G.-K. CHESTERTON
Voici done Frangois, le poverello, le frere mineur, le plus humble des humains, devant la toute-puissance de 1'Eglise. Instant grave pour Tun et pour Tautre. Entrevue plus importante encore qu'on ne saurait alors I'imagmer. Qui done, hormis Frangois et pent-dire lui-m&ne peut prevoir 1'enorme mouvement d'ames que la creation de cet ordre va declencher? II n'est encore qu'un solliciteur, un doux illumine comme on en a tant vus deja, et dont la mission est un leurre, pensent les cardinaux presents. II n'a ni Teloquence des chefs, ni la science des clercs, mais il a la foi,. et c'est d'elle qu'il attend le miracle lui permettant de convaincre le souverain pontife de la justesse de sa cause.
Savoureux contraste, au demeurant. D'un cdte, la pompe.d'une puissance unique au monde. De 1'autre, la pauvrete accept^e, et mdme choisie. Ce sont pourtant deux forces en presence qui s^qiiilibrent et, demain, se soutiendront. Mais il n'y parait guere dans le spectacle qu'on peut
110 SAINT FRANQOIS D'ASSISE
imaginer de Frangois se jetant aux pieds d'Innocent III. En arriere de ces deux hommes qui se mesurent, il y a des cardinaux aux robes pourpre d'une part, et, de Fautre, onze penitents drapes de bure, prosternes comme celui qu'ils ont decide de suivre. ip
Innocent III etait pape depuis douze ans deja. (( Jeune encore, energique, resolu, dit Sabatier, il avait cette surabondance d'autorite que donne le succes... - ...Plus roi que pretre, plus pape que saint , dit ailleurs 1'historien qui acheve ce portrait en comparant Innocent III a Moi'se, le conducteur de peuples oppose a Jesus, le pasteur des ames. Suzerain d'une societe fondee entierement sur la foi, le chef de 1'Eglise non seulement domine, mais tient a sa discretion le pouvoir temporel des rois... (1).
Joergensen ne semble pas, de son cote, accorder autant de credit a une autorite jugee plus apparente que reelle. II est evident que 1'Eglise subissait alors de rudes assauts et voyait en maintes occasions fiechir son pouvoir. A tout instant, le pape Innocent etait chasse de Rome. Au dehors, les sectes se multipliaient, echappant a 1'autorite pontificale. Beaucoup plus que de faits historiques, il convieni, de se rappeler4a parole du Crucifix de Saint-Damien et 1'ordr.e donne a Frangois :
(( Va, et reconstruis ma maison, car elle est toute proche de s'ecrouler.
Mais, pour le suppliant, cette autorite est toute-puissante. C'est d'elle qu'il attend, non seulement une approbation, mais un encouragement. Lui, le lai'que, rindependant, se met volontairement sous le controle d'un jugement superieur. On pourrait s'en etonner si Ton ne savait que Frangois est soumis dans la mesure ou il est libre. Choisir une autorite est encore acte de liber te. En se plagant sous le couvert de 1'Eglise, le saint d'Assise n'entend pas en recevoir des directives. Les longs pourparlers, qui devaient
(1) Maurice Villain : Saint Frangois ou Vesprit de reconciliation.(Les Etudes, 5-20 aout 1939.)
EES PENITENTS D'ASSISE
fmalement aboutir a 1'approbation de la regie, en font foi.
Comme Jean de Saint-Paul, Innocent III tenta de dissuader Frangois d'une entreprise qui lui paraissait chimerique, parce que basee sur une existence tfop dure pour des humains. De plus elle etait si peu conforme aux canons des ordres religieux que Ton pouvait se demander si ce n'etait pas la une innovation dangereuse.
Mais Francois avait une raison contre laquelle tous les raispnnements devaient sombrer. La vie que lui et ses freres voulaient mener n'etait-elle pas celle-la meme que Jesus-Christ avait enseignee a ses disciples? La regie de 1210 etait surtout composee de fragments de TEvangile, choisis par Frangois en conformite avec la vie errante et depouillee qu'il revait de partager avec ses compagnons. Elle fut ensuite reprise, transformed, augmentee, mais en cette premiere forme ileut ete impossible de la rejeter sans rejeter du meme coup 1'enseignement du Christ..
C'etait done Jesus lui-me'me qui soutenait Frangois dans sa douce obstination. Innocent III discuta, consulta au Consistoire ses cardinaux, mais toute leur science reunie ne pouvait prevaloir devant la simplicite de Francois et son innocence. Certains prelats s'opposerent vivement au projet qui leur etait sounds. Jean de Sant-Paul, acquis aux petits freres, soutint leur cause en s'appuyant sur TEvangile. Une seconde entrevue fut decidee entre Innocent et Frangois. t
Elle devait enfin apporter a celui-ci Tapprobation du Saint-Siege, sous condition qu'il serait lui-meme le superieur de son ordre et par consequent le responsable a qui 1'autorite de 1'Eglise pourrait demander des comptes.
Selon de nombreux chroniqueurs, Innocent III aurait cede aux sollicitations de Frangois a la suite d'un songe qu'il aurait eu, la nuit pr^cedant cette seconde entrevue. Giotto s'en est fait 1'interprete dans une des plus belles fresques d'Assise. Innocent III, appuye contre 1'eglise du Latran, voit se lezarder et chanceler 1'edifice <( tdte et mere de toutes les eglises... Et au moment que i'ecroulement
semble irremediable, un pauvre homme ayant les traits du penitent d'Assise, su'rgit sur la place, s'arc-boute centre les murs branlants et releve a lui seul la .maison de Dieu. Ge songe miraculeux 6tait d'une eloquence assez claire pour emporter les derniers scrupules d'Innocent III.
Une fois encore la destined de Frangois est redevable a un songe de 1'orientation nouvelle qui lui est offerte. Deja un reve 1'avait arrete sur la route des Pouilles lorsqu'il ambitionnait la gloire des armes. Cette fois, il lui aceorde le droit de vivre, selon son d6sir, a 1'exemple de Jesus et de prepare? les ames a la foi.
Mes freres, allez avec Dieu et prechez a. tous la conversion suivant que le Seigneur vous en inspirera !
L'ideal de Frangois est devenu une realite. II vient de remporter sa premiere victoire sur les hommes apres avoir si longtemps triomphe de soi-m6me. Une nouvelle etape se marque ainsi dans la carriere de Frangois. Sa mission, son ideal c.essent d'etre une affaire de coeur entre le ciel et lui. Desormais il a charge d'ames, exemple a montrer, comptes a rendre, non seulement devant 1'Eglise mais devant Dieu. D6ja il a Iutt6 pour imposer sa virile. II ne songe pas a s'etonner d'avoir r^ussi, bien qu'a toute la science theologique, a toute la pompe .cafdinalice, a toute la tradition ecclesiastique, il n'ait eu a opposer que sa bonne foi, son innocence. II ira desormais, prechant la bonne parole, gagnant les cceurs a la bonte et les ames a Dieu, avec le droit d'accorder a son tour a ses freres 1'autorisation de prScher.
Tous les douze se mirent a genoux devant le pape pour lui jurer obeissance, puis les compagnons firent de m6me envers Frangois. Leur mission dans la Ville Eternelle etait accomplie. La precieuse regie serree contre lui, Frangois n'avait plus qu'a reprendre le chemin d'Assise en compagnie de ses freres. C'est ce qu'il fit sans'tarder, remerciant le Seigneur. La route enfin, devant lui, est ouverte. Les lumieres de 1'espoir luisent au fond de I'horizon.
LES PENITENTS D'ASSISE ' U3
Quand, relevant sa robe de bure sur ses pieds nus, dans .la poussiere de la campagne romaine, Frangois se remet 'en route, suivi de ses compagnons, sans doute, il ne se m6prend pas sur 1'importance de 1'acte qui vient de s'accomplir, sur la lourde tache dorit il vient de se charger.
C'est alors seulement qu'il comprend toute l'6tendue de 1'ordre qu'il a regu de Dieu, il y a bien longtemps deja, dans la petite chapelle de Saint-Damien : Va et reconstruis ma maison ! II ne s'agit plus, maintenant, de manier la truelle, de quemander des pierres, de batir en chantant. La matiere est devenue esprit. Les pierres sont devenues des ames ; la truelle c'est son eloquence, et, mieux encore, sa conviction, son exemple, sa foi, les outils avec lesquels il pourra cimenter ces ames pour y faire entrer Dieu. La chapelle, c'est maintenant 1'Eglise tout entiere.
La grandeur de sa mission lui fut-elle revelee au cours de ce cheminement, sous le brtilant soleil d'ltalie ? Maintenant qu'il etait a pied d'ceuvre, Frangpis avait hate de se mettre a la tache. II voulait pourtant la commencer a Assise, la ou elle lui avait ete ordonnee. A tous les moments importants de sa vie, c'est vers la petite ville d'Ombrie qu'il tourne ses regards. Sur les terres bruises de Rome, les penitents pensent au pays natal, aux douces ' pentes d'oliviers du Subasio et, tels des enfants charges de recompenses, ils se hatent vers Rivo-Torto, vers,le foyer de leur amitie.
Comme de coutume, ils ne se sont pas soucies des exigences du corps, ni des difficultSs de la route. Mais n'ont ils pas raison de compter sur la Providence? Thomas de Celano raconte ainsi leur aventure : Us taient arrives en un lieu desert, harasses par la marche et mourant de faim ; impossible de se procurer des aliments car on 6tait loin de toute habitation. Tout a coup, voici que, par
1'intervention divine, un homme se pr6sente portant on pain. II le leur donne et s'en va.
Us devaient rencontrer parlout bon accueil au cours de cette longue marche du retour. Peu a peu, les lointaines 'inontagnes qui forment une guirlande bleue a 1'horizon de la campagne romaine se sont rapprochSes. Des villages ont surgi sur les cretes des coHin.es. Les fleurs ont reapparu dans les champs. Bient6t Frangois et ses compagnons atteignent Orticoli et Orte, non loin de la vallee de la Nera par laquelle ils rejoindront Assise. Mais cette fois ils font halte en un lieu desert a proximit6 des deux villes. Entre Rome et Assise, ils eprouvent le besoin de se reposer, peutetre aussi de mediter dans la solitude campagnarde. Ils devaient demeurer la une quinzaine de jours, vivant comme ils le faisaient parfois a Rivo-Torto, d'aumdnes et de prieres. <( Quelques-uns d'entre eux allaient a la ville chercher les choses necessaires a la vie, ecrit Thomas de Celano, et le peu qu'ils recueillaient aux portes, ils 1'apportaient aux autres freres... S'il y avait des restes et qu'ils n'aient pu les donner a un pauvre, ils les cachaient, pour s'en nourrir plus tard, dans un tombeau ou Ton mettait autrefois les morts.
Cette halte prolongee aux environs d'Orte fut dict6e par d'autres raisons qu'un besoin de repos ou 1'accueil bienveillant des gens du pays. Frangois veut aussi faire halte en soi-m&ne, avant d'entreprendre la grande tache pour laquelle il vient d'obtenir 1'assentiment-du Saint-Pere. Ce lieu desert et abandonn^ aupres d'un tombeau etfusque, c'est un eremo comme celui des Carceri et tant d'autres, ou Frangois, dans 1'avenir, fera retraite pour s'entretenir avec Dieu et se fortifier dans sa mission. Car, souvent, il dputera, comme doutent 1'artiste et le poete. Non pas de sa mission, mais de son aptitude a la remplir, de sa dignit6 a 1'accomplir. Alors il s'arrete, interdit. II demande conseil a ses amis. II s'impose des 6preuves. II prie.
Au moment de penetrer dans la val!6e de la NeYa, ch6re
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son cceur, il a voulu se recueillir. Apres la longue route sous le ciel implacable, il a goute le charme de ce pays, si bien fait pour Snerver la vigueur de Tame (1). Ayant autour de lui ses petits freres, ne voyant nul passant, d6tach6 autant qu'il le voulait de la presence des hommes et du commerce de leurs soucis, Frangois a vu revenir vers lui le d6mon de la solitude. Pour une ame comme la sienne, n'est-ce pas la plus dangereuse tentation? Rien.n'est plus pres du bonheur que ces instants de paix vecus dans la . campagne, au beau soleil d'6te. Une treve parait accordee au temps lui-meme qui, pourtant, fuit et passe. L'air est immobile. Au del& du cercle d' ombre ou les oiseaux chantent, ou rame se souvient d'une felicite disparue, les champs blonds s'etendent auloin jusqu'a 1'horizon qui danse SQUS la chaleur d'aout. La route est blanche et deserte. Comme la feuille qu'aucun souffle n'agite, on voudrait demeurer ainsi, sans autre d6sir que de vivre dans le silence, sans autre souci que celui de rever. Quelques ames fraternelles, portees par la mdme jqie, tendues vers la meme esperance, elargissent au lieu de la rompre 1'emouvante solitude. Instants benis ou rhomme enfin ne se sent plus un etranger dans la nature, mais 1'element d'un mysterieux accord qu'il a souvent et vainement cherche, et qui tout a coup se realise, si soudain, si .fragile qu'il craint de remuer un doigt, de dire un mot capable de briser le sortilege dont il se sent complice.
Frangois dut vivre ces heures poignantes au sortir de Rome ou il avait combattu, discute, ou il s'etait trouve devant les hommes avec 1'inquietude de voir repousser ce mode de vie en quoi residait tout le sens de ses douleurs passees. II a lutte et souffert ; le voici rendu enfin k la solitude, avec ses freres. Combien elle dut lui apparaitre douce, dans la campagne d'Orte, traversee de ruisseaux et toute fieurie d'herbes nouvelles !
Alors, nous disent les chroniqueurs, Frangois eprouva
(1) Thomas de Celano : Vita Prime, Ch. XIV.
le desir de se fixer dans cette solitude. Son destin n'etait-il pas de vivre ainsi, a 1'ecart du monde, dans un isolement ou rien ne viendrait le distraire de son dialogue avec Dieu ? Le bonheur 6tait la, tout proche. II h'avait "qu'a tendre la main pour le toucher. Et les onze freres, comme lui, jouissaient d'un de"nuement qui n'avait rien d'amer, de la clart6 d'un ciel pareil a la purete de leur cxBur.
Mais il ne s'agit pas d'etre heureux, Frangois ! II faut remplir la mission du Seigneur. II ne faut s'attacher ni a la douceur d'un pays, ni au charme de la solitude, a rien, sauf a la grandeur de Jesus. Dans la crainte qu'un sejour plus prolonge en ce lieu ne leur donnat 1'apparence de le possder, ils s'eloignerent... dit Celano. Us contemplerent une fois encore ce coin de terre qui avait 6te le havre du recueillement et de la paix et, reprenant conscience de leur tache, ils s'en furent tous les douze vers les gorges de la Nera aux pentes ravagees par les eaux, vers les petites villes familieres dont les hauts campaniles veillent sur les toits roux, vers Spolete et vers Assise, le berceau de leur reve...
Convert par I'autorit^ pontificate, Frangois entre maintenant dans la vie active. Sa mission prend d^sormais une forme precise, celle que J6sus lui-meme a signifi^e a ses ap6tres et que le pape Innocent III a r6p6t6e au penitent d' Assise : Allez et prSchez ! Aussi bien, Frangois n'estil pas le continuateur des apdtres? Douze siecles apres eux, n'a-t-il pas une tache identique ?
Ce la'ic ne connait rien de la thSologie. A peine sait-il un peu de latin appris- au coiirs de son enfance. Ce n'est pas un religieux, ce n'est me" me pas un clerc. Monter en chaire dans ces conditions eut 616 pour tout autre une redoutable'6preuve. Les pr^tres d' Assise se sont inclin6s devant 1'ordre du Souverain Pontife et celui de rSv&jue Guido. Mais ils n'en observcnt pas moins avec attention,
LES PENITENTS D'ASSISE 1.17
et sans doute avec une certaine mefiance, celui qui fait un peu figure d'usurpateur. Comment pourra-t-il instruire le peuple dans les mysteres de la foi, pallier son ignorance en matiere de dogme ?
C'est & Saint-Georges, tout d'abord, puis & Saint-Rufin, que Frangois va parler. La cathSdrale dresse aujourd'hui encore ur la place d'Assise sa fagade romane aux lignes austeres, ses pierres brunies par le soleil de tant de siecles. Elle 6tait neuve alors, et toute e"tincelante de blancheur, avec la belle teinte rosee des pierres du mont Subasio (1).
Paul Sabatier a brosse, dans son ouvrage sur saint Frangois, un pittoresque tableau des fideles, tels qu-ils se pressaient a 1'epoque pour ecouter Frangois... Us jugeaient le pr6dicateur et n'hesitaient pas & lui prouver,' soit par leurs murmures, soit par leurs applaudissements, le cas qu'ils faisaient de ses paroles. Qu'on se rappelle aussi que les. 6glises de la Pe"ninsule n'ont ni banes, ni chaises, qu'il faut y 6couter debout ou & genoux un pr6dicateur qui gesticule et se promene sur une tribune. .
La foule 6tait d'autant plus abondante qu'une vive curiosite poussait toute la population d'Assise yers Frangois, sans doute pour des raisons differentes, mais egalement imperieuses. Depuis sa jeunesse, elle avait les yeux fixes sur lui, mais le voyant changer si brusquement d'humeur, elle ne croyait probablement qu' demi a sa vocation religieuse. La premiere scene avec le pere Bernardone, les aumdnes d'abord, la mendicite ensuite, la retraite a Saiht-Damien et 1'eclat du tribunal, tant d'aventures semblaient peu faites pour permettre k 1'esprit des gens de placer ce jeune homme un peu fou aupres des doctes personnages dont le destui etait de servir Dieu et de parler aux ames.
Frangois avait des amis, mais il avait aussi des detracteurs et des ehnemis. Les rieurs d'autrefois' espe>aient
(1) P. Sabatier : Saint Frangois (T Assist..
SAINff FRANCOIS D'ASSISE
bien encore se donner du plaisir. Us furent promptement degus. -
L'autorisation de prScher accorded par Rome excluait tous points the"ologiques ou dogmatiques, et se limitait par consequent aux questions morales qui, pour peu qu'on'Stende le debat, embrassent bientdt.les questions sociales. Francois n'entendait pas depasser le cadre qui lui etait fixe. II contenait tout ce qui peut agir sur le cceur de rhomme : or, c'etait par la seulement que Frangois voulait le mener a Dieu. II restait ainsi plus pres de son auditoire ; il se tenait a sa portee. Sa predication prenait moins 1'apparence d'un sermon que d'une exhortation. Enfin il parlait en langue vulgaire, il etait de plain-pied avec le peuple des petits, de ceux qu'on appelait alors, a Assise, les minores . N'est-ce pas aupres de ceux-la que la religion a chance de trouver des fideles ? Ceux pour qui la vie est cruelle ont besom de plus d'esperance et de foi que les fortunes, a qui la terre off re tant de jouissances immediates. Frangois savait cela d'autant mieux qu'il connaissait les riches comme les pauvres, qu'il avait etc tour a tour parmi les uns et parmi les autres. Des le debut de ses predications, il montra a ses auditeurs le chemin du salut qui" est dans la paix, dans le renoncement, dans la penitence. II lie caressait pas les vices, 6crit Celano, mais y portait le fer ; n'entretenait pas les pecheurs dans leur etat, mais les cinglait de reproches severes (1) . Cette virulence du doux Frangois est celle du Christ chassant les vendeurs du Temple. Avant les paroles d'espoir, il seinble qu'il faille d'abord secouer les hommes de leur torpeur afin de les rendre a eux-memes. Frangois y mit tant de conviction que les hommes accouraient, les femmes les suivaient, les clercs se hataient, les religieux se pr^cipitaient pour voir et entendre le saint de Dieu qui leur apparaissait comme un. homme d'un autre temps (1) .
(1) Th. de Celano : -Vita. Prime, Ch. XV.
LES PENITENTS 1>'ASSISE 119
II est vrai que celui-ci avail grand besoin de la parole de paix que lui apportait Frangois. Peu d'6poques ont 6t6 aussi tourmentees. En Italic, les cit6s se dfohirent entre elles, s'Spuisent en luttes vaines. Les consciences suivent les mouvements des societ6s. II semblait que chacune eut alors a retrouver ses lois, les regies qui rendent la vie paisible. Jamais, sans doute, il n'y eut autant d'ambitions dechainees, mettant, dans leur desir de domination, pareilles. cruaut6s, pareilles intransigeances pour atteindre leur but ou garder leurs prerogatives., Jamais -non plus, il n'y eut un tel elan de foi, une telle soil d'idSal, un 'tel besoin de se depasser pour atteindre un monde meilleur, d'autant plus n6cessaire que celui-ci devenait impossible.
Frangois, dans la simplicite de sa mission, a tout de suite compris qu'il ne saurait e"tre de paix avec Dieu tant qu'il n'est point de paix avec les hommes. En ce temps de discordes sociales, il va done apparaitre, tout d'abord, comm'e I'ap6tre de la reconciliation, ou mieux : .celui de la conciliation.
Nous n'irons pas cependant jusqu'a en faire, comme s'y est un peu trop complu Sabatier, une sorte de h6ros r6volutionnaire, dans le sens le plus eiroit.
S'il fut, en effet, comme presque tous les hommes de genie, un revolutionnaire, ce n'est pas dans le sens politique qu'il convient d'entendre le mot, mais dans le sens moral et, plus encore, spirituel. II fut un revolutionnaire par son opposition a tout ce qui marque le plus nettement 1'epoque dans laquelle il vecut. II precha la paix en soi et autour de soi, tandis que princes, prelats, seigneurs et manants ne semblaient concevoir d'autres lois que celles de la guerre. II fut, par excellence, la bonte, la douceur, en un temps de cruautes sans nom. II fut le conciliateur devant 1'intransigeance generale, le faible devant la force, le chantre de l'humilite devant le regne des ambitions d&nesure^fs. II aima et glorifia la yie au moment que Fid6e de la mort hantait 1'esprit des hommes d'une fagon
si singuliere. Aux fresques d'Orcagna, aux supplices des damngs sculpted dans la pierre, a tant de danses macabres pu Ton sent la hantise du chatiment qui guette une humanite" trop feroce pour etre pardonne*e, Frangois oppose le Cantique des Creatures, le geste qu'il aura, sur les chemins d'Ombrie, pour se pencher vers la fleur ou parler aux oiseaux. II est enfin le chre"tien de l!Evangile dans une Eglise qui perdait de plus en plus 1'esprit de 1'Evangile.
Mais cette fagon d'etre rSvolutionnaire ne peut se cpnfondre avec aucune autre. S'il a toujours temoigne plus d'attachement aux pauvres qu'aux riches, e'est parce que les premiers lui semblaient plus proches, par leur etat, sinon nScessairement par leur ame,- de, 1'ideal de dSpouillement en quoi il voit le plus stir chemin pour aller a Dieu.
II elait du peuple, 6crit Sabatier, et le peuple se reconnut en lui. II en avait la poesie et les aspirations ; il en 6pousa les revendications, et le nom mSme, de son institut eat d'abord un sens politique : il y avait a Assise, comme dans la plupart des villes d'ltalie, les ma/ores et "les minores, le popolo grasso et le popolo minuto ; il se mit rSsolument avec les derniers. Ce c6te politique de son apostolat doit <Hre bien apprecie pour comprendre son etonnant succes, et toute 1'originalite du mouvement franciscain a ses debuts.
C'est, nous semble-t-il, donner a la mission de Frangois un tour bien singulier ! Rien ne fut aussi loin de la pensee du Poverello que le souci de relever les hommes de leur misere sociale. II ne pouvait la considerer comme une defaveur pour 1'excellente raison qu'il 1'adoptait luimeme, volontairement. II voyait en elle, non une injustice, mais un privilege. II etait plus preoccupe d.e ; la faire accepter et benir que de la faire disparaitre , remarque justement E. Jordan. II a dit assez clairement combien la possession des biens, -les avantages de la richesse, lui semblaient choses mSprisables, pour ne pas permettre aux esprits les plus partisans d'en faire le he>os de quelque
LES PENITENTS D'ASSISE
revendication que ce soil. S'il put un jour revendiquer, non un droit, mais une faveur, ce fut precisement celle d'etre un minore, de se faire le plus petit de tous, la plus infime creature.
II eut 6t6 le dernier a rSclamer la moindre chose, non seulement en son nom, mais au nom d'autrui.
Sabatier se mSprend Sgalement quand il.dit que Frangois venait du peuple. Un riche negociant comme Bernardone n'6tait pas ce que Ton pouvait alors appeler le peuple. II faisait partie d'une classe qui, sans e"tre celle de 1'aristocratie, se tenait cependant plus pres de celle-ci que des manants. Ce ne fufent pas davantage les gens du peuple qui vinrent a lui les premiers. Us elaient plus prompts a en rire, a lui jeter des pierres, a souiller sa robe d'immondices, tandis que, deja, Bernard de Quintavalle le recevait chez lui pour 1'eprouver. Ses premiers compagnons ne furent ni des. rustres, ni des pauvres, mais Bernard, un riche marchand, Pierre de Cattani, conseiller au chapitre d'Assise, Egide, dont Joergensen nous dit qu'il commenga par se depouiller de son manteau luxueux , le prStre Silvestre,tous gens de bien et d'esprit.-La faveur populaire ne vint a Frangois que par la suite, et sur 1'exemple que lui donnaient des hommes plus eleves ou mieux instruits.
Les predications de Frangois eurent pour premier effet d'apporter la paix a ceux qui 1'ecoutaient, de la faire regner autour d'eux.
Un accord fut conclu a Assise entre 'majores et minores en novembre 1210. A Arezzo, a Sienne, a Perouse, le rdle pacificateur de Frangois s'etendit, donnant pretexte a de belles legehdes que la ferveur des habitants, puis la piete des moines porterent jusqu'a nous.
Le terrain etait d^blaye des mauvaises herbes qui eussent 6touife le bon grain. Frangois pouvait maintenant jeter la semence autour de soi.
Ce n'est cependant pas de Rivo-Torto que devait partir
Man d'ou germerait la moisson franciscaine. L'6troite
cabane avail 616 pour les freres, durant 1'hiver pass6, la
cellule du recueiilement et de la p6nitence. Depuis qu'ils
etaient rentr6s de Rome, ce toil devenait de plus en plus
le simple abri ou Ton se retrouve entre deux randonn6es
evangeliques. Us devaient le quitter definitivement au prin-
temps de 1211, dans les circonstances qu'ont maintes fois
contees ses biographes. Un jour que Frangois 6tait en
prieres au milieu de ses compagnons, un paysan poussant
son ane devant lui pen6tra bruyamment dans la masure :
Entre ! disait-il a sa bte, nous serons bien la ! Sans
doute ce rustre craignait-il que les freres ne s'appro-
priassent ce batiment a demi ruin6 dont il voulait tirer
parti. Frangois, interrompant son oraison, se releva, en
faisant sjgne a ceux qui 1'entouraient : Dieu, leur dit-il,
ne nous a pas charges d'heberger les anes, ni meme de
beaucoup converser avec les bommes, mais d'enseigner
aux ames les voies du salut et surtout de prier et de rendre
grace.
Us quitterent sur ces mots Rivo-Torto, ou le nom de chacun restait inscrit sur les poutres, . de la main de Fran-
Us revinrent alors vers le berceau de leur amiti6, vers la Portioncule ou Frangois, Bernard et Pierre, les premiers, avaient jadis construit de leurs mains des abris de branchages et de terre sechee.
Un printemps nouveau commengait de chanter dans les bois ou demeurait encore 1'ideale fraicheur des premiers jours. .
C'est a la Portioncule, foyer mystique, illumin6 de foi, que va naitre 1'enorme mouvement franciscain. C'est de ce lieu choisi par Frangois quand, sa main dans celle de Bernard, il descendit d'Assise pour commencer de vivre selon
LES PENITENTS D'ASSISE 123
son cceur , que va rayonner plus tard jusqu'aux antipodes 1'ordre qu'il a fond6. C'est devant cette chapelle d'ou il est parti un jour sans baton, sans sac, sans argent , qu'il reviendra mourir un soir d'automne... y
Ainsi, ce grand voyageur, cet errant qui ; desirait que toutes choses autour de lui chantassent le pelerinage et 1'exil , a-t-il marque tout jamais de son passage certains lieux predestines. Le plus attache a sa terre n'est peut-dtre pas celui qui vit sur .elle, mais bien qui en emporte partout avec soi, le souvenir et les secretes vertus.