bernard de Quintavalle, voulut montrer cependant qu'il pensait autrement. II invita a plusieurs reprises le jeune &vangeliste a venir partager son repas. Frangois ne refusa pas. Us avaient a peu pres le meme age, mais Bernard, de nature plus serieuse, ne s'etait jamais trouv6 parmi les gais compagnons de Fran- .gois. Les predications du jeune homme, sa Constance sous les risees et les injures, son ineffable conviction, avaient "tout d'abord etonne Bernard. Elles le remplissaient de jour en jour d'une admiration plus grande. En le conviant a sa table, il esperait le mieux connaitre, faire de lui son ami, p6netrer peut-etre le secret de cette ame. II 1'aurait volontiers eprouve. <
L'occasion devait bient6t se presenter. Un soir, les deux jeunes gens s'etaient attardes a causer apres le repas. Aux questions de Bernard, Frangois avait repondu en disant sa volont6 de vivre comme le present 1'Evangile et de repandre autour de lui la bonne parole. Sans doute, entre celui qui racontait et celui qui ecoutait, un meme espoir, un meme desir commengaient de naitre. Depuis longtemps, Frangois est seul dans le monde. Le vieux prMre de Saint-Damien, le mendiant Albert, sont les deux 6tres qui lui marquent un peu d'affection. II s'adresse a tous, mais personne ne s'adresse a lui. Peut-Stre, ce soirla, son coeur de chair se souvient-il de I'amiti6 ? Peut-etre sent-il dans 1'attention de Bernard le premier fruit porte
par ses patientes exhortations ? Peut-6tre sent-il ime ame totite prfite a s'elancer vers Dieu ?
Quoi qu'il en soit, ils ont prolonge 1'entretien et, comme il est tard, le marchand off re a Frangois de coucher sous son toit. Un lit est pr6par6 dans la chambre de Bernard ou les deux amis dormiront c6te a - c6te. Mais, 1'heure venue, ni Tun, ni 1'autre ne ferme Tceil. Bernard est curieux de poursuivre ses observations. II feint bient&t de s'assoupir. Frangois, tout aussit6t, se releve, se met genoux au pied du lit et prie avec une ardeur sans pareille. De ce qu'il prononce a mi-voix, Bernard entend seulement ces mots ou semblent tenir tout son amour et toute sa foi : Mon Dieu et mon tout ! II prie ainsi jusqu'a 1'aube, sans lassitude, sans d6faillance, remerciant Dieu de lui montrer, par la piet6 dont Bernard temoigne deja, que ses paroles n'ont pas 616 jetes en vain aux quatre vents d'Assise. Par le soin qu'il apporte a garder secrete sa priere, Frangois semble prouver qu'il existe un mysterieux accord entre lui et Dieu, un pacte qu'il ne peut reveler. II apportera plus tard autant de soin a cacher ses stigmates. Mais n'est-ce pas seulement par urie sorte de pudeur, par un supreme sentiment d'humilite* ?
Cette nuit-la, Bernard non plus ne dormit pas. Les derniers doutes qui trainaient encore en lui-mSme s'effagaient devant la ferveur de Frangois. Un grand e"lan le traversait, cependant qu'6tendu sur le dos, les yeux clos mais 1'esprit lucide, il Scoutait, tout pres de lui, cette priere monter vers Dieu.
Sa resolution 6tait prise. Le lendemain matin, comme Frangois s'apprelait a le quitter apres 1'avoir remercie de son hospitality, Bernard lui pi-it les mains et lui dit :
Mon frere Frangois, je me suis propos6 d'abandonner tout a fait le monde et de te suivre dans tout ce qu'il te plaira de me commander.
Frangois releva la tete. La decision qu'il lut dans le regard de son h6te 6tait aussi ferme que son propre 6tonnement 6tait grand. II avait dit aux hommes de suivre les
regies de la vie chretienne, d'ecouter la voix du Seigneur, et voila qu'un disciple, deja, s'offrait a lui. II n'esperait et ne desirait pas cela.
Seigneur Bernard, ce que vous me dites la est chose grave et difficile,.. r6pond Frangois. II ne veut pas y acquiescer sans connaitre 1'avis de son Maitre. Un ami de Bernard, Pierre de Cattani, conseiller legal du chapitre d'Assise, servira de temoin. Tous trois s'acheminent vers l'6glise Saint-Nicolas pour y, faire dire une messe. Us 1'ecoutent religieusement. Puis Frangois demande au pretre d'ouvrir trois fois 1'Evangile, au hasard, pour connaitre par ce moyen la volonte de Dieu.
La premiere fois, ses yeux tomberent sur ces mots :
Si tu veux etre parfait, va et vends tout ce que tu possedes, et le donne aux pauvres.
La seconde fois, il lut :
Celui gui veut venir a ma suite, qu'il renonce a soimeme et qu'il prenne sa croix I
Enfin, a la troisieme, le livre s'ouvrit sur cette phrase :
Tu riemporteras rien sur ta route !
Frangois se retourna alors vers' Bernard :
Voici que nous avons a present le conseil du Seigneur. Allez, maintenant, et accomplissez ce que vous avez entendu !
Certains biographes de Frangois, et notamment Paul Sabatier, se sont eleves centre cette maniere un peu sommaire de percer les ordres divins. La legende des Trois Compagnons est pourtant bien precise sur ce point, mais il ne s'agit nullement, comme le fait entendre Sabatier, d'une sorte de tirage au sort devant Dieu. Tous trois se mirent en priere, dit la Legende, et comme aucun d'eux ne connaissait assez bien 1'Ecriture pour y dScouvrir le passage qu'ils cherchaient, ils demanderent a Dieu, dans leur simplicite, de vouloir bien temoigner sa volont6 par
le premier texte qui tomberait sous leurs yeux. Frangois savait ce qu'il cherchait. En ouvrant 1'Evangile, il demandait moins un ordre qu'une confirmation. Ccpendant il voulut, en I'honneur de la Trinity renouveler par trois fois l'6preuve . Et plus loin : Frangois remercia Dieu de 1'avoir ainsi confirm^ dans sa resolution.
Frangois savait que si Bernard venait a lui, un seul Maitre lui en donnait 1'ordre, Celui-la meme dont il commengait de saisir la veritable parole. En consultant TEvangile, il fait simplement preuve d'humilite\ Deyant Pierre de Cattani, il demande a Dieu de lui faire signe Va et vends tout ce que tu possedes... Frangois n'a point gagne Tame de Bernard en ouvrant le Livre au hasard. II Fa conquise en priant, la nuit derniere. Et voici maintenant qu'il en rend hommage au Seigneur comme de la premiere pierre posee en vue d'un edifice, la Maison dont parlait le Crucifix de Saint-Damien, dont chaque petit frere sera une pierre ajoutee aux autres pierres, une ame gagnee par la foi et rayonnante de charite chretienne, une ame rendue a Dieu.
Allez, maintenant, dit Frangois, et accomplissez ce que vous avez entendu . Cette parole est la premiere d'un tel ton. Elle est dej4 d'un chef, en accord avec Dieu. Bernard, aide de Frangois, s'occupa sans tarder a transporter sur la place Saint-Georges les biens amasses par sa riche famille et par lui-meme depuis nombre d'ann^es. Tables, fauteuils, lits moelleux, bahuts sculptes, s'entasserent devant la maison, au grand ebahissement des pas-' sants. Enfin, s'epongeant le front, les deux ap6tres firent savoir au peuple que Fon allait distribuer tout cela aux pauvres pour 1'amour de Dieu. La nouvelle parcourut Assise comme un eclair. On peut bien croire qu'en peu de temps, curieux et .cupides d^valerent les ruelles dans un 1 .tintamarre de rires et 4,e sabots.
Les mendiants, au premier rang, le ventre creux, les .mains avides, ouvraient de grands yeux devant ces richesses promises. La troupe coutumiere des gamins
faisait cercle et, autour d'eux, quelques bourgeois oisifs ; des marchands delaissant 1'etal palabraient, un peu a l'6cart, avec des sourires ironiques. L'on n'avait jaraais vu pareille chose a Assise. Depuis quelques annees, de singulier fils Bernardone faisait passer sur la cit6 un souffle de folie devant lequel les plus sages sentaient s'ebranler a la fois leurs convictions et la solidit6 de leur fortune. On commengait a ne plus s'etonner de Frangois, mais qu'un Bernard de Quintavalle suivit son chemin, . cela depassait 1'entendement... En. d'autres lieux, on eut condamne le jeune homme. pour sorcellerie.
La joie de Bernard a donner 6galait celle de ceux qui recevaient. Frangois I'aidait dans sa tache. Qu'on imagine cette scene sous le ciel d' Italic, cette remission des biens du monde aux demunis, ce detachement au profit de la foule, ce depouillement ! Frangois, au seuil du tribunal, avait ainsi remis ses vetements a son pere.
A la base de toute vie evangelique il y a, il doit y avoir cet abandon, ce renoncement. La possession est le premier ennemi de Tame, la premiere cntrave a la vertu. On ne peut 6tre a Dieu qu'apres avoir brise ces liens tenaces et vains, qu'apres avoir conquis cette liberte des choses, atteint cette frontiere, cette cime d'ou les .deux versants sont visibles, celui d'ou Ton vient, par ou Ton est monte p6niblement, et celui qui mene vers 1'autre vallee, vers un monde- que nous ne concevons pas.
Les tissus eclatants brillaient au soleil. Les curieux eri etaient eblouis d'envie. Un infirme s'en allait, clopin-clopant, un pourpoint de soie dor^e par-dessus ses haillons. Au coin de la place, un vieux s'etait assis dans le fauteuil qu'on lui avait donne et, ne s'etant jamais trouv6 si bien, ne bougeait plus. Ceux qui n'osaient se faire passer pour pauvres s'indignaient de voir distribuer de telles richesses a des gueux. Un pretre, nomme Silvestre, s'en vint mfime reprocher a Frangois sa prodigalite, se plaignant d'avoir 6t6 mal pay6 des pierres qu'il avait fournies pour la rejection de Saint-Damien. Bernard tenait encore une grosse
somme d'argent dans le pli de son manteau , disent les Fioretti. Prangois y plongea les mains, remit un tas d'or a Silvestre et, cheque" d'une telle cupidit6 : Avez-vous maintenant votre compte, Messire ?
Bient6t pourtant Silvestre, travaille par le remords, suivra la voie de Frangois. Deja, Pierre de Cattani, emporte par 1'exemple, joignait ses biens a ceux de Bernard pour devenir le compagnori du Christ. Frangois, grimpe sur un tabouret, dominait la foule. II annongait les dons au nom du Seigneur, empli d'une joie exultante. Car il ne croyait pas possible qu'un tel miracle eut lieu, que des hommes se dSpouilleraient conime lui s'etait depouille, et le suivraient dans la voie de I'humilite et de 1'allegresse.
II se souvenait de sa predication pour les pierres, sur une autre place d'Assise. Maintenant, il gagnait des pierres vivantes pour rebatir 1'Eglise.
Quand il ne resta plus rien a donner, Frangois dispersa, de son pied nu, quelques papiers, seuls vestiges de la fortune de Bernard et de celle de Pierre. Considerant tous trois cette place vide, ils se sentirent pleins d'insouciance. Puis, ay ant rendu graces a Dieu, ils descendirent c6te a c6te vers la Portioncule.
Ainsi, Frangois n'est plus seul. Cette chose qu'il a et6 si longtemps a, porter douloureusement en lui-meme, ce secret de jeunesse qu'il entreprend de faire entendre au monde, il a suffi de quelques paroles jet6es comme une semence pour que des hommes en comprennent la beaute, se levent et viennent a lui. Fra'ngois n'a pas fait appel a des disciples. II a parle" comme un pauvre enfant maladroit parlerait de son pere, et voici que des fils prodigues retrouvent le chemin du foyer. II les voit venir a lui, etonn6. Ge qui. fut si difficile pour lui est-il done si simple pour les autres ? Pendant des annSes il a cherch6, il a doute\ il a de'sespe'rS de lui-m^me et de sa destined. II a vu se former
76 SAINT FRANgOIS D ? ASSISE
lentement, au fond de son desir, 1'image d'une vie enfin parfaite, vouee a Dieu. II a enlendu la parole du Christ et ne 1'a point comprise. Etait-il done a un tel point <( simplex et idiotus , le simple et 1'imbecile? Mais il fut seul, et nul ne 1'a pris par la main pour lui montrer la veritable voie. II a marche sur un chemin plein d'embuches ou la beaute des choses lui en cachait le sens. II a erre dans un monde peuple d'apparences, d'artifices, de mensonges. II a trebuche, tatonne, et patiemment, s'est releve, les mains tendues, le coeur plein d'un immense amour. II a trouve enfin le chemin du Seigneur ; il a entendtf la voix qui parle aux elus, il a bien gagne de dire a son tour : Allez et faites ce que vous avez entendu . Sa mission, ce n'est plus seulement en lui-mme qu'il deyra 1'accomplir, c'est a travers d'autres ames qu'il faudra desormais la poursuivre...
En descendant vers la Portioncule, Francois entend-il les pas de ceux qui marchent sur ses traces, cet enorme cheminement qui ne s'arrStera plus dans les siecles, tant de pieds nus par toutes les routes du monde ?
Ame rayonnante sur les coteaux d'Assise, il semble qu'autour d'elle toute la purete du monde, toute sa noblesse, f assent cortege.
Pourquoi toi? Pourquoi toi? Pourquoi toi? dira un jour Masseo (1). ' Le. monde entier semble accourir vers toi et chacun cherche a te voir, a t'entendre, a t'obeir ! Or, tu n'es certes pas beau ! Ta science ni ta sagesse ne sont grandes ; de naissance tu n'es qu'un roturier ! Pourquoi est-ce done que le monde entier vient ainsi vers toi ?
Or, Frangois n'a pas de secret. II a la foi, une foi profonde qui rayonne de chacun de ses gestes, qui s'exprime dans ses moindres paroles. Son exemple, sans doute, aurait suffi. La conviction, la franche gaiet6 avec lesquelles il a renonce a sa fortune, bati des eglises, chant6 les louanges du Seigneur, ont deja fait sur le peuple qui
(1) Les Pioretti, Ch. X.
1'enloure, ce peuple du moyen age qui a le sens et le gout de 1'epique, une impression qui ne s'eflacera pas.
Frangois le troubadour, le va-nu-pieds, le mendiant de pierres, le fou de Dieu, Frangois passe deja dans Assise comme une figure de legende. On rit de lui, mais ' on 1'aime en secret. Et maintenant, chaqufe jour, au hasard des rencontres, il parle aux passants de la paix qui emplit son co3ur.
Thomas de Celano, le premier biographe officiel qui connut Frangois, a raconte comment il prechait avec des gestes de feu et des signes de tete. II paraissait tout autre , dit naivement Celano. C'est qu'il etait transfigure par 1'amour, par la foi, plus forts que toute science, que toute sagesse, plus persuasifs que toute eloquence.
Pourquoi toi ? demande Masseo. Mais peut-on definir les raisons de Tamour?
Ge soir-la, ils sont trois qui descendent vers la Portioncule, la main dans la main. Parvenu dans la vallee, Frangois pria longtemps. Une destinee nouvelle commengait, conforme aux ordres de Dieu. Autour de la chapelle qu'il avait jadis rebatie de ses mains, une moisson d'ames allait germer...
Ils passerent leur premiere nuit paftni les tiges des graminees, sous les etoiles. Le printemps d'avril embaumai( les champs. Des crissements de grillons striaient le silence d'un long chant monotone et doux.
Le lendemain, les trois freres construisirent une hutte de branchages aupres des murs de la chapelle. Ils allerent dans les bois voisins, heureux comme on peut Vetre d'une liberte que rien ne trouble plus. L'appel des oiseaux et le parfum des fleurs, Tallegresse de la nature entiere, et eux pareils a elle, dans la m&ne innocence retrouvee, la meme fraJcheur, la meme joie...
4 Aucun moment n'atteindra plus a cette beaute des premiers jours que les trois freres vivent ensemble, a ce printemps franciscain ou tout est harmonic, enthousiasme,
purete. Depuis les temps de 1'Evangile, les ames n'ont pas vibr6 d'un tel cristal.
Frangois, Bernard et Pierre, ayant tout renonce 1 , n'ont plus d'autre souci que de voir naitre chaque jour comrae un vrai don du ciel, d'6couter le chant des oiseaux et celui du vent dans les branches, de voir les herbes se courber sous leurs doigts et, pleins d'une reconnaissance 6mue, de louer Dieu. Parfois, ils remontent a Assise, semant sur leur route la parole de paix.
Dans la petite ville, il n'est question que de cette aventure. On sent bien qu'il ne s'agit plus des lubies d'un jeune original. Des hommes .serieux et nobles comme Quintavalle et Cattani ne peuvent Sire dupes d'un fou. Le Seigneur a-t-il done parle ? Un grand etonnement secoue- la cit6 ombrienne. Dans les maisons ou les trois freres viennent mendier, on s'empresse maintenant pour donner, mais ils n'acceptent que 1'indispensable a leur subsistance. ...Une semaine apres 1'arrivee a la Portioncule, Frangois, sortant d'un petit bois ou il etait al!6 prier, vit un jeune homme qui s'avangait vers lui. Lorsqu'il fut devaht Frangois il s'agenouilla et demanda a etre regu dans la confr^rie. II avait quitte Assise de grand matin et s'appelait Egide. Frangois lui prit la main et le mena aupres de Bernard et de Pierre.
Le Seigneur notre Dieu vient de nous envoyer un bon frere de plus,, leur dit-il. Rejouissons-nous done dans le Seigneur, et mangeons ensemble en nous aimant.
Une grande amitie naquit entre les quatre vagabonds dans le mme amour de J6sus. Frangois maudit par son pere, chasse de la maison familiale, avait trouv6 en un pauvre mendiant un (( pere qui benit . Maintenant, des. freres selon 1'esprit viennent remplacer pour Frangois les freres selon le sang. Ils 1'aident a batir un foyer qui est celui deTEglise meme.
Ce fut sans doute chez Bernard, au cours de cette nuit qui valut a Frangois son fils premier-no" , que prit naissance un sentiment dont le germe apportait, lui aussi, quelque chose d'absolument nouveau dans le temps. Hors de 1'idSal commun qui les animait, de leur foi unanime, les premiers franciscairis semblent avoir 6t6 Ii6s par une confiance, .une veritable amitie" dont on trouve les temoignages en maintes circonstances. Cela tenait sans doute a la forme de 1'esprit franciscain, a cette sympathie envers la creature qui allait s'etendre, chez Frangois comme chez la plupart de ses compagnons, non seulement aux hommes, mais aux animaux, aux plantes, aux choses m&nes. A inesure que se deroulera la vie du Saint, et que s'etendra le rayonnement de son ordre, on verra se de"velopper ce sentiment, si contraire aux tendances mystiques de 1'epoque, si peu conforme aux mceurs du temps. Mais, des les premiers jours de la Portioncule, Frangois, Bernard, Pierre et Egide ne sont pas seulement les disciples d'un me"me maltre, les fondateurs d'un ordre nouveau, ce sont aussi, au sens exact et populaire du mot, des freres, des compagnons. Ce-n'est pas en vain que Leon, Ange et Rufin intitulerent le recit qu'ils devaient faire de la vie de Frangois : La Legende des Trois Compagnons. Us se consid^raient bien tels. Et ce compagnonnage. n'avait rien d'un symbole. II 6tait pour chacun une realit6 qu'on put voir souvent agissante. II devait s'e"tendre avec 1'ordre et faire de 1'immense confr6rie franciscaine, a travers les pays et les annees, en meme temps qu'une grande ceuvre spirituelle une grande cEuvre sociale.
Sur le plan humain, la pauvrete est la premiere caracteristique de 1'ordre franciscain ; la seconde est l'amitie\ On entend par la, non seulement ce sentiment qui unit les Freres les uns aux autres, et qui a, surtout dans la premiere generation franciscaine, une valeur vivante, mais aussi certaine fagon de se pencher sur les 6tres et les choses, de concevoir la creature comme une expression du Createur, et oar la tout ce qui vit, ou simplement tout e
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qui est, dans un mme sentiment de fraternite^ Mon frere le Soleil... Mes freres les Oiseauxl.. dira un jour Frangois. Nous voici loin des dogmes de la th6ologie... Frangois embrasse dans la mfime sollicitude, dans la m&me tendresse, les mondes et les insectes qui sont pour lui exactement une seule emanation de Dieu. Comme il a rebati 1'Eglise du Seigneur, un jour pr'ochain il construira le nid des tourterelles. Cette vertu est devouement. Elle est aussi gentillesse. Et tout au long de sa vie, Frangois donnera 1'exemple de cette gentillesse, meme aux moments ou il verra s'effondrer autour de lui ses r6ves les plus chers. Ses relations avec 1'Eglise de son temps, avec les papes et les eveques, avec les docteurs de science meme, qui eussent pu etre parfois difficiles, ne se sont jamais departies de la courtoisie qu'il savait mettre en toutes choses. Tel est bien le mot qui convient : Frangois fut le modele de la courtoisie. II s'agit la d'une qualite que Ton peut entendre aussi dans le sens ou 1'entendaient les homines du moyen age, et les romans de Chevalerie. Le Saint d'Assise fut bien le poete courtois qu'il rdvait d'etre, le troubadour...
Nous aurons sans doute 1'occasion de revenir sur le earactere et la portee de cette amitie franciscaine, en ces temps de durete et de violence. Les quatre Freres qui vivent a la Portioncule n'ont pas 1'ambition de reformer le monde. Mais ils parlent de la .paix aux hommes de bonne volonte, et leur vie est deja un exemple. Cette paix, ils 1'ont acquise par la pauvrete. En renongant .a tout bien temporel, ils se sont delivres de 1'inquietude et de 1'envie. Ils ont ote de leur esprit tout ce qui pouvait le troubler.
Ils .sont quatre durant ces premiers jours : le maitre et trois disciples, dirait-on sans cette amitie qui les unit et qui -fait sans doute de Frangois le plus humble, le plus efface: Ces gens-la, remarquons-le en passant, ne sont pas du peuple. Contrairement a ce que suggere Sabatier, le mouvement franciscain n'est pas plus sorti du peuple que
Cl. Aiinari
GIOTTO. Saint Francois soutenant VEglise chancelante Detail de la fresque de 1'Eglise Superieure d'Assiae
Cl. Anderson
SIMON T E MARTINI. Sainte Claire Detail de la fresque de 1'Egliae Inferieure d'Aesise
Tart des cathMrales auquel il le compare. II semble done vain de parler d'un c6le politique de son apostolat (1).
Bernard de Quintavalle 6tait, nous disent les Fioretti : entre' les plus nobles et riches, -et savants de la ville entiere . Son ami Pierre de Cattani, conseiller 16gal du Chapitre d'Assise, ne manquait, lui non plus, de science ni de noblesse. Quant & Egide, s'il etait d'education plus humble, il n'appartenait pas au peuple. Ce fut le r6cit de la conversion de Bernard et de Pierre qui 1'incita suivre leur exemple. Sans doute cet evSnement frappa-t-il d'autant plus les habitants d'Assise que la quality des convertis etait haute et leur fortune considerable.
Le mouvement franciscain est alle vers le peuple ; il n'est pas sorti de lui.
En renongant aux biens du monde, Frangois et ses compagnons se sont identifies aux plus humbles. Us sont eux-memes devenus des pauvres, vivant de la charit6 publique, coUchant dans une cabane de feuillages 6u sur 1'herbe des fosses. Us n'ont plus ni famille, ni fortune, ni maison. Us- n'ont mme pas la science, qui est encore une richesse. Ainsi d6munis, les voici au niveau du peuple, de ce peuple du moyen age, misereux et resigne", pourtant avide d'esp^rance et .capable de grands elans. Ce n'est pas & 1'instant, neanmoins, que le peuple reconnaltra les petits Freres, les fera siens. Us auront auparavant a essuyer bien des injures, bien des mepris, & supporter parfois des coups. Mais c'est a lui cependant que Frangois s'adresse. Le saint d'Assise se contente, en ces premiers jours de la Portioncule, de parler au paysan qu'il rencontre sur le chemin, de faire route avec le passant. Parfois, un cercle se forme autour de lui sur une place d'Assise. Ceux qui l'6coutent sont de petites gens. A tous, il parle familierement, mais il ne craindra pas de pre*cher, plus tard, dans l'6glise Saint-Rufin meme, devant les
(1) Vie de Saint Prangois, Introduction.
prtres et les nobles. II ira trouver les seigneurs au seih de leurs ftes comme on le vit, & Montefeltre, ou le comte Roland de Cattani fit don d'une montagne a celui qui ne posse" dait rien. II s'arretera un jour Rieti devant un jeune chevalier pour 1'apos'tropher en ces termes :
Assez longtemps deja tu as port6 la ceinture, 1'epee et les eperons ! II est temps, present, que tu echanges la ceinture contre une corde, l'epe"e centre la Croix du Christ, les eperons contre la poussiere et la boue des chemins ! Suis-moi, et je te sacrerai chevalier de 1'armee du Christ ! Et le jeune chevalier le suivit ; on 1'appela Ange Tancredi.
FranQois s'adresse a tous, et partout il trouve des disciples, parmi les riches comme chez les pauvres, dans les villes comme dans les campagnes, chez les lai'ques et chez les pretres. II n'y a pas d'hommes devant lui ; il n'y a que des ames qu'il faut apporter a Dieu une a une, comme autant de pierres pour reconstruire la maison toute prete & s'ecrouler .
- Ces pierres, maintenant, il ira les chercher au hasard du chemin ; il va commencer avec ses compagnons, travers la campagne, ses vagabondages evangeliques.
Premiers pas franciscains sur les routes ombriennes. Frangois n'avait guere d6passe, jusque-la, le cercle d'Assise et des villes voisines. Sa parole a pourtant germ6 sur les champs qui couvrent la vallee. Des ames ont quitte les soucis du monde pour vivre, comme la sienne, dans Tattente d'une destinee plus haute. Depouill6s des biens mat&riels et des inquietudes de la chair, des hommes s'61oignent deux ^ deux, vers tous les points de rhorizon. Nous, les freres mineurs, s'6criera Frangois, que sommes-nous d'autre que les chanteurs et les jongleurs de Dieu, qui devons remuer le cceur des hommes et le soulever jusqu'^i I'altegresse spirituelle ?
C'est done comme un jongleur qu'il part, en compagnie du frere Egide, vers les monts bleus qui cerclent 1'horizon. Son doux rve d'autrefois, d'etre errant et poete, il le realise enfin, au service d'une cause dont il ne pouvait, alors, deviner la grandeur. Sans autres guides que leur fantaisie et les desseins de Dieu, les deux freres quittent la region d'Assise par les chemins qu'avait pris Frangois lors de son premier depart, apres la scene du tribunal. Us dSpassent Gubbio, pSnetrent dans la mar.che d'Ancdne, allant au hasard des monts et des bois ou germe un nouveau printemps.
Franc, ois decele maintenant, au travers de ses cr6atures, le visage du CrSateur. Sur les buissons emperlSs de rosee il reconstruit le nid des tourterelles. Pieds nus, sur la terre des cbemins, il va, le front dans le vent, en compagnie de frere Egide, son Chevalier de la Table Ronde , comme il le nomme alors. Une grande amiti6 nait entre eux. Us glanent les memes joies au long des pentes jaunies de renoncules ; ils trouvent la meme confiance posee sur les chemins, le meme espoir au fond -de leurs poitrines. C6te a cdte, pareillement vetus d'une robe d'ermite et d'une ceinture de corde, ce sont des hommes sans souci qui vont, librement, chantant Dieu. Leur mission n'est qu'al!6gresse, insouciance, amiti6. Mais elle reclame aussi des ames bien tremp6es, des coeurs vaillants. Ces hommes qui emplissent de leur chant le silence murmurant des valises, ce sont des vagabonds qui marchent au grand soleil, dorment dans les fosses, passent des jours sous la pluie, des nuits sous les etoiles. La peau ha!6e, la barbe hirsute, leur robe grise de la poussiere des chemins, ils ont bientdt 1'aspect de deux brigands. Des femmes s'enfuient en les voyant paraitre. Mais ils poursuivent leur route et leur mission. Ils font halte dans les villages. A qui s'inquiete de leur 6tat, ils respondent qu'ils sont des penitents d'Assise venus prdcher la parole du Christ. '
. Partout ou ils paraissaient, leur costume, leur genre
de vie excitaient 1'etonnement, et on les prenait pour des hommes des bois (1).
Sur les places de marche et les foires aux bestiaux, jusque dans les hameaux perdus de montagne, Frangois parle aux paysans assembles. Ses paroles dites simplement, a des gens simples, ne sont point des sermons mais des exhortations : aimer et craindre Dieu, faire la paix avec autrui et en soi-mme. Juch6 sur quelque tribune improvisee, marche de fontaine, bane de pierre, charrette 6u talus, Frangois ramenait a leur ligne essentielle, a leur purete primitive, les principes evangeliques. II les donnait en exemple aux etres frustes qui 1'entouraient. Lumiere des fins de jour, derniers appels des hirondelles au-dessus des granges, tintements de clochettes dans le lointain, et cette voix, cette main tendue qui semblent appeler et benir ! Egide, aux pieds de son mattre, buvait aussi les paroles de Dieu. Quand Frangois se taisait, il se levait a son tour, le coeur gris6, et disait a la foule : Ce qu'il vous dit la, mes amis, c'est la verite ! Ecoutez-le bien et faites comme il vous dit ! Jamais il ne manquait d'approuver ainsi ing6riument la predication de Frangois. Puis, la main de 1'un sur 1'epaule de 1'autre, ils repartaient comme deux freres, deux petits Ireres de Dieu, dans la gloire du couchant.
Quand ils revinrent a la Portioncule, ils trouverent trois nouveaux disciples : Sabattino, Morico et Jean. Bernard et Pierre etaient aussi rentres de leur mission. Tous les sept ils se sentirent forts, comme le noyau d'une troupe innombrable qui irait, s'accroissant, a travers tous les pays du monde.
Frangois resolut d'organiser aussitdt de nouveaux voyages. Aller sans repos d'une ville a 1'autre, de la
(1) Legende des Trois Compagnons.
montagne a la vallee, n' avoir soiici ni des repas a prendre, ni du glte pour la nuit, n'emporter avec soi sur les routes que la confiance en Dieu, et la communiquer au passant comme on jette une graine dont on attend moisson... Tel etait, tel restera toujours 1'ideal de Frangois.
Avant le depart, il r6unit ses freres dans un petit bois autour de la chapelle et leur parla de leur mission :
Allez, mes bien-aimes, et annoncez 1'Evangile de la paix et de la conversion ! Soyez patients dans les epreuves, rdpondez humblement a tous ceux qui vous interrogeront, bSnissez- ceux qui vous persecuteront, et soyez reconnaissants a ceux qui vous traiteront injustement et vous calomnieront ; car pour tout cela grande sera votre ^recompense dans le ciel ! Et ne vous inquietez pas a la pensee que vous Stes des hommes illettres, car ce n'est pas de votre part que vous prScherez, mais 1'Esprit de votre Pere Celeste parlera par votre botlche ! Et puis vous pouvez etre assured de trouver bien des personnes croyantes, bonnes et pacifiques, qui accueilleront avec joie vos paroles et vousmSmes. Mais il est vrai que vous en trouverez d'autres, et en plus grand nombre, qui, etant des ennemis de Dieu, vous resisteront et parleront contre vous. Pr6parez-vous done a tout supporter humblement!
Egide, Pierre, Bernard, Sabattino, Morico et Jean emporterent avec ces paroles le baiser et la benediction de Frangois.
Lui aussi se mit en route. II suivit cette fois la vallee, en .descendant vers Foligno et Spolete. A travers les gorges sauvages de la Nera, il parvint a Terni, remonta le cours du Velino et parcourut tous les villages de la montagne, Stroncone, Greccio, Poggo-Bustone. Les injures et les coups ne lui furent pas epargnes dans cette region presque paienne. II semait dans une terre inculte, et pourtant la moisson germa.
A Rieti, enferm6e farouchement dans son enceinte de remparts, il pre"cha sur les places comme il avait coutume. ...Et6 lourd. Les cretes du mont Terminillo disparaissaient
86 SAINT FRANQOIS D'ASSISE
sous les nuages. Tres loin, dans I'assombrissement de la montagne, des rumeurs d'orage grondaient sur les valles. Frangois marchait sous les midis brulants, grimpait a travers la vegetation bruissante, les toufles de genets, d'acacias, de muriers. II. de"couvrait au creux des gorges, parfois au flanc de quelque abime, des grottes ignores; Quand la fatigue le terrassait, ou peut-etre on nie sait quel doute, quelle inquietude, il s'enfongait dans cette pnombre, s'agenouillait sur la pierre moite des eaux de la montagne. II priait. Heures de profonde meditation, contemplation interieure. Autpur de lui, de cette ferveur secrete, il y avait l'e"norme solitude... Plus rien ne montait de la vallee semee de hameaux, ni les abois d'un cbien, ni les appels du patre. Un silence fait du crissement incessant des grillons et des cigales ; des chants d'oiseaux eperdus striant 1'air bleu ; i'immobilite des arbres a 1'infini et, parfois, un souffle de vent venu de tres loin, secouant d'un frisson le front de la forel.
Les derniers souvenirs de Frangois se consumerent dans ces retraites. Apres avoir parcouru les chemins blancs de lumiere, les landes bftilantes, il penetrait dans quelque grotte et jusqu'au fond de son ame propre. II y retrouvait encore, a certaines heures de doute, des joies esperees autrefois qu'il fallait oublier, des desir-s qu'il fallait etouffer. II connaissait 1'angoisse d'une mission trop lourde pour ses e"paules, 1'effroi de n'en etre pas digne, de renoncer, un jour...
Le grand silence de la nature lui porta la parole de Dieu. Frangois revint vers ses freres avec une foi renouvelee.