CHAPITRE VI
TORVO
En parfaife joie nous vivons, nous, qui rien n'appartient.
(Parole- du Bouddha.)
A son retour de Rieti, Frangois ramenait avec lui a Assise Ange Tancredi, le chevalier. A la Portioncule, d'autres freres s'etaient joints aux* premiers. On les appelait Philippe le Long, Jean de San-Constanza, Barb are, Bernard di Vigilanzio. Un peu plus tard encore, vint Sylvestre, le prdtre qui, lors du partage des biens de Quintavalle, avail re"clame" a Frangois un complement de prix pour les pierres destinies a la refection de Saint-Damien. Ainsi, ils etaient douze autour de Frangois, comme les disciples. Ils ne le furent pas longtemps. Sans cesse, de nouveaux venus 6tendront cette cellule jusqu'a en faire un peuple, non par le sang mais par 1'esprit.
On peut s'etonner de cette premiere generation franciscaine, jaillie spontan^ment autour de Frangois. II ne pouvait 6tre question alors, pour ces compagnons de la premiere heure, d'etre sSduits par la r^gle d'une vie mystique, bien ordonn6e. En suivant le Poverello, ils ne renongaient pas a la vie. Ils entraient en elle, en ce qu'elle a de plus apre et de plus penible. Ils ecartaient ce que Ton
a coutume de considerer comme ses faveurs, pour epouser la pauvrete, la chastete et 1'obeissance. Mais ils n'evitaient rien de ses exigences. Ces gens qui agissaient en poetes allaient se colleter avec la realit< la plus lourde. Vivre comme des mendianls, n'ayant ni pain, ni gite, tel est desormais leur destin. Pour tout bien, ils n'ont plus que leurs mains, a serrer sur la beche ou la fourche, a tendre au seuil des maisons chaudes, quand le travail ne les a pas garnies...
Et pourtant, ils sont douze deja ! Ils seront cent demain. Ce ne sont pas des hommes accab!6s de misere et qui cherchent une deriiiere esperance ; ce ne sont pas des esclaves accables d'hebetude ; ce ne sont pas des exaltes, ni des fous ayant perdu toute mesure humaine. Ce sont des hommes simples, qui possedaient des biens, ceux de la fortune ou ceux de 1'intelligence. A peine connaissentils le petit homme en robe d'ermite qu'ils ont vu mendier dans Assise. Neanmoins ils le suivent, ils sont prets a lui obeir sans murmure, Us appellent eette soumission a 1'inconnu et sans doute a la souffrance.
Rien n'est la pour les accueillir au moment qu'ils ont tout quitte. Aucun mur de couvent, aucune regie de vie. Ils n'entrent pas dans un refuge. Ils partent a raventiire, ayant au prealable renonce a se defendre dans un combat qui promet d'etre dur. Quel h6roisme habite ces ames qui n'ont meme point, pour les exalter, la fievre d'une mystique ardeur? Elles reclament une existence uniquement faite de renoncement.
Tous ces hommes ne sont pas des saints. Ils ont notre coeur et nos sens. Les vqici pourtant, vetus de leurs sacrifices, autour d'un vagabond qui leur a par!6 de Dieu. Ce troubadour est-il done un conducteur de peuple?,
Non, il a pour cela trop d'humilite et trop d'independance. II n'a pas sollicite son premier disciple ; il n'a fait que 1'accueillir comme il accueillera desormais tous ceux qui viendront vers lui pour etre plus pres du Seigneur. II n'a dit a aucun : Suivez-moi ! mais a tous : Dieu
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vous donne la paix ! Sans doute 1'ont-ils suivi parce qu'ils ont compris que la paix n'est possible qu'& 1'exemple d'une telle vie. Fr.ane.ois sait n'dtre, et ne veut 6tre qu'un intendanti et ce sera le drame de son destin que de ne pouvoir ordonner ce troupeau disparate dont il se voyait contraint d'etre le berger (1).
On sent par la qu'il est Tinstrument de Dieu. Jamais il n'a rev6 de faire des proselytes. II a seulement voulu elever le coeur des hommes , leur doriner en partage ce qu'il a trouve dans 1'amour du Christ, la vraie joie et la paix.
Et des ames que Ton croyait tout entieres acquises aux biens d'ici-bas, des etres que Ton disait aveugles et sourds ; des hommes qui semblaient heureux, se sont grouped comme des brebis peureuses autour du berger. Cette voix les a, semble-t-il, eveilles d'un long sommeil. Elle a leve le voile qui cachait la vraie face des choses Us ne saisissent pas encore les beautes du monde qui leur est promis. Mais ils ouvrent les yeux sur la clart& trop vive, ils tendent les mains vers le chanteur de Dieu .
II y a la tout autre chose qu'un mouvement d'id6es comme on en voit de temps a autre au cours des siecles, autre chose qu'un elan comme celui des Croisades, par exemple. Si grande qu'ait pu etre sur leur epoque Finfluence des philosophes, elle n'eut jamais cette action directe qui fait dSposer 1'arme au chevalier, au riche Jeter sa bourse, a 1'oisif saisir la pioche ou la charrue.
Saint Bernard prSchant la Croisade faisait appel a la foi des hommes, mais aussi a leur gout du voyage et de la guerre. II eveillait peut-6tre a son insu leur cupidit6 ; il donnait un but a leur esprit de conquSte.
Frangois leur retire tout, mais ne leur off re rien, ici-bas, qui soit monnaie d'Schange. II faut vraiment remonter a 1'Evangile pour trouver quelque chose d'aussi grand que I'o3uvre franciscaine. Cette mission d'eveilleur d'ames est
(1) J. Joergensen : Saint Frangois d'Assise,
bien un don de Dieu. On ne saurait imputer aux seules predications de Frangois, a son exemple, pareille Iev6e d'asc6tisme et de foi. II y fallait aussi le pouvoir d'une crature au dela de laquelle transparait le Cr6ateur, une sorte de magnetisme qui pousse le disciple a ressembler au saint, a s'identifier a lui, comme le saint lui-meme tend a s'identifier a Dieu. A partir de cette attraction, les motifs purement humains cessent d'etre valables. Us n'expriment plus des actions dont la forme seule nous est sensible, mais dont les raisons profondes s'effacent pour qui n'en est pas t6moin et, a plus forte raison, pour qui tenterait de les rechercher a la lumiere de 1'intelligence.
<( II semblait vraiment, en ce temps-la, ecrit Thomas de Celano (1), que la presence de saint Frangois ou meme sa seule renomm6e fut une nouvelle lumiere envoy ee du. ciel sur la terre pour dissiper 1'epaisseur des tenebres .
Oui, cette lumiere, c'est a ce moment, et d'abord, une presence. Celle d'un homme tres loquace, enjoue, d'aspect sympathique, de taille moyenne, mais plutdt petite que grande . Le portrait qu'en fait, dans la Vita Prima, Thomas de Celano, est le seul que nous ayons de Frangpis. II a d'ailleurs toute la minutieuse precision des toiles des primitifs, quand ils peignaient ce qu'ils avaient sous les yeux. Tete petite et ronde, visage un peu allonge^ front plat et court, yeux moyens, noirs et simples, cheveux bruns, oreilles droites mais petites, tempes plates... dents unies, egales et blanches, levres fhies, barbe noire mais clairsemee, cou etroit, 6paules droites, bras courts, mains de"charnees... On imagine, a la lecture de ce portrait pointilliste, Fexacte image de 1'ascete. Frangois avait juste assez de corps pour retenir rame unie a lui... dira un jour le Pape Pie XI (2).
Get aspect physique die Frangois c'est, aux yeux de ses
(1) Vita Prima.
(2) Discours aux curts de Rome et prldicateurs en Cartme, 11-2-29.
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contemporains, 1'enveloppe sensible, 1'humble image et pourtant rayonnanle vers laquelle se pressent les premiers freres. Maigreur accentuee, habit grossier... poursuit le narrateur. Image a Fexemple de la vie ext^rieure toute faite de simplicity, de modestie, d'effacement, mais aussi d'harmonieux 6quilibre ; une absence de beautS et d'6clat qui est a 1'oppose, pourtant, de la laideur et de la banalite. Si Ton ne savait quelle ame vit sous ce visage, la belle force calme qui en emane suffirait a le detacher de la foule. Mais les gestes, la voix, le regard qui I'animent, ne lui donnentils pas un autre aspect, son aspect veritable, sous lequel Frangois apparait a ceux qui I'ecoutent et le suivent ?
...Langue volubile, dit encore Celano, voix chaude et aigue, vehemente et douce, claire et sonore, spmmeil tres court, main genereuse... Et ailleurs :
<( II etait prompt au pardon, lent a la colere, d'esprit vif, de m^moire tres heureuse, subtil dans la discussion, plein de prudence dans la deliberation, et toujours simple.
C'est par la que Frangois saisit les ames, qu'il exerce cet etrange pouvoir de seduction auquel se livrent tant de (XBurs avides d'un bonheur dont sa parole est seule a leur donner 1'assurance. II faut bien que cette promesse soit formelle et cette voix persuasive pour que des hommes quittent foyer, affaires, ambitions et plaisirs, pour suivre le petit pauvre sur le chemin du dentiment et de la priere.
Miracle d'autant plus surprenant que Frangois n'agira jamais comme un maitre qui cherche son peuple. II n'aura jamais son sermon sur la montagne pour appeler les etres a lui. Aux chapitres generaux qui feuniront plus tard les membres de 1'Qrdre, il renoncera vite a faire figure de chef. II n'est pas 1'orateur exaltant les foules. 11 ne specule pas sur les enthousiasmes collectifs ; il n'entraine pas ces larges courants qui soulevent les masses. Mais il va, de 1'un a 1'autre, disant un mot, touchant une main, relevant un visage, et ce sont des ames brusquement saisies par la gr&ce. Son apostolat est comme une confidence faite a voix basse et qu'on n'oublie plus.
Telle est lia presence de Frangois aux premiers jours de 1'ordre.
II faut dire pourtant qu'a cette 6poque, rien ne ressemble moins a un ordre que cette communaut6 d'hommes vivant, sans regie deTmie, au pied des collines qui portent Assise. Les cabanes de branchages devenues insuffisantes, Frangois et ses freres trouverent un autre asile dans line masure d61abre dependant de la maladrerie. Us 6taient ainsi tout pres des lepreux auxquels, bien so.uvent, ils apportaient leurs soins, et a peu de distance des sanctuaires de la Portioncule et de Samt-Damien.
Get endroit, ou un ruisseau dessinait ses meandres, s'appelait Rivo-Torto. Le logis des freres 6tait si etroit que Frangois dut assigner a cbacun sa place et inscrire son nom au-dessus de 1'espace qui lui 6tait accorde, pour parvenir a caser tout le monde. Aussi bien, les freres ne s'y refugiaientrils que certaines nuits de mauvais temps.
Dans le cours de la journee, ils eontinuaient de vivre comme avait vecu Frangois, c'est-a-dire dans une liberteingenue qui pouvait bien passer, aux yeux de certains, pour une oisivete meprisable. Quand 1'un d'eux allait mendier aux portes d'Assise, il lui arrivait d'etre rabroue durement. Ce n'elait pourtant pas la paresse qui contraignait les freres a recourir a ce moyen pour assurer leur subsistance, mais un service qu'ils avaient rendu et qui n'etait pas paye, des lepreux a soigner, une priere en laquelle ils oubliaient le temps.
Le testament de saint Frangois expose, du reste, en peu de mots, mais avec une nettete dont la bonne foi ne saurait etre mise en doute, le genre de Vie que pratiquaient ses compagnons quand ils n'allaient pas evang^liser les pays voisins. Et, meme alors, leur existence 6tait faite de travail, souvent du plus ingrat, du plus p6nible.
<( Nous aimions a demeurer dans de pauvres eglises abandonn6es ; nous etions gens simples, serviteurs de tous. Je travaillais de mes mains, et ainsi j'entends faire toujours ; et tous les freres, tant qu'ils sont, je veux qu'ils
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travaillent de ce travail qui fait rhonnelet6 de la vie. S'ils ne savent pas travailler, qu'ils apprennent, non par cupidit6 et pour tirer un profit de leur travail, mais ppur le bon exemple et pour fuir 1'oisivete. Et si notre travail n'est pas rmun6r6, nous irons chercher les niiettes de la table du Seigneur en demandant I'aumdne a toute porte (1).
Sous la plume d'un saint, quel exemple de bon sens, quel equilibre ! Sous pr6texte que sa vie est desormais consacree Dieu, Frangois n'entend pas se derober aux exigences de sa condition d'homme. II en sera de m&ne pour ses compagnons. Ce qu'ils offrent au Seigneur, ce n'est pas au detriment de leur devoir. Le denuement dans lequel ils vivent ne les dispense pas d'accomplir sur terre la tache ordonn6e par Dieu : Tu gagneras ton pain la sueur de ton front ... Us ne sauraient enfreindre le commandement, fut-ce meme au benefice de la priere, et Frangois sait que la priere n'est pas n6cessairement une parole, mais qu'elle peut 6tre un geste, un sacrifice, une volonte...
II devait bien se dire, dans sa logique rigoureuse et naive, que Dieu les eut dispense de manger s'il avait voulu les dispenser de travailler. A maintes reprises, dans la regie, dans ses Merits, Frangois reviendra sur cette question. Celui qui ne veut point travailler ne doit pas non plus manger , dit-il en citant l'Ap6tre.
Les chroniques primitives, les remits des temoins, concordent sur ce point.
Afin de ne pas rester oisifs, ils aidaient les pauvres gens a cultiver leurs champs ; en recompense de quoi, ces gens leur donnaient de leur pain,, pour 1'amour de Dieu (2).
Thomas de Celano ecrit aussi dans la Vita Prima : Le jour, ils pratiquaient de leurs mains le metier qu'ils connaissaient, travaillant dans les maisons des I6preux, ou en d'autres lieux honorables...
(l)Testament de Saint Francois, traduit par I'abb6 Huvelin. (2) Speculum perfectionnis, Ch. LV.
II n'est pas vain d'insister sur ce point caracteristique de 1'esprit de Frangois. Ce desir de ne pas transiger avec les obligations humaines nous le rend plus sympathique encore ; on pourrait m&ne dire plus accessible. En agissant ainsi, il ne repond pas seulement a 1'enseignement des ecritures, il ne remplit pas seulement son devoir d'homme. II accomplit son VOBU de pauvret6. Travailler par necessity et sans esprit de lucre, c'est a la fois la condition du pauvre et la condition de la pauvrete. Frangois le sait tres bien. L'aum6ne, surtout a present que des compagnons 1'ont suivi, il n'en accepte 1'idee que comme un pis-aller. II sait que Ton peut s'enriehir avec des dons. Assez d'exemple sont sous ses yeux. Lui-meme n'a~t-il pas rebati des eglises en mendiant des pierres ? Qu'ils soient acquis ou qu'ils soient donnes, les biens sont toujours une richesse. Et peut-etre Frangois voit-il se dresser dans 1'avenir les murs de ces couvents, les autels de ces sanctuaires dont 1'Eglise elle-meme fera don a son ordre.
II n'en est pas la encore. II veut seulement que ses freres travaillent pour vivre, mais il a une si farouche repulsion pour 1'argent, qu'il ne letir permet d'accepter qu'un salaire en nature. II est moins stir, on le devine, d'eux que de lui, et c'est pourquoi son intransigeance sur certains points de ce genre augmente dans la mesure ou son ordre s'accroit.
On raconte qu'un jeune compagnon ayant ramasse une piece de monnaie sur la route se vit severement tanc6 par Frangois pour cet acte de convoitise.
Depuis le temps qu'il se lamentait sur la misere des eglises, Frangois sans doute a evolu6. II a pu, autrefois, vendre du drap au profit de Saint-Damien, detourner 1'argent paternel afin de decorer la chapelle. C'etait encore en un moment ou 1'amour de la pauvret^ n'atteignait pas, en lui une grandeur si austere. Maintenant, il n'admet plus de compromis. II ne meprise pas la richesse d'autrui et par la se garde bien de critiquer ce qui, dans la pompe de 1'Eglise, le choque peut-etre et 1'afflige.
La aussi son admirable largeur d'esprit 9e montr tout
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entiere. Pas plus qu'il ne pretend imposer a tous les hommes la vie qu'il s'est choisie, il ne voudra m6priser les riches, delruire les biens. Mais il n'en veut, ni pour lui, ni pour les siens. II a epous6 Dame Pauvret6 et ce n'est certes pas un mariage symbolique. De m6me exige-t-il de ceux qui, librement, 1'ont suivi, pareil renoncement.
II n'a pas conquis ses disciples a coups d'arguments. II leur a simplement parle comme il parle a tous, et si eux 1'ont suivi, c'est que Dieu le voulait ainsi. Mais il ne meprise pas, pour cela, qui s'ecarte de sa route et ne l'6coute pas. De mme n'en veut-il pas au riche de ce qu'il a des biens. II sait ce que vaut cette richesse. II en commit toutes les servitudes. II a compris vers quoi elle conduisait. Une sorte d'ablme s'est creuse entre elle et lui, ce jour d'avril ou il est parti, nu, vers la montagne. Quelque chose de plus fort qu'un voeu, de plus absolu que le mepris...
Par obeissance et par humility, guid6 par ee sentiment de tolerance que nous avons tente de definir plus haut, Frangois ne s'est jamais elev6 centre la richesse de 1'Eglise. Mais, a travers son silence, certains gestes sont d'une signification assez claire pour que Ton devine sa pens&e; N'aurait-il pas reve, la aussi, d'une simplicite ' 6vangelique ? S'il ne peut I'esp&rer, il entend bien ne pas ajouter lui-meme a ces fastes.
En accomplissement de quelque VO3U secret, un honime deposa un jour une grosse somme d'argent sur 1'autel de la Portioncule. II voulait sans doute ainsi contribuer a 1'embellissement de 1'eglise. II retrouva sa bourse, peu de temps apres, jetee au bord de la route, sur un tas d'ordures.
En d'autres circonstances, Frangois ne craindra pas de vendre les objets du culte pour faire la charite. (( D6pouille 1'autel de la Vierge, dit-il un jour a Pierre de Cattani, et enleve les divers ornements dont il est par6, quand tu ne pourras autrement secourir les indigents. Crois-moi, il lui sera plus agreable de voir 1'Evangile .de son Fils observe
et son autel depouille, que la garniture de son autel conservee et son Fils mepris6 .
Enfin, on a note la reponse qu'il fit a 1'evSque d'Assise lui conseillant moins de rigueur a ce sujet :
Seigneur, si nous poss6dions des biens, nous serions forces d'avoir, en meme temps, des armes afin de proteger nos biens... et done, pour conserver en nous cet amour intact et pur, nous sommes tous absolument decides a ne vouloir rien poss6der en ce monde ! (1).
On ne saurait montrer plus de logique, ni plus de fermete. Nous 1'avons vu, deja, la pauvret6, 1'absence de bien sont pour Frangois la condition essentielle de cette liberte sans laquelle on ne peut concevoir une parfaite soumission au Seigneur. II n'est pas possible de servir a la lois le Greateur et la creature. Le Poverello a choisi depuis longtemps, et cependant il chantera la creature, mais ce sera toujours comme expression, comme attribut du Createur. Elle n'est plus, pour lui, qu'un moyen, au dela duquel il retrouve une fin toujours identique a elle-mSme.
...aucun des freres, en quelque lieu qu'il se trouve ou qu'il aille, ne pourra, d'aucune fagon, recevoir ni faire recevoir de 1'argent, ni pour des vetements, ni pour des livres, ni comme remuneration d'un travail, ni pour aucun autre motif quelconque, sauf le seul cas ou un frere serait malade, et ou 1'argent serait indispensable pour 1'assister. Car, pour nous, 1'argent ne doit pas avoir plus de valeur ni d'importance qu'une pierre... (2).
Et plus loin, revenant sur cette pensee, Frangois repete :
(( Et si quelqu'un de nous trouve de 1'argent quelque part, il ne doit pas s'en inquieter davantage que de la poussiere ou il met le pied.
(1) Tres Socii, IX 35, cite par Joergensen.
(2) Les Opuscules de Saint Frangois, premifere r6gle, Ch. V1IL
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Par 1'exterieur de leur vie et 1'aspect de leurs personnages, les penitents d'Assise ne ressemblent en rien a des religieux. Leur groupe offre un contraste saisissant avec 1'esprit qui les anime, ou plut6t avec la forme' sous 'laquelle il apparaissait jusqu'alors. Us sont tout ml6s a la terre, ecrases de besognes harassantes, hirsutes, souvent vetus de haillons. La foi, a cette epoque, etait dans le peuple, mais la religion etait chez les clercs. Elle avait le visage grave des homines d'etude dont le front se penchait plus souvent vers les livres que vers le sol, et qui fuyaient le monde pour s'approcher du ciel. L'ordonnance de leur vie, sa regie et ses rites, etaient, a 1'exemple de leur veture, simple, mais rigoureuse et uniforme. II n'etait place en eux, et autour d'eux, ni pour Fimprevu, ni pour la fantaisie...
On n'en saurait dire autant de Frangois et de ses compagnons. Rien encore n'est venu donner une ligne a leur existence de penitents. Elle s'epanouit un peu au hasard comme une plante sauvage. Par aucun point elle n'evoque. une vie monacale. Le reflet de leur pass6 n'est pas encore tout a fait eteint chez les freres. Sinon les habitudes, ils en ont garde- le vernis, la patine. Us n'ont pas encore assez vecu c6te a cote pour se ressembler. Cela viendra peu a peu, quand le m6me soleil, les memes pluies, auront tanne leurs visages et deteint leurs habits, quand, a force de donner, ils n'auront plus pour les cpuvrir qiie des haillons. Ils se contentaient, dit Frangois dans son testament, d'une seule tunique, rapiecee souvent en dehors et en dedans, serree par une ceihture, et ils ne possedaient pas davantage . Mais, que survienne un plus pauvre qu'eux, 1'un donnera son capuchon, 1'autre une de ses manches, et ils continueront ainsi sans s'inquieter de retonnement qu'ils provoquent, des risees dont ils sont 1'objet. Tous vont cheveux au vent, a 1'exception d'un certain Jean qui
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voulut garder son chapeau, et qu'on appela des lors Jean de Capella, Jean au chapeau.
Le souci du pain a gagner, les taches qu'ils s'imposent chez les lepreux, 6tent aux yeux du monde toute quality de mysticisme a ces travailleurs manuels. Des le matin, on les voit sur les routes, tels des ouvriers se rendant au chantier. D'autres vont aux provisions pour aider ceux qui ne regoivent pas de salaire, ou soulager un frere malade. C'est tout le long du jour, autour de Rivo-Torto, une animation silencieuse guidee par les denouements et les prieres.
Mais les passants decouvrent-ils cette floraison trop discrete ? L'asile de Rivo-Torto n'est pour eux qu'un campement de pauvres diables, assez fous pour ne pas chercher le bien-etre, bien mieux : pour 1' avoir rejete. Us ne concjoivent pas qu'un toit si exigu et si peu sur puisse abriter tant d'amitie en 1'homme, tant de ferveur en Dieu.
La le~gende nous a rapporte bien des tableaux touchants de 1'aMne franciscaine. Ces mystiques qui s'abiment en prieres, qui, dans les grottes de la montagne, au plus profond des bois, recherchent la solitude avec Dieu, ces homines qui ont renonce au monde et a ses -plaisirs, donnent pourtant 1'exemple d'une humanite, mieux, d'une amitie d'autant plus surprenante que leur temps est cruel. En se penchant avec tant de sollicitude sur la creature, ils proposent au monde un nouveau visage du Createur. Ils embrassent dans un meme amour 1'auteur et 1'ceuvre. Jls reconcilient ce que tant de siecles s'etaieht employes a separer.
Cette legon, on ne la saisira que plus tard, mais eile a contribue grandement, des les premiers temps, a aiigmenter le nombre des petits freres. Tout, en eux et autour d'eux, semble 6claire d'une luiniere houvelle. Dans ce siecle de divisions, de luttes mesquines, d'inquietude, ils ont acquis le privilege de vivre en paix, unis les uns aux autres, iideles, egaux,' tranquilles dans une soumission au Seigneur qui les a degages de toute servitude terrestre. C'est la le premier miracle franciscain.
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On regarde tant de misere apparente ; 1'etroit refuge de Rivo-Torto au toit reconvert de branchages, cette couche de terre battue, les pires besognes accomplies pour une bouch6e de pain, ces hommes qui vont pieds et tete nus... On s'etonne qu'aucune plainte, aucun regret ne s'echappe jamais de teurs levres. Et parfois, certain passant qui remqnte vers Assise s'arrete devant Rivo-Torto, tout charge de la marchandise qu'il n'a pas vendue, ou de Tor qu'il a gagne, mais dont le souci a meme poids. II pense a sa boutique, a sa fortune, a 1'aprete qui le pousse, aux mechants qui 1'entourent, aux guerres qui menacent, aux epidemies qui le guettent, a la precarite de sa vie et de sa fortune. Et il voit le soleil qui glisse sur le pauvre toit de Rivo-Torto, toutes les fleurs de 1'ete epanouies autour de lui ; il sent la caresse du vent du soir, tout a coup, sur son front inquiet comme une majn fraiche. II regarde ces hommes qui prient sans meme avoir d'autel, et il entend que leur priere est un chant, qu'une extraordinaire allegresse luit dans leurs yeux, celle de 1'esperance entrevue, . d'une promesse escomptee. II sent peu a peu sa pauvrete dans la mesure ou il decouvre leur vraie richesse... Car la richesse n'est pas une possession, c'est une illusion ; non le bien que Ton touche de ses mains, cet or qui coule entre les doigts, ces etoffes ou ces bijoux dont on se pare, mais le bien qui est en soi vraiment comme une partie de soimerne, dont la lumiere rayonne sur les choses, leur pretant une beaute qui n'est pas en elles, mais en vous, tandis qu'elle transfigure les .etres et, de vous a eux, cree Famitie, la confiance ou 1' amour.
Le passant depose son fardeau d'inquietudes. II ira peut-etre vers Tun de ces elus, pour toucher sa main, lire dans\son regard. II saisira alors, lui aussi, au travers d'un parfum de moisson, d'uri sourire ebauche, la chaleur divine. . Demain, apres avoir distribue sa marchandise a ses amis, puvert ses caisses aux pauvres, il reviendra vers Rivo-Torto, ayant a son tour decouvert 1'esperance...
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L'ete 1209 vit ainsi s'epanouir a Rivo-Torto la premiere moisson franciscaine. Ce n'Stait plus la fralcheur ingenue d'avril a la Portioncule, mais une abondance sur laquelle on pouvait batir des projets d'avenir. Le soleil d'aout brunissait toutes ces tetes d6couvertes devant Dieu ; le vent les courbait en priere. Mais, si Ton eut fouil!6 en elles, on aurait retrouvS, comme dans la saveur d'un fruit, 1'odeur des bois mouilles ou des fleurs printanieres, intactes, la tendresse et la foi, 1'exquise purete de Franc, ois, de Bernard et d'Egide...
Vinrent les soirs d'automne, hatifs, les matins frileux de novembre. Tant de pieds nus pressaient la terre d6trempee qu'il fallut semer des cendres au seuil. Des rafales de pluie secouaient la porte a demi pourrie, arrachaient les branches du toit, giclaient jusque sur la couche des freres, tasses les uns centre les autres, comme les pauvres betes d'un troupeau.
On ne travaillait plus dans les champs. Des fumees s'elevaient des chaumieres ou les families, assises devant 1'atre ouvraient le bahut aux reserves, partageaient le lard et le pain. Eux, n'avaient plus de travail et plus de pain. Us avaient pens6 au salut de leur ame, mais non point aux jours d'hiver ou patiraient leurs corps. Dans la cabane enfumee d'un feu de bois trop humide, qui ne voulait pas prendre, ils grignotaient quelques raves pour oublier la faim. Puis, 1'immobilite retombait sur 1'assemblee. On entendait, au dehors, le triste hurlement de la nuit, le sifflement du vent dans les taillis degarnis, le craquement des branches, des cloches oubliees, la voix d'un chien perdu et, tout au loin, le haletement sourd de la montagne ou rocs et neiges semblaient lutter.
Un murmure de prieres s'elevait de cet amas de chair souffrante, une toux tenace et parfois, timide, un soupir. Alors 1'un d'eux venait au seuil. Le vent empoignait ses haillons, flagellait sa peau, mais il partait quand mfime dans la tempte, son ecuelle a la main, vers Assise. II rentrait des heures plus tard, une infame pitance au fond du
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plat, et Ton remerciait les homines et Dieu d'avoir pourvu au repas du soir.
Un jour, Jean de Capella.se dressa sur.sa couche, de"crocha son chapeau pendu au-dessus de lui, la ou Frangois avail inscrit son nom... Le soir, les petits freres prierent pour le compagnon qui desertait leur toil. Sa place demeura vide comme celle d'un enfant perdu. II ne devait pas revenir. II n'etait pas gagne a Dieu.
Quand la nuit etait tombee, un maigre quinquet jetait quelques lueurs sur les corps grelottants, sur les visages envahis de barbe, creuses de rides precoces. Francois' regardait autoiir de lui ces pauvres Sires que Dieu lui avail confies. II sentait leur souffrance et la sienne. II priait, pensant peut-etre au chant des alouettes dans les matins d'ete, aux coteaux plantes d'oliviers...
. O mon frere Leon, quand bien meme un frere mineur comprendrait les vertus et proprietes des oiseaux et des poissons, des animaux, des homines, des racines, des arbres, des pierres et des eaux,. note bien et n'oublie pas que la joie parfaite n'esl pas dans tout cela !
O mon frere Leon, quand mSme le frere mineur saurait prScher si eloquemment qu'il convertirait ^ la fois tous les infideles, aie soin de mettre par ecrit que ce n'est pas encore en cela que reside la joie parfaile !
Mais, quand, tout trempes de boue et geles de froid, tout souilles de boue et tpurmenles de faim, nous sonnerons a la porte d'un couvent, s'il arrivait que le portier vint vers nous d'un air furieux, et nous dit :
Qui etes vous ? a quoi nous fepondrions : Nous sommes deux de vos freres ! Mais lui, au contraire, nous dirait : La v6rite est que vous etes deux ribauds qui vous en allez de tous c6t6s par le monde, ravissant les aum6nes des pauyres ! . .
Et puis, il refuserait de nous ouvrir, mais nous ferait .rester dans la neige et dans 1'eau, et dans le froid el, la fainv jusqu'a la nuit ; et alors, si nous reussissions a
porter patiemment, sans trouble et sans murmure, tant d 'injures et de rebuff ades...
...Et puis que, sortant avec un gourdin noueux et nous saisissant par le capuchon, il nous jetat a terre, dans la boue et la neige, et nous frappat si fort du susdit gourdin qu'il nous couvrit de plaies de la tele aux pieds...
...et que, si nous acceptions avec joie ces injures et ces coups, en songeant que nous avons le devoir de subir avec patience les peines que nous inflige le Christ bienheureux...
...6 mon frere L6on, alors nous connaitrions la joie parfaite. Car, entre toutes les graces, il n'y en a point de plus precieuse que de se vaincre soi-meme, et de supporter volontiers tous les opprobres pour le Christ et pour 1' amour de Dieu !
Cette image de la joie parfaite, qu'il dictera un peu plus tard a Leon, sur la route de la Portioncule, Frangois la voit se dessiner tandis qu'il veille a Rivo-Torto, regardant, sous la flamme vacillante, ses freres transis et pourtant si paisibles, ecoutant au dehors la grande voix du vent hurlant a leur seuil .comme celle du portier furieux.
L'heure du sommeil vient, 1'heure de la grande innocence des etres et des choses. Un apaisement se fait peu a peu dans la nuit. Frangois veille sur son troupeau. II connait chacun par son nom. II lit dans ces ames transparentes. II sait la ferveur de celui-ci et la peine de celui-la. II est la pour les eclairer, les soutenir aux moments difficiles ou la chair faiblit, ou le cceur tremble, I>eja, le poids de ces ames qu'il faut elever jusqu'au Seigneur pese doucement entre ses bras. Toutes les creatures de la terre et des eaux, 1'herbe qui tremble au matin, la boue des chemins meme, ne sont-elles pas comme des gestes de Dieu, comme une mysterieuse emanation de sa substance? Et parmi toutes celles-la, a lui, Frangois, le plus pauvre, le plus humble, qui ne merite meme pas le bouquet cueilli dans les champs, le fruit tombe de 1'arbre, voici que tant
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d'ames sont confiees... A lui le solitaire, le vagabond qui se croyait prive" de biens !
J'6crirai la regie de leur vie, afin qu'ils suivent la voie du Seigneur.
Frangois se rend compte qu'il n'est plus seul. Ce grand reve qui le hante depuis sa jeunesse, ce reve du parfait amour, ce n'est plus une simple affaire entre Dieu et lui. Gela sans doute. eut ete trop facile et trop beau. Maintenant des ames se sont levees et elles sont comme 1'ebauche de 1'e" difice, des pierres dressees vers le ciel que les grands vents d'automne vont tenter de mettre bas, Ces vents d'automne sont les faiblesses humaines, la detresse et 1'inconstance.
Frangois considere ses pitoyables compagnons. L'exemple qu'il peut offrir a tous n'est peut-etre pas fait d'une vertu suffisante. II faut leur en donner un autre, plus haut, irrefutable, celui de Dieu meme sur la terre. Ainsi la premiere regie ecrite par Frangois, aux sombres jours de Rivo-Torto, est-elle composee presque tout entiere de passages de 1'Evangile. Le Poverello n'entend pas imposer a ses freres une quelconque maniere de vivre. II leur demande seulement de suivre 1'Evangile. La est la base, 1'image ideale qui doit les guider et vers laquelle, sans cesse, ils s'emploieront a revenir quand les hasards de 1 'existence risqueront de les egarer.
JCe poete, ce vagabond, -est hante par le desir de 1'ordre, de la clarte. Ce fantaisiste-ne est conscient d'une discipline. II en eprouve, des les premiers jours, la necessite. II en discerne les bienfaits. L'image de cette liberte qu'il poursuit ne peut 6tre que dans un acquiescement volontaire a une regie. La liberte, comme 1'art, est un choix.
Frangois va proposer & ses amis de choisir un genre de vie conforme aux drdres du Seigneur. De toutes ces pierres dont il mesure aujourd'hui la resistance, la regie sera le mortier qui les unira 1'une a 1'autre, indissolublement. Les meilleurs materiaux ne sont rien s'ils n'ont entre eux ce lien qui en assure la. cohesion et l'6quilibre. C'est a
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Frangois qu'il importe alors de se montrer bon ouvrier. Cette regie va devenir son ceuvre sans cesse reprise, reniani6e, modified. Partie de quelques versets de 1'Evangile, elle s'enrichit peu a peu de tout ce que Francois lui apporte d'ainour, de foi. Deja, en 1210, il va donner quelques indications precises sur le travail des freres, sur leur devoir de pauvrete.
Au long des nuits d'hiver, pench6 sous la clart6 de quelque chandelle, il crit, m6dite, rature, pese ses mots. En vain apporte-t-il a cette redaction toute sa conviction refiechie. De nouveau il se sent homme. II se croit indigne. Sa volonte, non plus que ses ceu-vres, ne sauraient atteindre a cette limpidite de miroir par laquelle il voudrait imitef Dieu...
Humilite de Thomme, doute du cr^ateur. Toute sa vie, le poursuivra cette crainte de ne pas donner a ses petits freres une regie de vie conforme a ce que Dieu a exige de lui et doit exiger d'eux. Jamais une ceuvre ne fut a ce point travaillee, discutee, remaniee. Sans cesse il reviendra sur elle pour 1'ameliorer, mais, en ces premiers mois de 1210, il sent 1'urgence d'une base ou chacun pourra s'appuyer. II se contentera d'une premiere 6bauche pour solliciter 1'approbation du pape. Centre la defaillance possible de ceux qui 1'ont suivi, centre I'hostilit6 ou simplement le doute du peuple et des seigneurs, il. faut dresser un r.empart. Frangois ir.a a Rome conqu^rir le droit de prfecher.
Le printemps 6tait revenu, et ayec lui TespSrance et la joie. Les petits freres avaient tenu bon dans leur pauvre refuge, malgr6 les jours p6nibles et 1'indifference des habitants d'Assise. Maintenant, ils reprenaient leurs taches avec une gaiete nouvelle. Les oiseaux chantaient dans les bois reverdis. Jamais le printemps n'avait semb!6 si beau.
Frangois travailla encore quelques mois a la regie et pria beaucoup. Puis, un jour d'6t6, il annonca a ses
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compagnons qu'ils partiraient tous pour Rome afin de visitor le tombeau des Apdtres, golliciter une audience du pape et faire approuver la regie qu'il emporterait cpmme 1'acte de naissa'nce de 1'ordre franciscain.
Av^nt le depart, il reunit ses freres et leur dit :
Allons a notre Mere, la sainte Eglise Romaine, et faisons connaitre au Souverain Pontife ce que le Seigneur a daign6 commencer par nous. .Avec son approbation et ses conseils, nous poursuivrons notre ceuvre.
Choisissons parmi nous un chef ; il tiendra pour nous la place de Jesus-Christ, nous irons ou il voudra aller, et nous nous arreterons quand il voudra s'arrSter.
Par ce nouvel acte d'humilit6, Frangois montre deja qu'il n'entend nullement etre le chef d'un ordre pourtant fonde par lui et dont il est Tame. Jaloux du pouvoir spirituel, soucieux d'imprimer a ce mouvement qu'il voit se dessiner autour de lui la forme exacte selon laquelle il a eongu sa propre vie, il ne briguera jamais aucun pouvoir temporel, aucune direction effective. II s'en ecarte a la fois par humilit6 et par ind6pendance. Malgre cette troupe qui grossira' sans cesse et le poussera devant elle, il s'efforcera jusqu'au bout a rester le pelerin solitaire, le simple jongleur de Dieu .
Durant ce voyage en commun, il ne sera rien de plus qu'un petit frere parmi d'autres freres. Bernard de Quintavalle, le premier compagnon de Frangois, a 6t6 design^ pour tre le chef. II a le prestige et Tautorjt6 qui conviennent. En demandant aihsi lui-meme, des ce moment, a Bernard de prendre la direction materielle d'une expedition qui 6tait pour tous d'une importance capitale, Frangois prouve la fois qu'il veut garder toute liberty d'esprit et qu'il juge n6anmoins n6cessaire la presence d'un chef responsable. On pourra s'en souvenir plus tard, 'lorsqu'on verra le saint remettre son ordre aux mains d'un tiers. Des la premiere manifestation officielle de ce qui deviendra un ordre, son fondateur affirme qu'il entend ne pas confondre le .poUvoir spirituel avec le pouvoir temporel, et que
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peut-etre Tun est d'autant plus libre, plus actif, qu'il est d^gage des soucis que comporte 1'autre. Car il n'est point egal de penser et d'agir. Quand il fallait seulement accomplir une chose personnelle, sans doute Frangqis etail-il homme d'action, et meme d'une action si immediate qu'elle se confondait presque avec la pensee. Mais present qii'il convienl de guider des hommes, de compter avec tant de freres corps qui ont leurs necessites et leurs exigences, Frangois comprend qu'il n'est pas le meneur d'hommes capable de penser a tout, de faire la part des limites humaines. II a bien trop de soucis avec les ames. La est son domaine, le seul sur lequel il entende r6gner ; car il sait bien que celui-la regit I'autre, et que ses compagnons marcheront sur la voie que 1'esprit aura su leur tracer.
Us sont douze, au seuil de la cabane, ce jour d'ete, a dire adieu a Rivo-Torto, au paysage familier qui a deja vu leurs souffrances et leur joie. Douze comme les apdtres. Les premiers compagnons de la Portioncule et ceux qui sont venus d'Assise, et des vallees voisines, les voici reunis pour entreprendre un grand voyage dont 1'importance n'6chappe a aucun d'eux. C'est la premiere fois qu'ils partent ensemble vers le mfime point de 1'horizon, vers la Ville Lumiere du christianisme, vers leur Pere en Jesus- Christ.
'L'e"te chante dans la campagne ombrienne avec les moissons mures, les foins coupes. L'espoir luit dans leurs yeux. Ce sont des pelerins qui vont mendier, cette fois, une bien autre provende que le pain quotidien. Us vont quSter la benediction de Dieu sur leur beau projet, le droit de vivre selon 1'Evangile, et celui de precher partout ou d6sormais ils porteront leurs pas. Us ont, en eux, la fraicheur du premier matin. Ils gardent dans leurs ooeurs les promesses de leurs reves. Pendant des mois, ils ont souff ert et pein6. Maintenant ils vont chercher leur recompense qui sera de pouvoir continuer de souff rir et de peiner pour plairea Dieu.
On sait peu de choses de ce voyage. On peut I'imaginer
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heureux puisqu'il fut sans histoire. N'etait-ce - point un grand, bonheur pour ces hommes de s'en aller par les chemins, s'entretenant de leur espoir, priant le Seigneur, s'arrdtant pour la nuit dans les champs parfumes, ail pied des oliviers, trouvant dans les villages la manne pour subsister ? Us e" taient tout pareils alors aux oiseaux migrateurs qui vont vers le soleil. Comme. eux, ils allaient chercher leur lumiere.
Us parvinrent a Rome vers le mois de juillet 1210. Mais il ne suffisait pas de se trouver dans la Ville Eternelle. II fallait encore obtenir une audience du pape. Cela n'etait pas alors aussi simple qu'on peut I'imaginer pour douze vagabonds se presentant au seuil de Saint-Pierre, les v6tements marques de poussiere et de boue, les cheveux en broussaille, les joues creuses de fatigue.
Fort heureusement pour eux, 1'evgque Guido d'Assise se trouvait a Rome a ce moment II connaissait Frangois et 1'avait deja soutenu. Leur- rencontre fut-elle fortuite pu combinee? Les biographes ne sont pas d'accord sur ce point. En tout cas, 1'eveque d'Assise servit d'interm6diaire en presentant les pelerins au cardinal Jean de Saint-Paul. Celui-ci accueillit la supplique avec une certaine circonspection. On ne saurait s'en etonner en un moment ou foisonnaient des schismes que 1'Eglise ne peut admettre et * dont beaucoup deja etaient tombes dans l'heresie.
Le cardinal se livra done a une patiente enqueue ayant de parler au Souverain Pontife du voyage des pelerins d'Assise. II alia meme jusqu'a accueillir ceux-ci chez'lui et a les heberger quelques jours. Mis au courant du projet de Frangois, ayant pris connaissance de la Regie, il conseilla tout d'abord aux compagnons d'entrer dans un ordre existant, susceptible de repondre au genre de vie qu'ils desiraient mener, On se mefie toujours .et non seulement a Rome des novateurs. En affermissant sa volonte de vivre selon les preceptes de 1'Evangile, Frangois faisait vraiment figure de novateur. Le cardinal ne manqua pas de lui signaler toutes les difficultes que des hommes,
n'ayant pas 1'ardeur des premiers disciples, renconlreraient a mener une vie aussi d6pourvue d'attaches capables d'en maintenir les lois. Tous les ordres existant donnaient 1'exemple de regies stricter, d'un cadre 6troit mais stir, seule condition, semblait-il, pour tenir une discipline indispensable au bon ordre des choses, a 1'avenir de la confr6rie.
Comment Frangois parviendrait-il a garder le contact avec ses freres, a s'assurer de leur fidelity et de leur mimuabilite, s'il n'avait pour cela le couvent, le rythme des prieres en commun, la vie monacale enfermant dans la rigueur de son d6roulement quotidien les ames qui se sont donnees? Le cardinal Jean de Saint-Paul connaissait la changeante humeur de 1'homme et sa faiblesse. II ne jugeait point en poete, mais en r6aliste qui se refuse a' 1'enthousiasme. Le soin qu'il prit a s'informer des buts de Frangois et & le conseiller montre assez rinterSt que celuici lui inspirait. Mais il etait de son devoir de le mettre en garde contre une entreprise qui avait toutes chances de finir en aventure lamentable.
Frangois, de son cdte, n'entendait pas ceder* aux objurgations les plus amicales, aux raisonnements les plus justes. II ne s'agissait pas pour lui d'etre raisonnable, ni mme de batir un ordre, mais simplement de repondre a une vocation, de lui permettre d'accueillir ceux qui voudraient se joindre & lui, c'est-a-dire venir & Dieu en vivant comme II avait v6cu.
Et cette simplicity etait si bien une force que le cardinal, ayant epuis6 toutes les bonnes raisons, finit par acceder au vceu du pelerin. II parla de lui au pape, en termes qui devaient 1'inciter a la sympathie. J'ai trouve un homme de la plus haute perfection qui veut vivre conformement au saint Evangile et observer en tout la perfection 6vang61ique. Je crois que, par lui, le Seigneur veut reformer dans le monde entier la foi de la Sainte Eglise.,
Bientdt il pr6sentait lui-mme Frangois et ses compagnons au pape Innocent HI.