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I. Les épreiwes libératrices

avril i543, François de Borgia, duc de ecevait le tilre de grand majordome de la

d'Espagne. II était, en outre, investi de

charge de président du conseil de la prin- ]e surintendant de ses finances, et du droit ' dans les conseils d'État. L'empereur Ini

tous les honneurs, toutes les prérogatives il joui le comte de Miranda, majordome de B impératrice. Ln ducliesse de Gandie demarera mayor; elle et son mari recevaient e ducats de traitement, payables du jour où

Pjiilippe les appellerait. La sœur de la , doua Juana de Mciieses, était admise au e la princesse; deux filles du duc, Isabelle ■; étaient nommées dames d'bonneur.

ies conditions ou elle s'offrait à lui, cette ivrait au duc de Gandie l'accès aux rotes les idérables. En imposant ce majordome à son

fils, Cliarles-Quinl paraissait désigner le premier ministre du prochain règne.

Ainsi, du moins, proposait l'empereur, mais Dieu se réservait d'en disposer bien autrement.

Situé à huit lieues au sud de Valence, et composé, du duché, du marquisat de Lombay et de quatorze baronnies, l'état de Gandie abritait plus de trois mille familles vassales. Sur la côte, il s'étendait depuis "-Cullera jusqu'à Dénia; il allait, de la mer jusqu'il la chaîne de l'AzaTor.

La hiierta de Gandie est, encore aujourd'hui, un des coins les plus riants de l'Espagne, les plus gracieux du monde. Sa végétation est toute africaine. Vingtquatre villes ou villages se pressent dans la plaine toujours verte, que couronne un amphithéâtre de plateaux ondulés, cerné parde jolies montagnes. Lepalais ducal, bâti, du moins restauré par les deux premiers ducs, fils d'Alexandre VI, domine des jardins baignés par l'Alcoy, et, au delà de la jolie rivière, il a vue sur une plaine enchantée, bordée par l'Océan.

Viciana a visité et décrit Gandie en i563, telle que l'avait laissée François de Borgia. La ville était quadrangulairc, entourée de solides remparts et de fossés; son périmètre mesurait huit cents brasses; soixante pièces d'artillerie la défendaient. C'était une jolie cité, aux rues larges, aux maisons spacieuses habitée par de nombreux gentilshommes et beaucoup de marchands. Chaque samedi, on y tenait un marché très fréquenté. Li*armeria du palais ducal renfermait toujours de quoi équiper cinquante hommes d'armes et

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six cents arquebusiers. Les écuries abritaient quarante chevaux; aucun grand d'Espagne n'en possédait de mieux tenues. Le duc avait un bel équipage de chasse, une opulente argenterie, un mobilier précieux. Sa maison comptait cent trente chevaliers ou serviteurs titrés. Les revenus annuels de la principauté atteignaient quarante-deux mille ducats, provenant surtout de l'industrie sucrière.

Les Morisques formaient la population principale du duché. Si le proverbe espagnol : quien tiene Moro tiene oro, disait vrai, le duché, copieusement pourvu de Maures, était riche en or, et si François de Borgia avait hérité les goûts de son père, il aurait pu, dans cette principauté paisible et retirée; jouir d'une paix bienfaisante.

Mais cette paix et cet isolement contrastaient trop avec la vie mouvementée qu'il avait toujours connue, pour que lui, habitué au train de la cour, à la féconde agitation des affaires, pût s'en accommoder. Aussi bien, c'eût été grand dommage que Borgia se confinât dans son duché. Il était fait pour exercer de grandscommandements,profitablesà toute l'Espagne, et son éducation politique le préparait à être mieux qu'un grand seigneur terrien.

Cependant, venu à Gandie pour un mois, il y resta sept ans. En i545, communiquant quelques projets k saint Ignace, il ajoutait : « Voilà ce que je ferai, si cet exil se prolonge, comme le méritent mes péchés. » Six mois plus tard, la duchesse et lui ayant à se

plaindre d'injustices commises, au préjudice de leurs vassaux, par des officiers royaux : « Parce que nous sommes oubliés dans ce royaume, écrivait le duc au prince Philippe, il ne s'ensuit pas que nous devions Tètrede S. M, ni de Votre Altesse. » Exil ! oubli ! En fait, ce séjour prolongé à Gandie voilait une sorte de disgrâce, la première doutait souffert le duc, jusquelà si heureux en cour. Cette disgrâce ne lui venait ni de Tempereur, plus attaché que jamais à Borgia, ni du prince d'Espagne ; elle naissait d'un froissement bien injustifié et bien puéril des rois de Portugal.

La reine Catherine croyait-elle la duchesse de Gandie favorable à des bruits calomnieux, répandus naguère, sur la famille royale, par Tévêque de Viseu ? Elle et le roi Jean III, furent-ils simplement froissés de ce que Charles-Quint eût constitué la maison de leur fille sans les consulter? Toujours est-il, qu'ils refusèrent avec aigreur d'accepter le duc et la duchesse de Gandie comme grands officiers de la future princesse d'Espagne.

Avertis d'une opposition si inattendue, le duc et la duchesse de Gandie écrivirent à Lisbonne pour expliquer leur conduite. Par prudence, Borgia soumit sa lettre à don Francisco de los Cobos ; le ministre l'approuva, et l'expédia à l'infant don Luiz, qui, au lieu de la transmettre aussitôt, la retint quatre mois. Cependant de Cintra, le i3 août 1 543, le roi, la reine et la princesse de Portugal adressaient au duc et à la duchesse des lettres pareillement compassées et creuses. Le même jour, l'infant don Luis expliquait

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plus ouvertement la peusée royale. Il approuvait le ressentiment de son frère, et, malgré des protestalions d'uttacliement, il montrait qu'il le partageait : t> Vous étiez obligée, mandait-il à la duchesse, de souvenir que vous étiez portugaise... L'amour vous avait toujours témoigné l'impératrice Isaî, vous obligenil ii contenter LL. AA. et à leur soumise. Vous ne pouvez, par la vote que vous prise, aller servir la princesse. Quand l'empes'est ouvert à vous de ses projets, vous deviez lire qu'il convenait de les manifester d'abord à AA. et de considérer l'obligation où vous étiez e pas accepter cette cliarge et cette faveur, sans consentement ; S. M. vous aurait approuvée, et auriez ainsi observé la âdélité requise.... En ni qu'on tardait tant à informer LL. AA. d'une utiou déjà notoire, j'étais moi-même étonné. . . . i<I vinrent vos lettres, je me demandais com- L vous pouviez croire que ce manège réussirait, id j'ai vu que vous m'écriviez pour me notifier chose déjà faite, j'en ai été extrêmement peiné... lensez pas que vous pourrez jamais entrer dans ïison de la princesse l'épée à la main, alors qu'il udrait faire avec le consentement amical de AA. .

en n'avait préparé ta duchesse de Gandie à enre un si ci'uel langage. Depuis ses dernières cou- , en i54o, la santé de doiïa Eléonore ne s'était is remise. A partir de i544, elle devint tout à ouirraïUc, et l'on ne peut croire que l'injustice

qui TaUeignait n'ait contribué en rien a Taggravation de ses maux. On Taccusait, à Lisbonne, d'avoir forcé la main à Tempereur, d'être ambitieuse et intrigante. Sa dignité lui commandait de prouver le contraire.

Elle écrivit à Charles-Quint : « Puisque la cause du ressentiment de S. A. est qu'elle veut être obéie dans le royaume de V. M. comme dans le sien, ma faute est légère. Etant donné que je vis depuis tant d'années auprès de V. M., que je suis sa servante et que j'ai reçu tant de faveurs de sa main impériale, je devais obéir aux ordres de V. M. et, étant mariée, je devais faire ce que voulait le duc. . . Dieu merci, V. M. me donne de quoi vivre, et S. A. (la reine) ne pourra m' enlever ma fortune. Elle le ferait si elle le pouvait, tant elle est furieuse contre moi. Mais je supplie V. M. qui m'a toujours montré tant de bonté, de ne pas m'ordonner d'aller où je m'attends à être traitée d'une tout autre façon... Si je m'y rendais, le seul souvenir de vos bontés passées suffirait pour m'achever... et cependant, je prendrais sur moi de tout braver, s'il y allait du service de V. M. »

tt Leurs plaintes sont dénuées de raison, écrivait, de son côté, le duc. LL. AA. veulent qu'avant d'obéir aux ordres de V. M., j'attende de savoir si Elles y consentent ; je devrais m'offenser à mon tour qu'EIles m'aient assez peu apprécié, pour espérer cela de moi, qui suis à tel point serviteur de V. M.

« Quoi qu'il en soit, je supplie V. M., le plus humblement possible, qu'EUe veuille bien tout décider de façon que nous, ses serviteurs, ne soyons pas réduits

SAINT FRANÇOIS DE BORGIA. b

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à une situation, que, ni nos service^ passés, ni nos intentions ne méritent. Du train où va cette affaire, que je reste ici ou que je parte, je n^aurai à gagner qu'ennuis et humiliations. Cependant j'ai Tespérance, que, puisque V. M. m'a ordonné de prendre celte charge, et que, pour la servir, je l'ai acceptée, Elle me délivrera de ces ennuis, et tiendra compte de la volonté désintéressée que je porte à son service. J'espère que tous verront que nous sommes^ mieux connus de V. M. que des autres princes. Aussi bien, ne désirons-nous satisfaire que V. M. Je ne partirai donc point de Gandie avant de connaître les ordres de V. M., et, en attendant, je m'occuperai de fortifier cette place. »

Le 1 5 novembre i543, le prince Philippe épousait, à Salamanque, la princesse Marie de Portugal, sa couaine germaine. Les deux époux avaient chacun sei^e ans. Le jeune prince écrivait fréquemment à Gandie qu'il gardait, à l'égard des ducs, les mêmes sentiments d'affection, et qu'il les voulait toujours à la tête de sa maison. Seule, la princesse partageait les ressentiments de sa mère. Cependant, la volonté de l'empereur restant immuable, les ducs de Gandie se tenaient prêts à rejoindre, au premier jour, la cour de Valladolid.

« Cette affaire marche par une voie laborieuse, écrivait encore Borgia, le 6 février 1 545. Partir, serait nous exposer à être mal accueillis. Rester^ peut faire croire aux gens que nos démérites nous exilent de la cour. Mais Y. M. connaît notre bonne volonté.

Elle aura égard à l'honneur de ses serviteurs. La duchesse et moi nous nous reposons sur V. M., per*' suadés que te remède nous viendra de sa main. Loin d'avoir démérité, nous prouvons notre désintéressement en différant notre départ. j>

L'attente dura un an. Elle était doublement dommageable au duc : elle réduisait ses revenus et compromettait sa réputation, et ceci surtout lui coûtait. Aussi, à plusieurs reprises, pria-t-il l'empereur de sauvegarder son honneur. La présence de Charles- Quint en Espagne eût aplani toutes les difficultés; mais, après avoir châtié le duc de Clèves, l'empereur, allié à Henri VIII, entreprenait alors de conquérir Paris. Il poussa jusqu'à Château -Thierry, et, le 29 septembre 1 544 seulement, conclut avec le roi de France la paix de Crespy. Il est surprenant, qu'au milieu de si graves soucis, le prince ait prêté quelque attention à la mésaventure du duc de Gandie. Il s'en préoccupa cependant, et son ambassadeur à Lisbonne, don Lope de Hurtado, reçut l'ordre de calmer les susceptibilités delà reine Catherine.

Durant ces négociations, Borgia mit, au service de ses états, son intelligente activité. Au mois de juin i543, l'escadre de Barberousse ravageait les côtes de l'Italie, et allait bientôt s'unir au duc d'Enghien, pour assiéger Nice. On craignit qu'elle n'attaquât l'Espagne. Borgia, aussitôt, promit au vice- roi de Valence d'armer cinq cents hommes d'armes et de combattre à leur tête. Fort de l'expérience acquise à Barcelone, il commença, aussi, à

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refaire les murailles de Gandie, et, n'ayant pas à compter avec les résistances d'un conseil, il mena prestement cette œuvre.

Soit que les préventions de la reine Catherine fussent tombées, soit que Tempereur eût ordonné de passer outre, le duc de Gandie, à Tautomne de 1544» put croire que son exil allait finir : on l'attendait à Yalladolid. Mais un insurmontable obstacle se dressait alors devant lui : la santé de la duchesse inspirait, depuis quelques mois, de vives inquiétudes. Le 17 novembre, Borgia écrivait au prince d'Espagne :

a La duchesse est sujette, depuis le mois d'avril, à tant de maux et d'accidents, que j'ai cru souvent sa fin prochaine. Depuis cinq à six jours, il a plu à N.-S. de la rétablir un peu : elle commence à s'habiller et à s'étendre sur une chaise longue. Elle n'en peut faire plus. J'espère que Dieu lui donnera assez de forces pour qu'elle les puisse employer au service de V. A. Elle n'en désire qu'à cette intention. »

Il fallut mener la malade hors de Gandie, respirer l'air des plateaux* Les forces lui revinrent lentement. Au mois de juillet i545, cédant aux appels du prince Philippe, elle était prête à partir, quand on apprit soudainement à Gandie la mort de la princesse d'Espagne, emportée le 12 juillet, après avoir, quatre jours plus tôt, mis au monde lé prince Carlos.

La douleur de Borgia fut profonde. Elle s'exprima

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par celte lettre, déjà digne d'un saint : « Je viens d'apprendre la mort de la princesse, notre souveraine. Par la douleur que tous ont ressentie, on peut comprendre celle que la duchesse et moi avons éprouvée, nous qui sommes si sincèrement serviteurs et vassaux de V. A. Je partirais sur-le-champ pour baiser les pieds de V. A., si ma santé me le permettait. Ce qui augmente le plus notre douleur, c'est la pensée du désespoir de V. A., mais j'espère que son âme catholique saura se conformer à la volonté deN.-S., et mériter ainsi une grande augmentation de grâce. En vérité, ce sont là d<es occasions qu'il ne faut pas perdre. Quand N.-S. nous visite, et qu'avec humilité et résignation on reçoit ce qu'envoie sa main compatissante, nous l'obligeons en une certaine manière, à nous soutenir de sa main avec plus d'amour et plus de grâce. Il le fait, quand il nous éprouve et nous trouve dignes de lui... Que N.-S., qui est la vraie consolation, donne à V. A., dans sa miséricorde, le secours dont Elle a besoin. »

La mort de la princesse ne rompait pas tous les liens qui attachaient à la cour le duc de Gandie. Jamais l'empereur, ni le prince Philippe, n'avaient plus apprécié le désintéressement de Borgia, que durant la douloureuse épreuve qui l'avait séparé d'eux. Charles-Quint pensait marier son fils à la fille de sa sœur Eléonore, alors reine de France, et, toujours, il comptait lui donner le duc de Gandie pour majordome.

Un nouveau deuil traversa bientôt les desseins

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impériaux. Les émotions causées par la mort de la princesse d'Espagne n'étaient point faites pour guérir la duchesse de Gandie. Le 12 mars i546, le duc écrivait au P. Lefebvre que la duchesse était très souffrante ; il la recommandait aux prières du Bienheureux. Borgia aimait tendrement sa femme^ et la pensée de la perdre le désolait profondément ; pour obtenir que Dieu conservât cette mère à sa jeune et nombreuse famille, le duc multiplia ses aumônes, et, dans tout le duché, ordonna des prières. Un jour, dans son oratoire, il priait luimême avec ferveur devant un crucifix que l'on conserve encore au palais de Gandie. Son âme fut éclairée d'une lumière soudaine, et il entendit ces paroles intérieures : « Si tu veux que je laisse plus longtemps vivre la duchesse, sa santé est entre tes mains; mais je t'avertis que cela ne te convient pas. »

Alors, s'en remettant au bon plaisir divin, le duc laissa Dieu libre de faire ce qui lui agréerait le mieux. Son sacrifice fut accepté. La malade passait, depuis longtemps, par des alternatives qui laissaient place à l'espérance; dès lors elle baissa rapidement et comprit que sa fin était proche. Le duc l'assista, lui prodiguant les marques de la tendresse la plus délicate, les consolations qu'inspire la foi la plus élevée. Dona Eléonore de Castro reçut pieusement les derniers sacrements; elle se fit lire la passion de Notre-Seigneur, et mourut le 27 mars i546.

L'Iieure de Dieu était venue. La mort de l'impératrice Isabelle, sept ans plus tôt, n'avait pu détacher Borgia que de la cour et des vanités du monde; les épreuves délicates qu'il venait de traverser, la mort de sa femme le détachaient du monde lui-même. Le terme où Dieu l'acheminait allait lui apparaître. Trop d'obstacles le cachaient à sa vue, pour qu'il ait pu l'apercevoir plus tôt. En peu d'années, tous ces obstacles étaient tombés. Lui qui, dans la droiture de son âme, n'avait jamais voulu que le devoir, en face d'un devoir difldcile h remplir, il n'allait pas hésiter.

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