CHAPITRE II
LE MABQUIS DE LOMBAY
yte de cour et campagnes. — L artiste,
La conversion.
Dès lors, Borgia eut, à la cour, une situation privilégiée, et que sa jeunesse ne semblait pas autoriser. Toujours en voyage et en campagne, l'empereur se reposait, sur le grand écuyer, de la garde de rimpératrice, et la confiance qu'il inspirait était telle, que la rigide étiquette de la maison impériale n'existait pas pour lui.
En i53o, la marquise mit au monde son premier fils, Carlos. L'enfant reçut le nom de l'empereur absent. Le prince Philippe d'Espagne, âgé de trois ans, et l'impératrice furent parrain et marraine du nouveau-né. En cette occasion, l'impératrice avait rendu à la jeune mère des soins de sœur aînée ou de servante. Durant leur enfance, Carlos de Borgia et le prince Philippe étaient compagnons inséparables. Le prince d'Espagne s'était pris d'une belle passion pour le marquis de Lombay. Très opiniâtre, il faisait de violentes colères, quand on le voulait arracher
des bras de son grand ami. D'une si précieuse intimité, et d'une fortune si soudaine, quels avantages n'eât point tirés une âme ambitieuse!
Mais le marquis et la marquise de Lombay ne se servaient de leur crédit que pour se faire les avocats des nialbeureux, et l'on était si assuré de leur désintéressement, que personne, dans cette cour jalouse, ne s'inquiétait de la faveur dont ils jouissaient.
Jusqu'au retonr de Cliartes-Quînt, le marquis de Lombay fut attaché au service de l'impératrice. Il dut séjourner à Tolède, en 1 53 1 , car, cette année, le gouverneur du prince Philippe, Pedro Gonzalez de Mendoza, écrivait a l'empereur : « Son Altesse est sortie de Tolède, sur nn petit genêt. Elle n'a pas consenti qu'on l'assît sur la selle, mais a voulu avoir les pieds aux étriers. Nous allions à pied, le marquis de Lombay d'un côté, et moi de l'autre, la soutenant tous deux. Les gens s'amassèrent tellement pour voir Son Altesse qu'ils encombraient les rues. Et chacun de dire des mots îi mourir de rire, et Son Altesse très fière de se voir h cheval. »
Au mois de mai i53i, Borgia suivit la cour à Avila, où, le 26 juillet, le prince Philippe dépouillait sa robe d'enfant, et recevait, du marquis de Lombay, son premier vêtement d'homme.
D'Avila, le 28 septembre, la cour se rendait à Me- Campo, dont elle ne s'éloigna qu'en iâ32, ! ville, François eut son second enfant, une <nt l'impératrice fut la marraine, et qu'elle de son nom. Après avoir guerroyé en Aile-
magne et en Hongrie, Charles-Quînt, à la fin de cette année, se ménagea à Bologne, avec Clément YII, une entrevue qui aboutit à un traké d'alliance. Le 22 août i533, il débarquait à Barcelone.
Au cours des fêtes qui célébrèrent ce retour, Timpératrice tomba gravement malade. Du 29 juin au 2 juillet, des prières publiques furent ordonnées, pour Tarracher à la mort. Isabelle guérit, et la reconnaissance populaire s'exprima par un pèlerinage à Monserrat. Six ans plus tard, au milieu de fêtes plus splendides, le deuil, qu'on avait écarté cette fois, s'appesantira sur l'Espagne, et commencera à détacher François de vanités auxquelles il croyait encore.
Le 17 juillet, l'impératrice, rétablie, quittait Barcelone et rejoignait l'empereur à Monzon. Les Cortès d'Aragon, ouvertes dans cette ville, ne furent clôturées qu'en décembre. En voyage, à Bellpuig, la marquise de Lombay avait donné le jour à son second fils, Jean. De retour en Castille, le marquis fut saisi de fièvres pernicieuses qui l'éprouvèrent durant plusieurs mois, et lui permirent de constater l'estime dont il jouissait.
Avant que le grand écuyer eût reçu un logement au palais, l'empereur l'avait établi dans une maison voisine, où il entrait par un passage couvert. Souvent l'empereur et l'impératrice allaient, à la dérobée, visiter leur favori. Ils redoublèrent d'attention pendant sa maladie. L'empereur venait s'asseoir à son chevet, et lui parlait avec aflectîon. Dieu, aussi.
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visitait le malade, et l'éclairnit sur la cadacité d'une fortune à la merci des moindres accès de fièvre. Ce fut le caractère de cette âme réHécliie, de tirer, de tout événement, d'immédiates conséquences morales. Borgia avait demandé, pour se distraire, des livres ascétiques, des histoires de saints. Il goûta le Nouveau Testament, qui, désormais, ne le quitta plus. On lui ordonnait des promenades en litière ; il en profitait pour lire les Epîtres de saint Paul, les Evangiles, des liomélies de saint Jean Chrysostome. Il lisait lentement et se recueillait, ensuite, pour méditer ce qui l'avait touché. Il fit ainsi ses premiers pas dans la voie de l'oraison.
Villalobos, son médecin, lui avait promis la guérison à échéance fixe, et, en échange, avait demandé au marquis une des plus belles pièces de son dressoir. Au jour convenu, le pouls du malade indiquait si peu de fièvre, que le pari pouvait sembler gagné; mais, malgré son désir du riche plateau promis, Villalobos, consciencieux, dit à François : a Amicus Plalo, mngis arnica veritas : vous n'êtes pas guéri. » François sourit, et, au lieu d'un, donna au plaisant Escnlape deux plats d'argent.
Encore mal remis, Borgia dut reprendre le service de l'empereur, et le suivre à Valladolid, à Tolède,
■ '- Douveau, à Avila et à Valladolid. Toute 534) et jusqu'au pnntemps de 1 535, Cbarles- François vécurent dans une constante intiprince, i» cette époque, s'était engoué de itiques. Il pria son favori de les étudier avec
lui. Celui-ci, encore novice en la matière, écoutait, chaque matin, une leçon du cosmographe de Tempereur Alphonse de Santa Cruz, et, le soir, il la répétait à son auguste élève. Ce régime dura six mois, au bout desquels César se déclara satisfait. Il eût été pourtant curieux d'apprendre Tastrologie judiciaire, mais le marquis de Lombay, indépendant jusque dans son obéissance, le détourna d'étudier une science si peu sérieuse.
La confiance que l'empereur témoignait à son grand écuyer, Tamitié fidèle que lui portait et que lui conserva toujours le tout-puissant François de los Cobos, assuraient au jeune courtisan le plus glorieux avenir. Sans avidité, mais sans répugnance, Borgia acceptait ces promesses, abandonnant à Dieu le soin de les réaliser.
Le 3 avril i535, Charles-Qnint était à Barcelone, sur le point d'appareiller pour Tunis. Il avait ordonné à tous les seigneurs qui le devaient suivre, de s'assembler, en armes et à cheval, devant la porte de Perpignan. Le marquis de Lombay se présenta à cette parade avec son ami et parent, Georges de Mello, et quelques chevaliers de Valence. Ils étaient Superbement parés, et assis sur des caparaçons de brocart. Leur escorte comptait lo arquebusiers à pied, et 20 cavaliers. Le 28 avril, l'escadre portugaise mouillait au port. Le i®*" mai, André Doria amenait ses 17 galères. Le 16, l'empereur, accom-
pagné de Borgia, et monté sur la galère capitane d'André Doria, passait en revue la flotte portugaise» L'empereur, le 27 mai, célébra solennellement la fête du Saint-Sacrement, et, le 3o, il s*embarqua. Une grande déception attendait, ce jour-là, le marquis de Lombay. Soit qu'il fût encore mal guéri de ses fièvres, soit que sa présence fût jugée plus utile à Madrid qu'à Tunis, Charles-Quint lui enjoignit de retourner servir l'impératrice. François partit, le cœur serré.
Le 6 août, on apprit, en Espagne, la victoire de Charles-Quint. Après un mois de siège, Tunis avait capitulé ; vingt mille chrétiens recouvraient la liberté. Le 8 septembre, l'escadre portugaise revenait à Barcelone, et, le 17, l'empereur signait, avec le bey de Tunis, un traité qui laissait La Goulette à TEspagne. Georges de Mello fut envoyé à Madrid, porter ces heureuses nouvelles à l'impératrice.
L'année suivante donna au marquis de Lombay l'occasion désirée de combattre sous les yeux de l'empereur. Le 5 avril i536, tandis que Charles-Quint était reçu triomphalement à Rome, l'amiral Chabot de Brion conquérait le Piémont. François P^, sous de ^'très vains prétextes, avait voulu cette campagne, qui rallumait la guerre entre l'empereur et lui. S'attendant aux représailles, il fortifia sa conquête, ne laissant ouvert aux Impériaux que le chemin de la Provence. Montmorency, chargé de les attendre,^ recourut à un eflPrayant système de défense. Il dévasta le pays, ne laissant debout qu'Arles et Marseille, et,
retranché dans son camp d'Avignon, il abandonna le désert à Tennemi. Le 25 juillet, Charles-Quint passait le Yar, à la tête de 60000 hommes.
Le marquis de Lombay rejoignit l'empereur en Lombardie. Il amenait un renfort à sa solde, et venait avec ses deux meilleurs amis et parents, Ruy Gomez deSilva,le futur prince d'Eboli, et Georges de Mello. Le marquis del Basto commandait Ta van t-garde . L'empereur suivait, avec 10 000 Allemands. Au cours d'une marche, l'empereur et son escorte s'avançaient, complètement armés; Charles-Quint s'aperçut que le marquis de Lombay, déjà corpulent, fondait en eau, sous son armure. Il lui dit de ne garder que ses brassards et son heaume. Confus d'être moins chargé que son maître, Borgia voulut résister, mais le prince insista, et le marquis dut obéir.
La campagne de Provence fut malheureuse pour les Impériaux. Ils prirent Arles, durent lever le siège de Marseille. La dysenterie leur fit plus de mal que Montmorency. Ils perdirent 20000 hommes, et furent contraints de se retirer.
Le marquis de Lombay avait, dans l'armée, un intime ami, Garcilaso de la Vega, son aîné de sept ans. Garcilaso était un des princes de la poésie espagnole. Très aimé de l'empereur, auquel il avait appris le castillan, Garcilaso avait suivi Charles-Quint dans toutes ses campagnes, a Vienne, à Tunis, en Provence. Le soldat-poète protégeait la retraite, à la tête de II compagnies d'infanterie, quand, près de Fréjus, il voulut emporter une méchante forteresse,
^^ l'homme de cour.
la tour du Muy, que défendaient cinquante arquebusiers. Garcilaso sautait le premier à l'échelle, suivi de deux officiers, quand une charge de pierres, versée par les assiégés, le culbuta. Borgia, averti, se jette dans le fosse, enlève son ami et l'emporte dans ses bras. Gamlaso était blessé à mort. François le suivit a ISice, 1 assista dans son agonie, l'avertit que la fin approchait, et, jusqu'au dernier moment, se montra pour lui un ami fidèle et chrétien.
Le 25 novembre, Charles-Quint, qui avait d'abord gagne Naples. s'embarquait à Savone pour regagner Espagne. Le 6 décembre, il abordait à Cadaques le soir même couchait à Barcelone, et le 7 au soir' partait pour la Castille. Le marquis de Lombav 1 avait, sans doute, accompagné dans sa retraite, et fut dépêché en avant-coureur à Ségovie, porter à 1 impératrice des nouvelles de la malchanceuse expédition. Il eût été plus consolant, quinze mois plus tôt d'être choisi, comme l'avait été Mello, pour annoncer la victoire de Tunis.
Borgia revenait en Espagne doublement blessé dans son honneur d'Espagnol et dans ses aflFections d ami. Il rapportait aussi les germes d'une angine mfectieuse qui éclata à Ségovie, et mit bientôt sa vie en grand danger. Il se prépara sérieusement à la mort. Mais son œuvre n'était pas encore faite. 11 se rétablit, et ne garda, de cette alerte, que la résolution de servir Dieu avec plus de fidélité.
Depuis sa maladie de Ségovie, Borgia se confessa et communia tous les mois, coutume alors bien rare.
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II avait toujours fui le jeu. « A tout le moins, disaitil, on y perd quatre choses : son temps, son argent, la dévotion, et, souvent, sa conscience. » Pour se distraire sainement il s'adonnait avec passion aux exercices militaires, à la chasse et à la musique.
François avait une voix sonore et douce, dont il tirait un merveilleux parti ; son goût musical, soigneusement cultivé dès son enfance, et toujours exercé, se développa, à la cour, sous la direction des maîtres flamands, musiciens de Tempereur. Il devint un compositeur distingué.
En Europe, Tempire de la musique appartenait alors aux Flamands, dont plusieurs s'étaient fixés en Espagne. Mais la musique d'église restait dans la parfaite décadence que signalait et condamnait le Concile de Trente. Sur des motifs, des timbres^ tirés d'airs de théâtre ou de chansons à la mode, les maîtres écrivaient des messes, développées en style contrapontique.
Son sens artistique, et son respect pour le culte sacré, portèrent le marquis de Lombay à donner à rÉglise une musique digne d'elle. Il n'écrivit point de compositions profanes. Un chant d'amour, noble et digne, courut en Espagne sous le nom de Cancion del duque de Borgia^ mais rien n'en démontre l'authenticité. Sa musique d'église, au contraire, fut célèbre, et, si beaucoup de chapelles l'adoptèrent, c'est que François de Borgia abandonnait ses œuvres au public sans en garder le monopole, comme faisaient, pour leur répertoire, la plupart des chapitres.
Imprimées, ces compositions eussent, sans doute, fait bonne figure à côlé de celles de Guerrero, dfe Morales et de Yittoria. Manuscrites, elles n*échappèrent point au pillage et à la destruction. On les dédaigna, quand l'introduction de Torchestre dans les églises eut enlevé Fintelligence des œuvres classiques.
La collégiale de Gandie possède, pourtant, une messe à quatre voix et huit motets anonymes, qui, dus à la même main, sont, vraisemblablement, tout ce qui nous reste des œuvres de Borgia. Rolland de Lassus, maître de chapelle de la cour de Bavière, a enrichi la messe d'un Gloria et d'un Credo^ et, se jugeant des droits sur une composition qu'il avait complétée, il l'a imprimée, dans ses œuvres, avec la légende : Missa sine nomine, La ressemblance des styles ordonne de l'attribuer à l'auteur des motets.
Ceux-ci ont une valeur artistique de premier ordre. Strictement contraponlique, leur style est notablement supérieur aux compositions flamandes de l'époque, par le bon goût, l'art de varier les imitations, de les couper à temps et de les changer. Certains duos à voix seules, écrits en contrepoint, supposent, dans leur auteur, une science très raffinée. Certaines fugues, plus dégagées de l'Imitation flamande, ont le brio de l'école de Valence. Toute cette écriture dénote une intuition artistique, très rare en ce temps. Le mérite de ces œuvres ne laisse qu'un regret, c'est que, ni à Rome, ni en Espagne, on n'ait pu retrouver d'autres compositions du même auteur; il nous per-
met d'affirmer que Borgia fut, au x\f siècle, et avant Palestrina, ua des restaurateurs de la musique sacrée.
En i537, le marquis de Lombay avait eu a Valladolid, un septième enfant, Dorothée.» Un autre, Alphonse, allait naître, l'année suivante, à Tolède. En cette ville, l'empereur avait convoqué les Cortès, pour le printemps de iSSg. Charles-Quint désirait obtenir, de sa noblesse, le vote d'un impôt nécessaire, et, pour gagner ses hôtes à ses projets, il voulut leur faire, dans sa ville impériale, un accueil magnifique. Tolède, au mois d'avril, était en fête, et Charles- Quint ne paraissait à aucune réjouissance, sans le marquis de Lombay. Tous deux semblaient à l'apogée de leur bonheur. On bâtissait alors l'orgueilleux Alcazar, que Charles n'habita jamais. Durant les Cortès, les majestés et leurs principaux officiers résidèrent au palais du comte de Fuensalida. Vers la fin d'avril, l'impératrice fut prise de fièvres malignes, et son état devint très alarmant. Tolède changea soudainement d'aspect : aux carrousels, succédèrent des processions de pénitence; le chapitre, pendant huit jours, se rendit aux principales églises de la ville, et, pour faire violence au ciel, il consentit, contre tous les usages, à sortir de la cathédrale, et à porter à S. Juan de los Reyes la statue vénérée de Notre-Dame del Sagrario. Aucune prière ne toucha Dieu; le jeudi i®*^ mai, à une heure de l'après-midi, l'impératrice Isabelle expirait. La mar-
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quise de Lombay ne s'était pas éloignée de la mourante, qui, en signe de suprême affection, ordonna que seule sa camarera mayor toucherait ses restes et l'ensevelirait, et que le marquis de Lombay conduirait son corps a Grenade.
Il n'est point nécessaire, pour comprendre la douleur de Borgia, d'imaginer le romanesque amour que la légende lui a prêté. Dofia Isabelle était l'amie d'enfance, la bienfaitrice d'Éléonore de Castro. Le marquis vivait, depuis dix ans, à son ombre et dans sa privauté. Elle était, enfin, l'impératrice. Tout ce que peuvent inspirer le culte dynastique, la reconnaissance et l'amitié s'unissait pour consterner le gentilhomme, et devant le soudain effondrement de tant de joie et de grandeur, le chrétien, éclairé par la grâce, sondait facilement le vide de tout ce qui n'est pas Dieu.
Tandis que l'empereur, désespéré, se retirait non loin de Tolède, au monastère de Sisla, chez les Hiéronymites,le vendredi soir, 2 mai, le chapitre accompagnait les restes de l'impératrice jusqu'à la porte d'Alcantara, d'où l'on s'achemina vers Grenade. Le corps, renfermé dans un cercueil de plomb recouvert de brocart, était porté sur une litière. Le grand écuyer de l'impératrice dirigeait le cortège, qui comprenait un cardinal, des évêques et de nombreux gentilshommes. Dona Isabelle avait défendu qu'on l'embaumât, et, durant les quinze jours que dura le voyage, le travail de la mort se faisait sentir à l'escorte.
De la porte d'Elvira à la cathédrale, Grenade s'était tendue de deuil pour recevoir la souveraine. Dans raprès-midi du i6 mai, le chapitre vint attendre la dépouille impériale, qui fut aussitôt transportée à la cathédrale, dans le chœur de la chapelle des rois, drapée de noir. Le lendemain matin, samedi, les prélats et les gentilshommes venus de Tolède se réunirent devant le catafalque. Le cardinal de Burgos célébra le saint sacrifice, l'archevêque de Grenade, don Gaspar d'Avalos, prononça une oraison funèbre. On chanta ensuite l'office des morts; puis, les gentilshommes qui avaient amené le corps le descendirent dans le caveau^ où reposaient les rois catholiques. On enferma le premier cercueil dans une bière de plomb, et, au nom de la ville, un magistrat accusa réception de l'auguste dépôt.
Le soir, après un long office funèbre, tous les personnages qui avaient escorté l'impératrice descendirent, de nouveau, dans le caveau royal. Ils devaient, à leur tour, affirmer et jurer que le corps enfermé dans le cercueil de plomb, mais dont le visage restait découvert, était bien celui de Dona Isabelle. Le premier chapelain devait ensuite, au nom du chapitre, déclarer qu'il recevait et acceptait ces restes. L'impressionnante cérémonie s'accomplit dans sa majestueuse simplicité. Les auditeurs du conseil, les membres de l'escorte, d'autres personnages s'avancèrent pour reconnaître le corps. Tous prêtèrent un serment, consigné au procès-verbal. Le marquis de Lombay s'avança h son rang, découvrit le visage
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voilé de rimpératrice, et, devant cette beauté naguère éblouissante, aujourd'hui horriblement fanée, il ne prit aucune attitude théâtrale . II prêta serment comme les autres. Ni ses compagnons de route, ni lui, n'eurent, sur l'identité du cadavre, des doutes qui eussent été puérils. Seize jours de voyage, sous le soleil de mai, suffisaient à expliquer la décomposition de l'impératrice. Un drame put se renouveler alors en Borgia, mais tout intime, et qui s'était accompli, plus poignant, le jour de la mort de DoSa Isabelle.
C'est, en effet, la mort de l'impératrice (i" mai), plus que l'enterrement à Grenade (17 mai), qui détermina, en Borgia, le changement célèbre, principe de sa conversion. Dans le journal spirituel, où, plus tard, devenu général, il rappelait les principales dates de sa vie, jamais il ne fait allusion aux événements du 17 mai; maintes fois, au contraire, le i®"^ mai, il remercie Dieu de ce que, jadis, à pareille date, la grâce opéra en l'impératrice et en lui *.
L'émotion, ressentie à Grenade par le marquis de Lombay, fut, néanmoins, vive et féconde. Dieu l'avait éclairé sur la vanité du monde. Ces noirs cercueils du roi Ferdinand, son ancêtre, et de la Reine Catholi-
I» Dans sa Chronique^ si exacte, Polanco ne fait aucune allusion à la scène du caveau. En revanche, il écrit : « Comme Borgia revenait de Grenade, en litière, il fut tellement ëclairé de la grâce, qu'il se prit à songer sërieusement à réformer sa vie, bien que du vivant de sa femme. Très courageusement, il commença à s'adonner à l'oraison, à la lecture, et mênie à la mortification. » (T. I, p. 3i5.)
que, le sombre caveau où il abandonnait, près des grands rois, la plus aimée des souveraines, lui avaient rappelé le terme inéluctable de toute vie. Son existence était déjà chrétienne, mais fastueuse encore et mondaine. Il résolut de la rendre parfaite. Il rentra dans sa demeure, où Tattendaient sa femme et sa belle-sœur non moins touchées que lui, et, s^enfermant seul, il s^abîma dans la prière.
Les services funèbres pour l'impératrice se poursuivirent pendant neuf jours, à la chapelle royale de Grenade. Le 18 mai, le bienheureux Jean d'Avila, l'apôtre de l'Andalousie, prêchait. Le vigoureux discours du prêtre parut à François l'écho de ses propres pensées. Aussi, dans l'après-dîner, fit-il appeler Avila pour lui ouvrir son âme. L'apôtre comprit quelle oeuvre divine s'accomplissait sous ses yeux ; par ses conseils, il aida Borgia à la poursuivre, et à fuir ces trois fléaux des cours : l'ambition, l'envie et le plaisir.
De retour à Tolède, le marquis deLombay ne dissimula point quel changement s'était opéré en lui. Il en donna même une preuve éclatante. Avant son départ pour Grenade, il avait eu, avec l'amiral de Castille, une discussion fort vive. A son retour, il envoie saluer l'amiral, et lui demande un rendez- vous. Don Fernando Enriquez, persuadé qu'il s'agit d'une rencontre, désigne à son adversaire un terrain en conséquence. François s'y présente, et, à peine a-t-il vu l'amiral, qu'il se jette à ses pieds et lui offre ses excuses. Fernandez, confondu, releva Borgia. Il resta
depuis son ami, et lui-même se plut à raconter ce trait de vigoureuse humilité.
La mort de Timpératrice privait le marquis et la marquise de Lombay de leurs emplois de cour. La vie de Borgîa en allait être profondément changée. Le 26 juin iSSp, Charles-Quint le nommait vice-roi de Catalogne. Il lui conseilla de prendre, avant de quitter Tolède, rhabit des chevaliers de Saint-Jacques. Chevalier, il jouirait de nombreux privilèges, et pourrait recevoir une commanderie. Borgia obéit, et, le 25 juin, il fut admis à revêtir le manteau blanc à croix rouge.
Homme de cour et favori, François de Borgia s'était montré, pendant douze ans, un parfait gentilhomme. Mais durant cette période constamment heureuse, il n'avait donné la vraie mesure ni de son talent, ni de son caractère. Investi, à vingt-neuf ans, de l'autorité souveraine, chargé d'un gouvernement difficile, il allait montrer qu'aux gracieuses qualités d'un courtisan il joignait la fermeté et la féconde initiative d'un homme d'Etat.