I . Le justicier
La nomination du jeune marquis de Lombay à la vice-royauté de Catalogne prouvait son précoce mérite. En ce temps de paix mal assurée avec la France, cette clef de l'Espagne devait reposer en des mains fermes et fidèles. Le gouvernement de cette province en désordre, et entichée de ses fueros^ demandait un grand tact, de la vigueur, un rare discernement. Il était enfin iuouï qu'on débutât, dans la carrière administrative, par la vice-royauté de Catalogne. On venait à Barcelone après avoir gouverné Valence, TAragon ou Majorque, et, de Catalogne, les vice-rois passaient à Naples, en Sicile ou aux Pays-Bas. D'assez brillantes sinécures auraient pu récompenser le marquis de Lombay de son dévouement envers l'impératrice. Si Charles-Quint lui con-
fiait une charge qu'avaient accoutumé de remplir les personnages les plus considérables, c'est, qu'en l'aimable homme de cour, il avait, depuis longtemps, deviné un homme d'Etat.
Le marquis de Lombay connaissait la Catalogne; il en parlait la langue, et avait assez souvent assisté aux Cortès de Monzon, pour savoir quelles lois et quelles coutumes régissaient celte province, quels maux la travaillaient. Du reste, de minutieuses instructions, dictées par l'empereur, lui marquaient clairement ses prochains devoirs.
Son traitement serait de cinq mille ducats, sa garde de trente ha.llebardiers. Son attention était attirée sur trois points : d'abord, et principalement, sur l'administration de la justice criminelle, très fautive en Catalogne. Les magistrats, gens du pays, pactisaient avec les bandits ; les seigneurs ecclésiastiques et séculiers les recelaient en leurs châteaux ; on les soustrayait à la justice locale, en arguant du for ecclésiastique ; les plus flagrantes inégalités régnaient dans la répression des torts. Au civil, le vice-roi présiderait habituellement une des deux chambres de justice, et ferait cesser les retards des procédures. Il devrait, enfin, mettre ordre aux finances, fortifier la ville, désarmer le peuple.
Ce programme était redoutable, et, quand il en prit connaissance, le marquis de Lombay dut être médiocrement rassuré. On lui signifiait d'être un justicier, et on ne lui cachait point que nul concours fidèle ne lui était assuré, qu'il se heurterait, plutôt,
à des trahisoas ou à d'incessants conflits de juridiction. On lui avouait Tindigence du Trésor, et on le pressait de mener à bien une lutte et des œuvres qui nécessiteraient d'abondantes ressources. Charles^ Quint voulait, sans doute, favoriser Borgia, mais surtout, il le savait droit, consciencieux, assez dévoué pour assumer Todieux des rigueurs nécessaires, trop humain pour sévir avec dureté, et, sur le point d'aller lui-même châtier les Gantois révoltés, il était heureux de laisser, en de si bonnes mains, la plus remuante de ses provinces.
Le marquis de Lombay prit, à Tolède, congé de l'empereur, et, avec sa femme, sa belle-sœur Jeanne de Castro Meneses, qu'il garda toujours à son foyer, ses huit enfants, la gouvernante de ses filles, Isabelle Rodriguez, il se rendit d'abord à Gandie, od il s'arrêta peu de jours.
Le i4 août, il arrivait à Tortosa, où, selon l'usage, dans l'église cathédrale, il prêta sertnent de respecter les fueros de Catalogne. Dès lors, sa copieuse correspondance nous permet de suivre avec quelle activité, quel souci de la justice, quel tact, quel désintéressement, quelle conscience, il s'acquitta de sa tâche malaisée. En ces lettres, d'un style primesautier et pittoresque, adressées à l'empereur, au cardinal de Tavera, président du Conseil de Castille, à don Francisco de los Cobos, éclatent la franchise, la décision, un dévouement religieux au service du prince, parfois une vivacité encore juvénile, toujours une urbanité de très grand seigneur. Il voit et parle
I culte pour l'empereur se monlre au soin id d'exécuter ses ordres el de défendre les de la couronne. Vice-roi, il tient à ses ves, et les fait respecter ; justicier, ii cbâtie nent et avec sérénité. Un mot le caractérise, nt souvent sous sa plume : la conscience. Il omprendre que d'autres négligent un devoir ience, et lui, entend tout sacrifier plutôt lentir à sa conscience.
ledi, 23 aoàt, François de Borgia entrait k s. IjCS conseillers, les magistrats, de nomevaliers, bourgeois et marchands vinrent, brillante cavalcade, l'attendre k la Croix à l'est de la ville. Les présentations faites, ;e rentra, par la porte Saint-Anloine, et : le vice-roi d'abord à la Seo, où il dut, sau, prêter serment de respecter les privî- >vinciaux, puis dans la maison de l'arcbiésidence que Cbarles-Quint assignait à son it.
rquis de Tombay ne perdit point son temps . Le lendemain de son entrée, il étudiait iers. L'empereur ne l'avait point trompé :
)gne souffrait « d'une grande disette de blé stice B. Les voleurs circulaient par bandes que, faute de troupes, on ne pouvait arrêter, lidant, écrivait le vice-roi, ils finiront bien la payer.... Dussé-je mourir dans l'assaut, je ttrai leurs châteaux par terre. >
s barbaresques tenaient aussi la ville
sur le qui-vive, et le roi n'avait aucune flotte pour défendre les côtes. Borgia s'abouche avec les armateurSy mais il se heurte à des prétentions exagérées, à des susceptibilités irréductibles. On lui présente des devis fantastiques; chacun veut être amiral, ou ne consent à servir que sous tel chef, qu'en telle compagnie. Il déjoue les ruses intéressées, inspecte les chantiers, dresse des états de situation, improvise une artillerie, fait mettre les places de la côte sur pied de guerre, construit des galères. Les Catalans ont trouvé leur maître. L'un d'eux, dont, cependant, il a fortement réduit les devis, écrit le 27 octobre iSSg : « Le seigneur vice-roi sera un homme de bien et un justicier, hombre de bien y de justicia ».
Dès le 9 décembre iSSg, les plans des travaux du port sont arrêtés en conseil; seul l'argent fait défaut. Des chanoines, dont on attend un secours, le refusent; il faut l'emporter de haute lutte. Le lo avril i536, le vice-roi, don Fabrice de Portugal, avait posé la première pierre du rempart de l'est, qui regardait la mer. Le 1 4 juin i54o, en présence de Borgia, on commence le prolongement des murailles, qui couvriront la ville. La députation de Catalogne tardait à payer un ^erf ticio, voté en i53o. Par sa persévérance, lé vice-roi le lui arrache, ducat par ducat. Il réconcilie les clergés de diverses paroisses, les membres de familles rivales. Il sait fermer les yeux à propos, et, tout en veillant au désarmement des mauvais sujets, il laisse les laboureurs aller aux
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champs avec leurs épées et leurs arbalètes, afin d'être en état de résister aux brigands.
Touché de l'indigence du pays, il demande et obtient la réduction de certains impôts. Le mauvais état des prisons l'émeut ; il réclame contre l'injustice des captivités préventives, contre de cruelles mutilations réservées aux voleurs, contre l'impunité accordée aux cfentilshommes malfaisants.
Certains monastères avaient besoin d'une réforme urgente. Le vice-roi presse l'évêque d'y veiller, et lui-même admoneste les religieuses relâchées. D'accord avec l'inquisiteur, il prend d'énergiques mesures pour faire respecter la clôture. Les abus invétérés rencontraient trop de partisans : Borgia n'eut pas le temps de les détruire.
Son grand souci fut la répression de ce banditisme féroce, que favorisait la connivence des gens de justice. Son énergie gagna, peu à peu, les conseillers et les commissaires. Mais des conflits de juridiction survenaient, dont le crime seul bénéficiait. Alors, Borgia perdait patience.
Un bandit fameux, qu'il avait pris et jugé, Gaspar de Lordat, s'avisa d'invoquer le for ecclésiastique, et l'évêque de Barcelone admit cet appel. Le vice-roi fut indigné : « Si cela me regardait exclusivement, je n'importunerais pas V. S., écrivait-il au ministre ; avec l'aide de Dieu, personne ne m'en fera une, qu'il ne me la paye. Mais il s'agit de l'évêque, et.
bien qu'il soit mon ami, j'aime encore mieux la
vérité et la justice.... Si cette affaire suit le cours
qu'elle a pris, le pays se perdra. Si l'on ne peut user
de rigueur et de prompte justice avec des gens si
cruels et si sanguinaires, mille maux s'ensuivront. Il
faudrait que l'évêque reçût une lettre bien taillée,
dans laquelle on lui dirait qu'il ne peut faire tout ce
qui lui plaft.... Et si S. M. écrivait, en outre, à cet
évêque, qu'il devait se faire consacrer*, et que le
temps qu'il gaspille au jeu, il le devrait employer
à son office, Elle déchargerait sa conscience. Elle
se l'est, déjà, suffisamment chargée, en le nommant
évêque. Elle ne doit pas tolérer le mauvais exemple
que ce prélat donne à Dieu et au monde. Je veux
que V. S. reconnaisse que je suis ami de l'évêque,
au soin que je mets à le guérir ; je veux lui payer le
loyer de sa maison que j'occupe, en obtenant que
Dieu demeure dans la sienne. V. S. agira comme il
lui plaira; moi, je ne veux pas quitter le monde avec
ce scrupule. »
L'évêque reçut lettres sur lettres, Gaspar de Lordat n'en fut pas moins sauvé. Les brigands qui tom* baient aux mains du vice-roi étaient, au contraire, sûrs de leur fait. Aucun déni de justice; des jugements très réguliers, mais aucune faiblesse. Dès qu'un crime était prouvé, il punissait sans larmoyer. « Celte terre a plus besoin de châtiment que de pardon, » écrivait-il à l'empereur, et, dans ses lettres,
I. Jean de Cardona, évêque auxiliaire depuis i520, et titulaire depuis i53i, ne fut consacré qu'en i545.
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on retrouve souvent cette expression significative : « Que Dieu, seulement, le mette entre mes mains! »> La moindre injustice le mettait hors de lui; il accomplissait froidement les rigueurs nécessaires. « Allons! disait-il, quand il fallait être sévère; mettons une once de poudre dans l'arquebuse ! » Ou encore : « Je vais maintenant à la chasse avec la justice de Dieu. v>
Le marquis de Lombay disait à chacun ses torts^ et la condition des coupables ne Tintimida jamais, a Ma conscience, écrivait-il, le a décembre iSSp, ne me permet pas de taire ceci : je tiens pour certain que, si Sa Majesté n'avait point gaspillé l'argent que lui a laissé la Reine, il n'y aurait pas eu 3oo morts à Castelbo, ce qui, semble-t-il, charge lourdement la conscience de Sa Majesté. Et, pour que le chiffre des morts ne monte pas à 3o ooo, et que la conscience de Sa Majesté ne soit pas beaucoup plus chargée, il faut aviser. »
Un baron de la Roca avait arrêté des agents du vice-roi, chargés de faire signer des trêves, et il s'était répandu en injures contre l'Audience Royale» Le baron (ut mis aux fers, à la stupéfaction de la noblesse.
Cette incorruptible équité répandit bientôt une sa-» lutaire frayeur, et, moins d'un an après son arrivée en Catalogne, Borgia pouvait assurer que, momentanément, le pays était pacifié.
Tous n'approuvaient pas des procédés si nouveaux^ une impartialité si constante. Les mécontents se plaignaient, et il en revenait au vice-roi des réprimandes
voilées, qui Taffectaient vivement. Mais, avec une rigidité de conscience qu'aucun compromis ne tentait, il laissait dire et faisait son devoir.
Le cardinal de Tavera, gouverneur de Castille en Tabsence de Charles-Quint, pressait le marquis de Lombay d'aller visiter Perpignan, asile de nombreux révoltés, théâtre de séditions dont on n'arrivait point à punir, ni à connaître les auteurs, place de guerre mal fortifiée. Ce voyage ne souriait point au vice-roi. Avec sa franchise et sa vivacité ordinaires, il représenta au cardinal qu'un tel voyage ferait jaser. On reprocherait au vice-roi d'abandonner les côtes, menacées par les Maures ; on rirait qu'il partit en guerre contre des brigands déjà soumis; et puis, quelle épreuve pour son prestige, s'il partait, flanqué de deux cavaliers, à la façon d'un simple commissaire!
Le cardinal renouvela ses ordres : la chasse aux brigands n'était qu'un prétexte ; il fallait fortifier le Roussillon, car la France armait ses frontières. Pour n'éveiller aucun soupçon, on tenait à ce que Borgia voyageât sans aucun appareil militaire. Il n'hésita plus, mit ordre à ses affaires, fit célébrer un service pour son frère, le cardinal Henri, récemment mort à Viterbe. Bien que la marquise de Lombay fût assez souffrante, elle partit de Barcelone avec son mari, le 20 octobre i54o.
Le 26, le vice-roi arrivait à Perpignan. Pendant deux mois il inspecta la frontière, fortifia Perpignan, Bellegarde, Salsas, CoUioure, et laissa un mémoire
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où les moindres travaux à conclure étaient minutieusement indiqués.
Perpignan offrait un aspect lamentable. « C'est grand'pitié de la voir, écrivait Borgia à l'empereur. Cette ville si importante est quasi détruite. Les maisons fermées y sont presque aussi nombreuses que les maisons ouvertes. Les tisserands errent en France, et s'ils s'y fixent, leur industrie s'y transportera. »
La vue de cette misère inclina le vice-roi à l'indulgence. D'anciens crimes restant à punir, Borgia fit pendre un meurtrier. Cette leçon donnée, il supplia Tempereur d'accorder une amnistie complète. A la grande joie de la ville, le pardon général fut proclamé le i5 décembre.
L'inspection était achevée, et Perpignan pacifiée, «f Mais ce que le Roussillon a gagné, écrivait le viceroi, Barcelone l'a perdu. Les trêves, que j'avais eu tant de mal à concerter, se rompent. En 3 jours, on a détruit mon œuvre d'une année. 1 1 voyageurs ont été détroussés près de Barcelone. A Tarragone, on a compté, en mon absence, 1 1 meurtres, sans parler des vols et autres méfaits. Il faut que Sa Majesté me permette de rentrer au plus vite, ou qu'elle accepte de ruiner cette principauté. »
Le 6 décembre, le marquis de Lombay partait de Perpignan ; le 2 1 , il rentrait à Barcelone, où, pendant deux ans et demi, il allait, avec une inlassable énergie, poursuivre son gouvernement réparateur.