‹ St. François de BorgiaChapitre 15 sur 38 · V organisateur · texte numérisé non relu

V organisateur

De son voyage, Borgia rapportait la conviction qu'un danger prochain menaçait la frontière. Il n'y croyait guère, auparavant. Du moins, une fois éveillée, son attention ne s'endormit plus.

Quand, au mois d'août i542, le dauphin de France envahira le Roussillon, Uorgia, retenu aux Cortès de Monzon, ne pourra le combattre, et toute la gloire du triomphe reviendra au duc d'Albe; mais le duc d'Albe n'aurait rien pu contre une surprise, et luimême dut comprendre à quel organisateur prévoyant il devait sa victoire.

En prévision d'une attaque combinée des Français et des Turcs, il fallait surtout armer Barcelone. L'activité de Borgia s'accommodait mal de l'apathie, de l'indifférence, que les conseillers apportaient aux travaux de guerre. Aussi, les harcelait-il sans cesse, afin d'en obtenir plus d'argent et de plus nombreuses équipes d'ouvriers. « Si j'arrive à fortifier la ville, comme je prétends qu'elle doit l'être, mandait-il au ministre, je vous réponds que 3o ga4èresne pourront la mettre en danger.... Mais, depuis un mois et demi, on dépense chaque semaine une forte somme et je ne parviens pas à couvrir les dépenses. Que Votre Seigneurie écrive au Conseil avec chaleur et furie {concalor y furia)y comme il faut pour le réveiller. »

Le dévouement du marquis de Lonibay eût davantage profité à la Catalogne, si des préoccupaiions

ki l'homme d'état.

d'un autre ordre ne l'avaient distrait, s'il avait pu se consacrer, tout entier, à la réforme des études, au bien-être moral et matériel du pays. Les brigands ne désarmant pas, il les fallait poursuivre, et les susceptibilités catalanes rendaient de plus en plus malaisée sa tâche de justicier.

A Bon retour de Perpignan, le 3 janvier i54it Borgia écrivit à l'empereur : u Je suis arrivé le 21 décembre, et, bien que les fêtes de Noël aient coutume d'arrêter les affaires, je n'ai point cessé d'en expédier, autant qu'il convenait au bien de ce pays. Il ne fallait rien différer: eacesdeuxmoîs de mon absence, te feu a pris à Tarragone. Ici, autour de Barcelone, réveil des repris de justice. Quel travail pour couper tant de mauvaises berbesl... Et le principal obstacle à la pacification du pays est la pénurie du trésor. J'ai beau me rompre la tète à dresser des mémoires et à signer des provisions, à quoi bon, si tout reste à la trésorerie I «

Il publie, du moins, contre les malfaiteurs, de sévères édits. Il révoque les commi.ssaires, complices des bandits; il essaie d'en trouver de fermes et de consciencieux: « Comme c'est dilficile en Catalogne! avoue-t-il à l'empereur. Point de commissaires, point de captures. Mais sij'en choisis de passionnés, s naissent des désordres. Sij'en choisis de i, ils font leur besogne mollemenl,necliercommodements, se tirent toujours des es ennuis, et se gardent bien de s'attirer Pujadas ou de Semanat. On a toujours

nommé, h cet emploi, des hommes de basse condition; et cela a déconsidéré la charge. Ceux qui la désirent sont inaptes ; les idoines n'en veulent pas. Enfin je fais ce que je peux pour trouver des officiers capables. »

Au lieu de commissaires, il voudrait des soldats. <K Faute d'argent, il faut, pour chasser les brigands, se servir tantôt des forbans de Pujadas, tantôt de ceux de Semanat. C'est un vieil usage que j'ai trouvé implanté, mais je le trouve si mauvais, je l'abhorre à tel point, et le peuple en est si fatigué, que, pour l'acquit de ma conscience, je ne cesserai de supplier Votre Majesté d'y remédier, car tous doivent être également poursuivis, et la justice ne doit excepter personne. j>

Le 5 janvier, un commissaire avait vainement tenté d'arrêter une bande, réfugiée dans une tQur, à une lieue de Barcelone. On lui avait répondu par des volées de flèches. Borgia alla lui-même mener l'assaut. Effrayé par son attitude, les brigands se rendirent : « J'en ai pendu six,^ les plus fameux, écrivait le vice-roi. Le procès des autres se poursuit. Celui qui s'en tirera à moins de frais est sûr de ramer toute sa vie. Ceci a calmé le pays.. .. Je remercie Dieu, ajoutait-il humblement, du remède que sa main a appliqué à ce pays : j'avais peu de moyens pour le guérir; mes efforts ont été peu de chose; cette paix semble miraculeuse. »

Borgia se défiait toujours de ce calme trompeur; aussi ne s'endormait-il pas. Chaque jour, il cap tu-

44 l'homme D'État.

rait des bandits. Un d'eux fut écartelé : il avouait, au moins, quinze meurtres. Mais le plus célèbre, Antonio Roca, revint en Catalogne, et, avec lui, les brigandages recommencèrent. En vain lui donnait-on la chasse, ce chef dangereux restait insaisissable; Borgia ne put jamais Tatteindre, et il avait, depuis longtemps, laissé le gouvernement de Catalogne, que Roca mettait encore sur les dents vice-roi et commissaires.

La poursuite des bandits, persévérante et méthodique, n'en avait pas moins été le grand soin du marquisde Lombay. « Nous sommes bien exilés dans ces montagnes de Catalogne, écrivait-il, en marsi542, et je certifie à Votre Seigneurie que j'ai grand besoin de repos, tant ces brigands m'ont fait courir par les montagnes, à pied et armé, et après dîner. Que V. S. juge quelle affaire c'est pour mon gros ventre ! »

Aussi bien, les brigands titrés causaient-ils plus d'ennuis au vice-roi et plus de dommages au pays que les vulgaires malfaiteurs. Ces hobereaux avaient à gages des spadassins qui servaient leurs vengeances et terrorisaient le pays. Ils formaient des factions rivales, et se croyaient, de par leurs privilèges, à l'abri de tout châtiment; mais le marquis de Lombay ne reconnaissait aucun privilège au crime. Il exila quelques incorrigibles, et, par ses bons offices, acheva de réduire ceux que la rigueur avait intimidés.

Les plus puissants et les plus irréductibles chefs de bandes étaient les deux frères Pujadas et un certain Semanat. Pujadas et Semanat divisaient Barcelone en deux camps, toujours prêts à en venir aux mains. « Enfin, écrivait Borg-ia, en juin i54i9 j'oi réussi, après beaucoup de peine, à faire signer, entre Semanat et les Pujadas, une trêve de six mois, ce dont le pays se montre très heureux. » La trêve n'était qu'un remède provisoire, et le marquis de Lombay, qui préférait prévenir les fautes que les punir, suppliait l'empereur de donner aux deux chefs ennemis un emploi militaire, au loin.

En dépit de ses efforts, il n'eut pas plus raison des rancunes catalanes que des bandits. Durant sa sage et forte administration, il avait, du moins, discerné les causes du désordre; il avait indique les remèdes. Plus enclin à traiter qu'à punir, il avait multiplié les trêves bienfaisantes. « Par ce moyen, déclarait-il à l'empereur, les maux se guérissent mieux que par des exécutions.. Si la pendaison était le vrai remède, il n'y aurait plus de mal en Catalogne, tant on y a pendu d'hommes. »

Après son départ de la province, le banditisme y redoubla. Ses successeurs n'eurent plus son tact ni sa prudence, et, en confondant les partisans avec les simples bandits, ils coalisèrent contre eux tous les ressentiments.

Aussi bien, les plus grandes souffrances du marquis de Lombay ne lui vinrent ni des brigands, ni des ri-

valités de partis, mais des susceptibilités d'une noblesse toujours appuyée en haut lieu, et des obstacles que des juridictions jalouses apportaient à son œuvre.

Un jour, il avait, par exemple, fait désarmer un homme appartenant à la députatlon générale de Catalogne. Celle-ci prit feu. Elle arrêta et fit conduire en prison Talguazil du vice-roi. Borgia, par bonheur, aperçut, de sa fenêtre, le captif qu'on emmenait. Il le délivra, et instruisit à son tour le procès des agresseurs.

Les députés se mutinèrent, et, par leurs bravades, essayèrent d'intimider le vice-roi. N'y pouvant réussir, ils gardèrent contre lui une violente rancune, qui se traduisit, aux Cortès suivantes, par des plaintes dont Charles-Quint ne tint pas compte.

La grandesse, elle aussi, était irritable. Elle estimait, évidemment, tout permis aux hommes nés, et le jeune marquis de Lombay, en jugeant autrement, il s'ensuivit, entre lui et l'aristocratie catalane, des différends dont une lettre à l'empereur nous offre un pittoresque tableau. Borgia écrivait, le 20 mai i54i :

« Les lieutenants de V. M., en cette principauté, ont toujours observé cette marque de prééminence, que, dans aucune église, dans aucune fête, une personne titrée n'a pu, devant eux, user d'un baldaquin ni d'un trône.

a Or, à la fin de ce carême, je permis d'annoncer un tournoi pour le 3 mai, fête de la sainte Croix. On m'en fit juge, moi, et des seigneurs nommés par moi. J'allais sortir de ma demeure, quand on m'apprit

qu^on avait dressé, sar la place, un baldaquin de brocart pour le duc et la duchesse de Cardona. Depuis deux ans, on n'avait jamais agi ainsi, bien que nous nous soyons souvent trouvés ensemble dans des églises et des fêtes. Le duc étant âgé, je voulus avoir égard à lui et agir amicalement. Sans sortir de chez moi, j'envoyai donc avertir Mossen Albanel, qui a été algûazil de V. M. et est oncle de la duchesse de Cardona, et je le priai de dire au duc que, puisqu'il savait que le lieutenant de l'empereur ne pouvait au« toriser ce baldaquin, il serait bon de l'enlever avant son arrivée, qu'il reconnaîtrait ainsi la prééminence de V. M. dont je le savais si bon vassal et serviteur. Mossen Albanel transmit mon message au duc avant son arrivée au Borno, mais il ne put le persuader.... Je fais peu de cas de cet usage, mais les conseillers me répétaient que jamais on n'avait souffert qu'il fût violé, et que, si j'étais sur la place, ils me diraient de renverser le baldaquin. Voyant que le duc s'obstinait à garder son baldaquin de brocart, et que l'amiral de Naples, don Ferdinand de Cardona, en avait un autre, voulant agir avec calme, je mandai au tenant de la joute de ne pas ouvrir le tournoi, sous peine de désobéissance et de deux mille ducats d'amende, et je restai chez moi. Le comte de Modîca' vint m'y trouver, et me demanda pourquoi je ne laissais pas

I. Don Louis Enriquez Giron, duc de Médina de Rioseco, comte de Melgar, sixième amiral de Castille, chevalier de la Toison d'or, par son mariage, en i5i8, comte de Modîca et d'Osuna.

combattre, et ce que me faisaient ces baldaquins. « Rien, lui dis-je, sauf que cela touche à lapréémi- « nence royale; sinon je me réjouirais d'aller voir a le tournoi. — Faites bien attention, reprit le comte, « car il serait pire qu'on vous désobéît. — Qui me « désobéirait, répondis-je, serait puni en toute ri- « gueur. — Prenez garde, repartit le comte, quel- « qu'un pourrait descendre dans l'arène, que, peut- « être, vous n'oseriez châtier. — Je ne vois pas qui « ce pourrait être, car il n'y a personne en Catalogne « que je ne sois prêt à châtier, s'il agissait contre son a devoir. » Il se tut alors, et alla retrouver le duc et l'amiral, puis tous trois se rendirent chez le tenant de la joute, D. Henri Centellas, frère du comte de Quirra. Ils lui demandèrent instamment d'ouvrir le tournoi malgré mes ordres et s'oflFrirent à payer l'amende. D. Henri refusa de désobéir à V. M. Comme on disait que D. Henri ne pourrait, du reste, paraître au tournoi, parce que des alguazils étaient sur la place, pour arrêter les délinquants, le comte affirma» qu'il se tiendrait au côté de D. Henri, et que ses serviteurs à lui étaient habitués à poignarder les alguazils. Enfin voyant qu'ils n'arriveraient à rien, et que le soir venait, on m'envoya les duchesses de Cardona et de Soma pour me supplier de laisser combattre, mais on prétendait garder les baldaquins. Je répondis aux duchesses, que, ce jour-là, il n'y aurait point de tournoi, que, le lendemain, rien ne l'empêcherait, car c'était jour de conseil criminel, et je ne manque jamais au conseil. Alors je permettrais

la joute, dont les duchesses pourraient jouir à leur guise. Ainsi fut-il fait.

ce Durant cette fête, au Borno, quelques serviteurs du comte de Modica daguèrent deux garçons, dont l'un n^avait pas plus de douze à treize ans. Un de mes serviteurs demandant à Tagresseur comment il avait eu le courage de daguer un enfant, pour réponse, ce serviteur reçut un coup à la tête, dont il reste très dangereusement malade. Un appariteur allait prendre le meurtrier, quand le comte de Modica Tassaillit, le traita de canaille, le frappa de son étrier, et l'endommagea si fort, que l'appariteur ne put arrêter le coupable et dut se taire. Le comte de Modica empêcha un autre officier d'arrêter son serviteur, puis il se promena sur le Borno avec ses gens. Personne n'osait les aborder, ce dont le peuple se scandalisa fort, et moi aussi, quand je le sus.

<c J'étais dans la salle où l'on m'avait invité, le soir de cette fête. A l'entrée d'une seconde salle où devaient dîner les duchesses et de nombreuses dames, on m'avait prié de rester à la porte et de ne laisser d'abord entrer que les dames. Les chevaliers attendraient, avec moi, que les dames eussent toutes pris leurs places. Je me tins, en effet, devant la porte, et, h mon exemple, l'amiral et tous les autres gentilshommes se rangèrent.

« Survient, un des derniers, le comte de Modica, qui veut passer. On lui fait entendre qu'il doit se ranger comme les autres, pour laisser aux dames le temps de s'installer ; il réplique par des paroles très

malsonnantes ; je lui réponds avec beaucoup de calme, mais lui, tandis que nous discutons, met la main à la dague, et, en sortant, il déclare bien fort qu'il avait été sur le point de me poignarder. Finalement, il n'entra point. Quand les dames furent assises, je passai, disant à tous qu'on pouvait me suivre, et je pris place au dîner. Le comte se rendit à sa demeure; il réunit, me dit-on, ses serviteurs et quelques hommes afin de s'armer et de partir. On l'en détourna.

« Le lendemain, l'affaire ayant été entendue au conseil, le comte devait être arrêté chez lui. Il le fut, après avoir protesté cinq ou six heures. J'avais dû réunir le conseil et adresser au comte une nouvelle injonction d'avoir à se soumettre, sous peine de désobéissance et de cinquante mille ducats d'amende.... Loin de témoigner aucun repentir, le comte montra une grande furie, se répandit en gros mots contre l'autorité royale, menaça de bâtonner le secrétaire qui rédigeait le procès-verbal, et autres folies capables de troubler une ville, surtout une ville déjà si pleine de passions et de partis, qu'il suffit d'un peu de paille pour causer un grand feu. J'ai envoyé un rapport de ces incidents à Ratisbonne à S. M., et, en attendant la réponse impériale, au lieu de consigner le comte .chez lui, je lui ai permis de circuler en ville. »

On avait pleinement approuvé Borgia tant qu'il s'était contenté de frapper des vilains ; mais réfréner les insolences de la noblesse parut, de sa part, bien

osé. Le comte et ses complices avaient la partie forte ; on parla pour eux au Conseil de Castille.

Le premier, Borgia avait averti don Francisco de los Cobos par cette lettre très ferme (19 mai i54i) : « y. S. a su Taffaire du comte de Modica. Elle a débuté par un incident bien futile, s'il est rien de futile en ce qui touche à la prééminence royale. Il a été bon de Tarrèter, car le peuple se scandalisait de voir ses serviteurs daguer les gens en pleine place et l'escorter, sans que personne osât les arrêter. Ou bien le peuple se serait mutiné contre moi, qui ne rendais pas justice, ou il aurait attaqué le comte, faisant spontanément ce que je négligeais de faire. Je me mets dans les embarras pour servir S. M., lais* sant de côté alliés, parents et amis ; aussi supplié-je V. S. de m'aider en marquant à S. M. la bonne volonté que je porte à son service, durant sa si longue absence et en face d'affaires si difficiles. Si Ton n'aide point les officiers, qui, sans égard à leurs intérêts, n'ont en vue que la justice, ces royaumes iront mal, et les vassaux seront encouragés à désobéir.

« Actuellement, on exerce la justice mieux que jamais; les rôles en témoignent. Aussi n'est-il pas surprenant que certains soients mécontents. Si on les écoute, tant vaut-il fermer les portes de la justice. 1»

Les ministres n'aiment point les affaires. Don Francisco de los Cobos, tiraillé en sens divers, adressa au marquis de Lombay des conseils de prudence.

« Mille baisemains à V. S., répondit Borgia( 12 juin), pour la charité qu'elle me fait de me conseiller au

52 i/homme d'État,

sujet (lu comte. Je dirige tous mes actes selon le service (le Dieu et de S. M. et pour le bien et l'apaisement de ce pays : aussi est-iljuste que V. S. m'aide de ses conseils. Qu'elle se tranquillise : ni dans le passé, je n'ai agi par passion; ni dans l'avenir, Dieu aidant, je n'agirai de la sorte. On m'a donné et on me donne de grandes occasions de me passionner, humainement parlant, mais Dieu est si bon, bien que je ne le sois pas, que j'ai pu dissimuler, et que je dissimulerai encore toute impression personnelle*. D'ailleurs, je n'ai, par moi-même, voulu rien décider; j'ai agi après délibération de tout le conseil. Et pour que V. S. voie combien je suis libre de passion, l'inquisiteur m'ayant dit que le comte aurait besoin d'aller dans ses terres, je lui ai étendu ses arrêta à toute la Catalogne. »

« Vous savez bien, écrivait-il encore à Cobos, le 24 juin, que je déleste tant de telles affaires, que j'attribue à mes péchés qu'elles soient survenues. Je n'abomine rien tant. .. V. S. a pu s'en apercevoir, pendant les années que j'ai passées à la cour. Et s'il en était ainsi alors, que doit-ce être à présent, puisque mon rôle consiste à apaiser les rancunes et les inimitiés ?

« J'espère, après tout, avoir plus d'amis que d'ennemis, parce que je rends à tous justice ; j'écoute volontiers les gens, je les honore de mon mieux; j'y

1. L'offense avait été profondément sentie par Borgia, qui, en refoulant sa colère, remportait une victoire si notable, que vingt-quatre ans après, il en remerciait encore Dieu.

dépense ma fortune, quoique je puisse, en cela, faire peu; et bien qu'il m'en arrive des déboires, je tâche de tirer chacun de ses procès et de ses rancunes; je ne fais de mal à personne ; je fais, à tous, le bien c(ue je peux. Avec cela, je suis content. Ceux que je mécontente ne me semblent pas avoir raison.

« J'ai fait d'ailleurs cette expérience, que les chevaliers que j'ai emprisonnés depuis mon arrivée en Catalogne, sont maintenant mes meilleurs amis.... Quant au baron de la Roca, que je ne connaissais pas, depuis que je l'ai arrêté il vient souvent chez moi. Il a été mon convive ; il le sera chaque fois qu'il le voudra. »

Le comte de Modica ayant fait appel à l'empereur, Charles-Quint, tout en louant la conduite du viceroi, le pria de ne plus s'occuper du comte. Borgia obéit avec un empressement qui prouvait sa vertu, mais l'appel ne porta point bonheur à Modica, qui fut exilé de Catalogne et disgracié. Borgia fut, alors, le premier à plaider en faveur de l'insolent, et, apprenant que l'empereur lui avait pardonné, « J'ai appris, écrivait-il à Charles-Quint, que V. M. a daigné pardonner au comte. La marquise et moi en avons été très touchés.... Ce pardon est une des plus grandes faveurs que nous ayons reçues de V. M. »

Malgré les résistances d'André Doria et de ses généraux, et les remontrances de Paul III lui-même.

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Charles-Quint résolut, en i54i> de renouveler sa campagne de Tunis, et de conquérir Alger. Ce projet était beau; il fut mal concerté. Le marquis de Lombay applaudit à la résolution impériale. Il était plus à même que personne de savoir quel danger causaient, aux côtes d'Espagne, les pirates d'Afrique, et l'idée de porter chez eux la guerre lui souriait. Il fit, aussitôt, expédier à Majorque les tentes impériales, ordonna des prières publiques, et s'empressa de fournir l'escadre de vivres et d'équipement.

L'Empereur s'était embarqué à la Spezzia, le 28 septembre. Le 1 3 octobre, il abordait à Majorque, d'où il écrivait des lettres affectueuses au Marquis et à la Marquise de Lombay. Le 18, Charles-Quint s'éloignait de Palma. Dès lors, Borgia se perd en conjectures. « Je déteste tant, écrit-il le 10 novembre, de raconter des nouvelles peu fondées, que bien des choses restent dans mon encrier; elles y sont plus en sûreté. Depuis le départ de Majorque, il m'est venu tant de nouvelles opposées, que je ne sais auxquelles m'arrêter. »

, Il annonce cependant, que l'empereur a débarqué au cap Matifou, qu'un gros temps a éprouvé l'escadre, que le prince est sauf. Sans retard, il ravitaille la flotte en détresse. Il fait entendre cet avertissement, que lui avait le droit de donner : « Vraiment, on doit, chaque jour, s'attendre à de pires malheurs, si l'on ne procède pas, comme il le faudrait, à la réforme de l'Église, et si chacun ne chasse pas de sa conscience et de sa maison, les ennemis de l'âme. Ce

sont eux qui rendent le Turc victorieux, et qui nous tiennent tellement vaincus, que nous nous rendons à des ennemis de rien. »

Borgia connut bientôt Tétendue du désastre. « Par divers navires, écrit-il à l'empereur, le 1 1 novembre, j'ai su le malheur que Tescadre de Votre Majesté a subi devant Alger, et comment, faute de vivres. Votre Majesté a du remettre l'expédition jusqu'au prictemps. Nous espérons qu'alors. Dieu réalisera le désir qu'a eu Votre Majesté de procurer un tel bienfait à ses royaumes. Aussi, lui restons-nous tous d'autant plus obligés, que, nous le voyons bien, ni le mauvais temps, ni aucune raison n'ont empêché Votre Majesté d'exposer sa personne impériale dans cette sainte expédition. Tout ce qui pouvait être fait humainement, a été fait. Nous restons tous encore plus serviteurs de Votre Majesté, et plus résolus que jamais de consacrer à son service nos personnes, nos vies et nos biens. La perte de l'escadre est grande, mais Votre Majesté étant sauve, elle devient petite. Nous n'avons perdu que des vaisseaux et du bois, et Votre Majesté en possède d'assez grandes provisions, rien que dans cette principauté, pour armer encore ao autres escadres. J'ai déjà fait abattre des pins et des chênes, pour être prêt à exécuter les ordres de Votre Majesté. Aussi bien, Dieu a été miséricordieux pour nous; il nous a montré que nos seuls péchés sont cause que la sainte intention de Votre Majesté n'ait pu se réaliser. Peut-être a-t-il permis ce malheur afin qu'il serve à amender nos vies, et que nous

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méritions d'être exaucés, quand, plus tard, nous demanderons des victoires pour Votre Majesté. Et puisque Dieu doit tirer de tout ceci sa gloire, et les âmes du bien, et que Votre Majesté ne veut pas autre chose, je suis sûr qu'elle rendra d'infinies actions de grâces à Dieu, comme nous le faisons tous. »

Charles-Quint dut goûter ce langage si plein de loyalisme, de foi et de bel orgueil espagnol. Dans le désastre, il s'était montré admirable, l'empereur. En l'absence de Barberousse, le renégat Hassan-aga commandait, à Alger, 5oo Turcs et 7000 Maures. Les Italiens, les Espagnols et les Allemands avaient à peine investi la place, qu'une furieuse tempête démontait l'escadre et jetait le trouble dans le camp. Profitant de ce désordre, Hassan, par une sortie vigoureuse, refoula les Italiens sur la côte ; Camille Colonna, Fernandde Gonzague, Augustin de Spinola, les chevaliers de Saint-Jean, ne purent lui résister ; Charles-Quint dut charger, à la tête des Allemands, pour forcer les Maures à rentrer à Alger. La nuit suivante, un coup de vent du nord-est brisa toutes les amarres, et, en quelques heures, submergea i52 barques et i5 galères. Seul, dans la confusion, Charles-Quint gardait son calme : « Taisez-vous, mes enfants, disait-il à ceux qui se lamentaient. Du bois et des clous perdus; pas davantage. Secourez seulement ceux qui se sauvent à terre, afin que les Maures ne les atteignent point. » Il aurait ajouté, paraît-il : « Confiance! mes enfants : bientôt, à minuit, dans toute l'Espagne, les moines vont se lever et

prier pour nous. » Doria avait pu rallier ses galères au cap Matifou. II suppliait Tempereur de se rembarquer au plus vite, s'il ne voulait pas voir la ruine de son armée. Fiat çoluntas tua! répondit Charles- Quint. Fernand Cortès, le conquérant du Mexique, était de l'expédition. Il suppliait l'empereur de le laisser faire : avec les Espagnols, il se chargeait de prendre Alger. L'Empereur ordonna la retraite. II fallut noyer les chevaux, et, dans les galères sauvées du naufrage, l'armée se rembarqua. Charles-Quint partit le dernier, et sur la plage, entouré de sa noblesse, il tint tète jusqu'au bout aux charges ennemies.

L'Empereur, vaincu par les flots, se rendit à Majorque et à Carthagène (26-28 novembre). Toute l'Espagne s'était émue du malheur de son souverain, et le lui témoignait par un splendide élan de générosité. Borgia multipliait ses lettres compatissantes, où perce un dévouement accru par l'infortune. Il expédiait des brigantins chargés de vivres, et faisait abattre 3oo pins et 3oo chênes, destinés à réparer la flotte. Chacun, à Barcelone, suivait l'exemple du vice-roi. Aussi, Charles-Quint, par une lettre autographe, remercia- t-il sa bonne ville. La lettre, reçue le 6, fut lue en public le 10. On consacra ce jour à l'action de grâces; on le célébra, comme la Fête- Dieu, par un office et une procession solennelle.

La France fut seule k se réjouir du malheur de Charles-Quint, et loin d'être effrayée du péril turc,

l'homme b'état.

s protestants eux-mêmes, elle songea L. Sous prétexte que deux de ses ea- ■té DSBagsinës par la garnison de Pavie, ît les armes. Claude de Guise attaqua g; le dauphin de France essaya de Tpignan. Tandis que le duc d'AIbe auphin, Borgia siégeait aux cortès de

juin, les cortès se prolongèrent jusembre. Elles approuvèrent l'adminisrquis de Lombay, dont le gouvemequi expirait le 26 juin, fut renouvelé, lait restée à Barcelone. Cbarles-Quint lonzon, et il la traita avec des égards lit point aux duchesses. Par la simplirure, la Marquise étonoa la cour. A -éprenaient, elle se contentait de monde mise encore plus modeste.

ire, Charles-Quint entrait à Barcelone, e, le prince Philippe arrivait à son tour.

er son serment de prince Kéréditaire.

ereur et le prince partirent pour Va-

e des souverains avait interrompu 'autorité du vice-roi. Borgia inaugurait econd triennat. Pour ces deux raisons, 1er le serinent de respecter les immus. Mais, à cette occasion, il refusa le nel qui s'offrait h l'accompagner. A des conseillers, il se rendit, le 2 dé-

cembré, à la Seo. Deux jours après, le conseil, suivant Tusage, lui rendit visite, et lui recommanda l'exacte administration de la justice.

Borgia n'éprouvait aucun besoin d'être stimulé. Durant son absence, le 3i août, le duc d'Albe avait examiné, en conseil de guerre, les moyens de défense de Barcelone, et il avait laissé un mémoire des travaux à exécuter. Un retour offensif était toujours à craindre de la part de François P*", et la récente défaite de Charles-Quint rendait plus audacieux les Maures d'Afrique. Le vice-roi devait armer des galères, et achever, sans retard, les fortifications de Barcelone et de Tarragone.

Il mit à cette tâche son activité, je dirais même son impatience accoutumée. La bonne volonté des gens de Tarragone n'était pas en défaut, mais celle des conseillers de Barcelone mollissait. Borgia fait . creuser des fossés, garnir des terre-pleins, bâtir des courtines. Il dispose les travailleurs par équipes de 5o ouvriers, et promet un prix à l'équipe qui aura le plus tôt achevé sa courtine. Sa présence au chantier anime les moins actifs. Seul, le conseil le désespère par ses lenteurs ; il le semonce, et presse l'empereur d'exciter les endormis. Il ne quitte l'audience, que pour aller aux remparts.

< Je suis démonté, écrit-il le 3 janvier, par Tin- ■ différence que montrent les conseillers pour les traj vaux de défense, et le mal qu'il faut se donner i pour les amener â prendre une résolution.... Ils * prétendent que cette besogne, à laquelle ils me

60 l'homme d'État.

voient si ardent, provient d'un caprice de ma part, et non d'un ordre de S. M. Vous pouvez penser ce qui se passe en moi, quand je dois leur persuader qu'il s'agit, pour eux, d'obéir à S. M. Oa dirait, vraiment, que je leur parle de réparations à faire exécuter dans ma maison. »

Le 9 janvier, il mande à l'empereur : a Je m'occupe des fortifications, avec toute la chaleur nécessaire pour compenser la mauvaise volonté des conseillers. A force de les pousser, ils ont pris une résolution. Quel travail cela m'a coûté! Je me serais cru à Monzon, traitant une affaire des cortès.... Toutes les fêtes de Noël je suis resté alité, assez indisposé. J'ai dû faire venir chez moi les conseillers, deux jours de suite.... A force de luttes, et après avoir promis que j'aiderais de ma bourse aux dépenses, on a décidé de poursuivre le travail des fossés et des terre-pleins. Ceci arrangé, et l'exécution restant à ma charge, j'espère que tout marchera. »

Sur ces entrefaites, un coup, que rien n'annonçait, frappa douloureusement le marquis de Lombay : le 9 janvier i543, son père, le duc de Gandie, mourait. François de Borgia comptait pourtant garder sa viceroyauté, et songeait tout au plus h demander un congé pour aller mettre ordre à ses affaires, quiEind le 10 avril, l'empereur revenant à Barcelone, lui communiqua un projet dont il s'était déjà ouvert à Monzon. Il allait bientôt marier le prince Philippe avec l'infante de Portugal, dona Maria, et il tenait

absolument à confier au nouveau duc de Gandie et a sa femme ]es charges de grand majordome et de camarera des jeunes princes. Borgîa dut obéir : le 18 avril 1543, il abandonna la Catalogne.

Le marquis de Lombay n'avait point démenti les espérances de Charles-Quint. Par son activité, son impartiale justice, son obéissance très digne et très franche, il avait, pendant trois ans et dix mois, rendu h la principauté d'immenses services. Barcelone ne les a pas oubliés. Parmi les bustes de ses dix meilleurs lieutenants généraux, dressés au faite du palais de ses gouverneurs militaires, figure celui de François de Borgia.

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