Le Chrétien
Durant sa vice-royauté, une autre œuvre s'était poursuivie en François de Borgia, dont sa correspondance officielle présente peu de traces, qu'il découvrait, sans doute, en d'autres écrits malheureusement perdus, dont les témoins des procès de canonisation donnent cependant une idée. Â la cour, Borgia s'était montré gentilhomme exemplaire ; à Barcelone, il fit preuve d'une vertu déjà éminente.
Comme toute vertu véritable, elle consistait, d'abord, dans la façon parfaite dont il accomplissait ses graves devoirs d'état, dont il se dévouait au bien public, dans l'empire qu'il prenait de plus en plus sur sa vivacité naturelle, dans son désinléressc-
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ment absolu, dans le pardon qu'il accordait à ses contradicteurs, dans la sérénité qu^il opposait aux insolences de la grandesse catalane, dans Tintention surnaturelle dont il animait tous ses actes.
Il y avait plus, et, selon la belle expression d'un témoin, il fut vraiment, à Barcelone, un très grand chrétien f grandissim christia. Il ne pouvait compter, pour aller au bien, sur le secours, si puissant, de Texemple : rindifference régnait autour de lui; Tévêque de Barcelone n'était pas consacré, et s'adonnait plus au jeu qu'à la prière. La plupart des habitants de toute la Catalogne, écrivait-on en i5i3, ne sont pas chrétiens, ou, du moins, ne vivent pas en chrétiens. »
Pour répondre à la grâce, le vice-roi devait donc réagir contre l'esprit et les habitudes de son siècle. Il le fit avec courage. Personne, en dehors de ses directeurs, ne pénétra le secret de ses prières, ni de ses pénitences ; aussi, est-il impossible d'en préciser la nature. Les témoins, qui parlèrent, en 1610, au procès de canonisation, savaient des faits notoires; ils ignoraient, sans doute, le meilleur, que Dieu seul avait aperçu. Ils disent que le vice-roi priait beaucoup, qu'il restait des six heures de suite en oraison. Etait-ce sa mesure quotidienne ? Nous ne le croyons pas. Ce que nous savons de sa vie affairée, nous empêche de croire qu'il pût, chaque jour, donner tant d'heures à la prière. Les saints ne gagnent rien à être invraisemblables, et il nous suflSt d'affirmer, avec le P. Nadal, que Borgia, vice-roi de Catalogne,
« progressa grandement dans la piété et dans la méditation des choses spirituelles » •
La dévotion au Saint-Sacrement était traditionnelle dans sa maison. Le marquis de Lombay la professait et la pratiquait ouvertement. Il communiait très souvent dans sa chapelle privée; aux fêtes principales, il remplissait ce devoir à la Seo, à la grande édification d'un public bien peu habitué au fréquent usage des sacrements, au scandale non moins grand de certains docteurs, qui, parait-il, l'en blâmèrent du haut de la chaire.
Il demandait à ses serviteurs de se confesser et de communier tous les mois. Il leur faisait des exhortations pieuses, les surveillait, et, la nuit, les visitait parfois, afin de constater si nul désordre ne régnait sous son toit. Ses vêtements étaient fort simples, son train modeste; il ne souffrait, chez lui, ni jeux, ni divertissements qui pussent offenser Dieu.
Tout entiers à leur préoccupation de nous montrer, en Borgia, un religieux exemplaire, les historiens du saint ont évité de nous faire pénétrer dans l'intérieur du marquis de Lombay. Il y aurait eu profit, cependant, à savoir quel père il était. Nous l'ignorons. A Barcelone, ses huit enfants grandissaient sous ses yeux ; il avait accueilli à son foyer sa belle-sœur et un de ses parents, Georges de Mello, qu'il aimait comme un fils. Le marquis, si aimable et si tendre, même dans sa correspondance officielle, de vait réserver à sa charmante famille une délicieuse tendresse. Résignons-nous à ignorer un des aspects
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les plus instructifs de sa vie, à ne point savoir de
quelle façon il sanctifia son foyer.
En vertu d'un privilège pontifical, le marquis de Lombay et sa fumille étaient dispensés des jeûnes et aljstinences ecclésiastiques. Cependant, pendant l'avent ou le carême de ij4|) Borgia voulut se soumettre au grand jeùue en usage chez les Franciscains, dont il était tertiaire. Il ne fit donc qu'un repas maigre, composé d'un plat de légumes, de pain et (l'eau. Le soir, il se contentait d'une légère collation. Il se trouva si bien de ce régime, qu'il le continua une année enlière. U n'en tenait pas moins large table, toujours, mais on lui présentait, à lui, son écuelle de légumes, et il avait accoutumé ses Ilotes à ne plus même remarquer cette singularité.
François de Borgia était très corpulent. Les abstinences auxquelles il se soumit, à Barcelone, le firent un peu maigrir; en i55o, il restait, cependant, un des hommes les plus forts de Valence, Plus tard, la pénitence le décliarnera, et, en même temps, elle ruinera à tel point sa santé, que le moindre aliment lui causera des iieures de souffrance. La goutte, oui l'affligeait déjà un peu, et une extraordinaire m d'estomac seront ses épreuves chroniques.
:e-roi tenait ses austérités trop secrètes, pour plus curieuxlesaientpu découvrir. A Gandie, aîné et ses serviteurs s'iiperçurent qu'il se t jusqu'au sang. A Barcelone, il préluda.
sûrement, à ces macérations, mais il est malaisé de dire dans quelle mesure.
Unanimement, ceux qui furent, alors, les témoins de sa vie, exaltent son culte de la justice, ses eflbrts pour relever les études dans les écoles et à TUniversité, son courage k bannir du pays les malfaiteurs, son inépuisable charité. On le dit accessible et humain aux petites gens, très humble, souverainement avenant et affable, inexorable au seul crime.
Il est donc hors de doute que le marquis de Lombay pratiqua, a Barcelone, de très éminentes vertus. Encore les dul-il acquérir par degrés. La sainteté est un sommet, auquel personne ne parvient d'un bond. On y accède après de longs acheminements. Borgia partait à point, et du pas dont il marchait déjà, on pouvait augurer qu'il atteindrait le terme.
A son arrivée h Barcelone, il avait choisi, comme confesseur, le P. Jean Michol, des Frères Prêcheurs. Il voyait aussi, et fréquemment, le P. Dominique de Guzman, provincial du même ordre, mais Thomme qui, à celte époque, eut, sur sa vie, la plus forte influence, fut un simple frère lai de Saint-François, Jean de Texeda. Informé de rextraordinaire vertu du frère, Borgia le voulut connaître, et Texeda, qui savait par révélation la future sainteté du vice-roi, lui signifia ce que Dieu attendait de lui. De cette rencontre (i54i) date Télan de ferv^eur austère qui emporta, depuis, le marquis de Lombay. Texeda fut son premier guide dans la voie de Théroïsme
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chrétien. Le maître se faisait une haute idée de son disciple; il ae s'en sépara plus, et, maiates fois, ctfi l'entendit répéter que François de Borgia était un sminent.
; autre rencontre allait davantage influer sur ir du vice-roi.
19 octobre iSSg, le P. Autoine de Araoz déait il Barcelone, venant de Rome, et se rendant lipuzcoa. Il ne séjourna guère en Catalogne, )orgia ne put ignorer son passage. Il s'informa, loute, de l'ordre nouveau auquel appanenait . A Barcelone, chacun pouvait renseigner le oi sur Ignace, le péniteni de Manrèse, le pauvre avait vu si souvent agenouillé à Santa Maria !ar. Et Borgia se rappela, peut-être, avoir un à Alcala, rencontré ce pauvre, que des gens du Office emmenaient prisonnier, septembre ■S4>, puis en mars i54a, un des iers compagnons d'Ignace, le bienheureux ; Lefebvre traversait, à son tour, Barcelone, conde fois, il fut hébergé par le vice-roi, dont iquit aussitôt le cœur, et auquel il upprit ce ait la Compagnie de Jésus. Deux mois plus tard, I juin, Borgia se rendait à Monzon. En son ice, le P. Araoz revint à Barcelone, et, par ses cations, il produisit, en cette ville, de tels fruits, de Monzon, Borgia supplia saint Ignace de T Araoz en Catalogne. Saint Ignace ne put faire à cette prière. Bientôt, du reste, la volonté de tereur enlevait le vice-roi à son gouvernement.
Dieu n'avait pas, sans dessein, ménagé ces rencontres fugitives. Elles laissèreDt, enrùme de Boi^ia, un germe de vocation, que (les événements»' inattendus, ne tarderont pas à développer.