Son caractère et son crédit. — j4ii chei^et
de Jeanne la Folle.
Le P. Nadal venait d'apprécier, à Lisbonne, le mérite de François de Borgia. Le lo juin i554t il lui imposa, au nom de saint Ignace, la charge de commissaire général des provinces d'Espagne et de Portugal. Deux ans plus tard, cette juridiction devait être étendue sur les provinces de Tlnde occidentale et orientale, autrement dit sur toutes les missions de la Compagnie.
La province de Portugal était florissante, bien que remise, à peine, de divisions funestes; les trois provinces d'Espagne (CastîUe, Aragon, Andalousie) débutaient; celle d'Andalousie n'existait guère que de nom. Par une décision hardie, que certains purent juger imprudente, saint Ignace abandonnait tout l'avenir de son ordre, dans la Péninsule, à un nouveau venu, à peine instruit de ses nouveaux devoirs. Il lui confiait des pouvoirs extraordinaires et presque
absolus, et faisait ainsi preuve d'une rare perspicacité.
Mais François comptait tellement n*étre plus rien, il avait pris en si grand dégoût les affaires, que Fidée de gouverner des hommes, auxquels il s*estimait inférieur, lui fut une amère souffrance. Dix ans plus tard, il écrivait, dans son journal : « Aujourd'hui, dixième anniversaire de la croix qu'on m'imposa à Tordesillas ! » Il demanda, du moins, de n'avoir ni le titre de commissaire, ni charge d'âmes. Ce titre et cette charge étaient nécessaires k son emploi. Il le reconnut, et se résigna à les porter.
Il se mit à l'œuvre avec sa vaillance et sa simplicité ordinaires, au point d'étonner tous ceux qui, déçus par son humilité, ne le savaient pas si apte au gouvernement. « Il a fort bien accepté, écrivait-on, ce que sa condition naturelle ne semblait pas comporter. Il semble prendre au gouvernement le même goût qu'à l'oraison ; ceci prouve son obéissance. On peut dire de lui : Quœ prias nolebat tan^ gère anima mea, nunc prœ obedientla\ cibi mei sunt^, »
En fait, le vice-roi se retrouvait. Il occupait sa vraie place, et, bien que son expérience de la vie religieuse fût courte, et sa connaissance de son institut un peu rudimentaire, il allait, pendant sept ans d'un gouvernement très actif, transformer les provinces qui lui étaient confiées.
ï. Prœ angustîa, disait Job, iv, 7.
2. Ce que mon âme refusait de prendre, est maintenant, par obéissance, devenu mon aliment préfërë.
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Tout le servait : son nom, sa sainteté, son ardente initiative, sa bonté. Sa sainteté n'était mise en cloute par personne. Le cardinal Siliceo, archevêque de Tolède, et toujours fort hostile aux Jésuites, avait fréquenté saint François de Paule. « Il me manque, avouait»il, d'avoir vu François d'Assise; j'aurais connu trois saints François. » Mais, jaloux du crédit que la vertu de Borgia attirait à son ordre, il accusait les Jésuites de promener partout leur saint, comme on fait, dans les campagnes, des tètes de loups qu'on a tués.
François était bon, au point qu'on lui reprochait de l'être trop. La sainteté ne lui enleva jamais son caractère joyeux. Mais, ceux même qui lui auraient désiré plus de rigueur, avouaient que, par sa man* suétude, François obtenait plus, qu'un autre n'aurait gagné en se montrant sévère. Par son humble affabilité il réduisait tous les cœurs, et les tenait en sa main.
Il n'usait d'austérité qu'envers soi, et, supérieur, il crut devoir augmenter la mesure de ses pénitences. Ses macérations et ses abstinences devinrent telles, qu'on s'en plaignit à saint Ignace. De Catalogne, Borgia, vice-roi, avait jadis envoyé à la duchesse de Medina-Sidonia un de ses musiciens, Melchior Marcos. A Séville, en i554t Marcos, devenu maître de chapelle de la duchesse, se donna à son ancien bienfaiteur. François le reçut dans la Compagnie comme frère coadjuteur, et, jusqu'à sa mort, le garda près de lui. Saint Ignace ordonna à François d'obéir au
frère en tout ce qui touchait a sa santé. François se soumit, mais Marcos eut toujours bien à faire pour modérer les austérités de son supérieur.
Le 2 janvier i554} le prince Jean, fils aîné de Jean III, mourut à Lisbonne. Le ao janvier, sa veuve, la princesse Jeanne, mit au monde Tinfant D. Sébastien. Bientôt après, la princesse, qui goûtait peu Lis-* bonne, revint en Espagne. Aussi bien, son frère Philippe partait, le i3 juillet, pour TAngleterre, où, le 25, il épousait la reine Marie Tudor. Son père, TEmpereur, était en Allemagne. Il fallait une régente à ce royaume, toujours privé de ses souverains et la princesse Jeanne fut nommée régente.
Le 9 juin, à peine arrivée à Valladolid, elle appela le P. François, se mit sous sa direction, lui accorda un crédit sans bornes, et voulut apprendre de lui à bien gouverner. La princesse avait même fait vœu d'entrer en religion. En i555, elle demanda de commuer ce vœu en celui d'obéissance à son directeur, et malgré ses répugnances, celui-ci dut consentir.
L'influence de Borgia sur la régente fut bientôt sourdement jalousée. Il s'en apercevra, quand Philippe II, en iSSg, reviendra gouverner l'Espagne. Alors, les envieux se coaliseront contre le conseiller trop écouté de la princesse, et trois années d'hostilité lui feront payer cher le temps d'une faveur, qui offrait, du reste, des dangers dont le saint se déOait. La cour, a ses yeux, était VEgypte : il n'y venait
122 l'homme de dieu.
qu'à contre-cœur, et ne profitait de son crédit que pour donner d'utiles conseils. A cette action discrète et intelligente, la Régente dut de gouverner remarquablement, et do s'élever, elle-même, a la pratique des plus rares vertus.
La conscience du conseiller fut, pourtant, soumise à de délicates épreuves. Paul IV était hostile à l'Espagne. En i556, il retira à la couronne certains droits sur les biens ecclésiastiques qu'il avait précédemment accordés. Soutenu par de nombreux théologiens, le conseil royal parlait de résister; Borgia conseilla la soumission, et il fut écouté. L'année précédente, il s'était même vu menacé de l'odieuse mission de promulguer en chaire une excommunication contre le prince Philippe. Paul IV revint, heureusement, sur son projet, grâce peut-être aux prières de Borgia ; mais, si les lettres apostoliques étaient parvenues aux mains du religieux, personne ne doutait qu'il n'eût accompli son rigoureux devoir.
Sur ces entrefaites, la mort chrétienne de Jeanne la Folle mit le comble au crédit dont Borgia jouissait en Espagne. Depuis près de quarante ans, l'infortunée veuve de Philippe le Beau languissait à Tordesillas. Depuis quinze ans, sa folie se traduisait par l'horreur des choses religieuses. On la jugeait possédée, et, très humiliée de cette situation, la cour d'Espagne en faisait grand mystère. En iSSa déjà, puis en i554, le prince Philippe avait prié Borgia de visiter la Reine. « A vous seule, lui déclarait-il, vous
l'avez plus soulagée, en quelques jours, que cent docteurs et beaucoup de médecins, en quarante ans. »
Au mois d'avril i554, Borgia se rendit à Tordesillas. Il ne voulut point loger chez sa fille, Isabelle, comtesse de Lerme, dame d'honneur de la reine, mais au petit hôpital de Mater Dei. Pendant deux mois, chaque jour, il visita la souveraine et entendit ses doléances. Jeanne la Folle se croyait entourée de sorcières. Borgia fit écarter les dames qui déplaisaient à la malade. Il la décida à recevoir de Teau bénite et à entendre la messe, calma quelque peu ses terreurs, mais le mal était trop incurable pour qu'il le pût guérir.
L'année suivante, le 23 mars, un courrier l'appela brusquement; la reine Jeanne se mourait. Le 29, François était à son chevet. L'agonie se prolongeant, il se retira à Simancas, d'où, le dimanche des Ra< meaux, 5 avril, il fut rappelé. A sa vue, la raison de la reine se réveilla. Elle fut heureuse de voir le saint, accepta ses conseils, et le pria de réciter le credo. François commença le symbole des Apôtres; mais la reine, mêlant des mots empruntés au symbole de Nicée, il récita ce symbole. A la fin, la reine dit : Amen !
Un tel changement surprenait chacun. François, qui n'y comptait pas, et qui se défiait de ses lumières, appela, de Salamanque, le célèbre dominicain Dominique de Soto, pour juger, si la reine pouvait recevoir les sacrements. Après des hésitations, qu'ex-
leur foi en une possession, on donna à extrême-onction : ses vomissements t de communier. Le vendredi saint, , à six heures du matin, Jeanne la Folle dernières paroles avaient été : « Jésus : avec moi ! »
de la faveur : Fondations et conquêtes.
pagne attribua la pieuse fin de la reine sainteté du P. François. Princes et témoignèrent une reconnaissante vénésendant quatre ans, contribuera à lui les succès. Partout, même auparavant, s l'accueillaient, auxquels il ne pouvait j'année précédente, il s'était rendu à cteur de l'université, le clergé, la noarent comme un envoyé de Dieu. Tant le disputèrent son temps, que, durant I l'en trouva guère à donner à ses frères, jour, assister incognito à une leçon ; le sa présence, \t lecteur, entouré de :t d'étudiants, pénétra dans la classe.
, : C'est lui\ Cest lui'. Le recteur tenta faire asseoir le Père François à une ;ur, qu'on n'accordait, ni aux infants, 1 ues. Du moins, le professeur Pascal ' linicaio, prit-il sa revanche. Après , 9 d'explication théologique, il entreprit
l'éloge de la vocation du duc de Gandie, Tout l'auditoire avait les yeux fixés sur François de Borgia, dont Fair morfondu augmentait Témotion commune.
A Texemple de la Régente, beaucoup de grands recherchèrent la direction du religieux. Il ne voulut se consacrer exclusivement à aucun, mais se donna à tous, grands et petits, et sa parole, le spectacle de son humilité et de sa pénitence, convertirent de nombreux et de célèbres pécheurs.
D. Gutiere Vargas de Carvajal, évêque de Plasencia, fut une de ses conquêtes. Ce prélat mondain et batailleur menait, à Plasencia, le ban des Carvajal , toujours armé contre d'autres factions. Pendant trente jours, Borgia avait prié pour Tévêque. Carvajal fit les exercices spirituels et changea de vie ; par crieur public, il demanda pardon à ses ennemis, et s'offrit à réparer ses torts. Il fonda, dans sa ville, une maison de la Compagnie, et seconda, dès lors, toutes les entreprises de François.
L'ermitage d'Oîiate devenait trop éloigné, et François, désirant une retraite où il pût parfois se renfermer, avisa, près de Jarandilla, à deux lieues de Yuste, un nouvel ermitage dédié à sainte Magdeleine, que lui offrait le comte d'Oropesa. Il pensait s'y retirer une partie de l'année, et s'y reposer de ses fatigues par de tranquilles contemplations. Entraîné par ses travaux, il ne jouit jamais de l'ermitage de Yuste. Un plus illustre cénobite devait illustrer ce coin de terre, qui, par une étrange coïncidence,
attira, presque en même temps, Borgia et Charles- Quint.
Une autre conquête spirituelle lui allait ouvrir un '"jurabri. D. JuanMolinadeMosquera, commande Saint-Jacques et regidor de Valladolid, dét à tel point les Jésuites, qu'il évitait les églises avait chance d'en apercevoir. Il avait offensé le gens, et provoqué tant de haines, qu'il soroujours flanqué d'arquebusiers et de gardes. Il )rgia, et fut tellement séduit, qu'il l'invita à sa )D de Simancns, non loin de Valladolid. Un frère uteur accompagnait François, l'appelait Père çoU, tout court, et partageait ses repas. Un jour e, arrivant à cheval, et sans descendre de selle, ;re héla Borgia, et lui demanda un licou, Franl'alla chercher. Mosquera, qui avait connu, à la le marquis de Lombay, fut bouleversé; le : de la vanité humaine lui apparut. D'une ex- ; hostilité, il passa à un amour absolu pour la pagnie. II donna à François sa vaste maison de Dcas, et la dota, regrettant, disait-il, d'être s riche que l'empereur, et de pouvoir trop peu er.
Valladolid, on tint ce changement pour un mi- , Mosquera sortait maintenant sans épée; à la il demandait pardon a ses ennemis. Il se réun faible revenu et répandit son bien en aus. Dans sa maison de Simancas, il se ménagea ment quelques chambres, et retint, comme un
privilège, une place au réfectoire commun. Le reître converti avait des ferveurs de novice, et, tout commandeur qu'il était, il servait à table et lavait la vaisselle.
La Compagnie n'avait pas encore, pour ses novices, de maisons de probation. On les exerçait sans méthode déterminée, çà et là, dans les villes où ils étaient ^ reçus. Le premier, Borgia eut l'idée de les grouper, et, sous un maître expérimenté, de les former, pendant un an ou deux, à lapratiquedes fortes vertus. En 1554» il en réunit douze à Simancas. lis étaient trente-cinq à la fin de Tannée.
Simancas devint l'ermitage du P. François. Il ne s'y pouvait dérober aux nombreux visiteurs, désireux d'apprendre de lui la sainteté, et il s'y consacrait surtout à la formation des novices, que son exemple aurait pu dispenser d'autres leçons, mais il s'y abandonnait aussi, et presque sans mesure, à la pénitence et à l'oraison qui étaient son repos.
Il y faisait cinq ou six heures d'oraison, disent ceux qui l'y virent, puis, célébrait la messe dans une chapelle retirée. Il restait une heure, le saint sacrement à la main, et versant des larmes, ou bien, au premier mémento, il entrait en extase : on le tirait par la chasuble pour l'avertir de continuer. Un jour, il commença sa messe à dix heures , et ne l'avait pas achevée à l'heure des vêpres ; il prit son repas à trois ou quatre heures du soir, et, au premier plat, il tomba en extase. Le F. Marcos dut lui ordonner d'en sortir et de manger. Le soir, le frère lui enjoignait d'achever ses
128 l'homme de dieu.
prières et de se coucher. Il s'agenouillait alors et disait : « Encore un peu de temps, frère Marcos^ pour Tamour d^ Dieu! »
Aucune pratique d'humilité ne lui répugnait. Il rapportait, sur ses épaules^ de la viande de boucherie, et se laissait, dans ses voyages, manquer d'égards par tout venant. Il ne souffrait jamais qu'on fît allusion à son passé, sauf quand on ne trouvait d'autre moyen de faire ouvrir les églises, où il comptait célébrer. Il appelait plaisamment cette concession un recours au bras séculier.
Quand il séjournait à Madrid, François allait, deux fois par semaine, à l'hôpital d'Anton Martin. Il exhortait les malades, leur glissait des aumônes sous les oreillers et les lavait lui-même. 11 soignait surtout un infirme très contaminé, qui lui communiquait sa vermine. Averti, il répondait : « Il n'importe ! » et secouait simplement son manteau.
A qui s'étonnait de le voir savourer un mets répugnant, il répondit, un jour : « Ahl si vous aviez goûté de l'enfer !» et, à un gentilhomme surpris de le yoir, en voyage, si peu soucieux de ses aises : « Mais je ne manque de rien, assura-t-il. J'envoie toujours devant moi un fourrier, qui me prépare un logis à souhait. Ce fourrier c'est la conviction que ma vraie place est en enfer, » Le fourrier du P. François devint proverbial en Espagne.
Dieu semblait déjà donner à l'humble religieux une force surhumaine. A l'hôpital de Madrid, une pauvresse souffrait, depuis des mois, d'une jambe
carriée qu'on allait amputer. Voyant, un jour, passer François, elle l'appelle et lui demande de toucher la jambe malade. « Ce ne sera rien, ma sœur », dit François. Bientôt après l'infirme guérit. A Séville, un témoin qui entendait sa messe sans le connaître, vit sa figure irradiée, quand il se tournait pour dire : Dominus vobiscum. Il guérit la princesse régente, en lui appliquant une relique de la vraie croix, et sa fille, la marquise d'Alcanices, après lui avoir fait promettre de ne plus lire de romans et d'éviter toute mondanité. Il fut bientôt reconnu, en Espagne, que la prière du P. François opérait des prodiges.
Dieu accordait, sans doute, ce crédit à son serviteur afin qu'il pût rapidement accomplir son œuvre, qui était de développer son ordre. De toute part, des bienfaiteurs lui offraient des maisons, et en quelques années, Borgia accomplit douze fondations importantes.
La sympathie que lui attirait sa vertu valait, à la Compagnie, un accroissement que, sans lui, elle n'eût certainement pas connu. Aussi le bienheureux Jean de Ribera, patriarche de Valence, pouvait-il, en l6o6, écrire au Nonce, en lui demandant la canonisation de François : « Nous sommes obligés de reconnaître que saint Ignace fut doué d'une grâce particulière de Dieu, pour commencer ce saint Institut, dans l'intérêt universel de l'Eglise. Mais nous devons aussi penser, qu'au P. François Dieu donna une grâce analogue, pour parfaire et conserver l'œuvre d'Ignace. Commencer et parfaire sont également des œuvres de la
roain de Dieu, et la seconde estausslimportaote que
ta première, sinon plus. «
Docile aux intentions d'Ignace, Borgi'a allait de
l'nvqnt, comptant que Dieu le soutiendrait dans ses tiples entreprises. « Il étonne tous ceux qui le tut, écrivait-on en i356. Il n'est fatigue qui Tar- , ni travaux qui l'épouvantent. ■ Partout, il appor- . l'élan et la ferveur. Avec son habituelle bon- ! lie, il concédait, sans doute, à quelques fonda- { -s des privilèges onéreux ou gênants. Sou vent aussi , j cceptait des maisons peu rentées. La pauvreté Trayait point son âme vaillante, et il savait, par érience, que Dieu y remédiait toujours, on zèle ne se restreignait pas aux limites du lume. En i334,c^Bn <S56, il fondait les missions Pérou, du Mexique et du Paraguay, préludant 1 i au généreux appui qu'il donnera plus tard et i efficacement aux missions lointaines, 'ersonne, sauf saint Ignaee, n'a fait plus que lui I r le collège romain, dans lequel il continuait à i ', non point l'œuvre du duc de Gandie, mais le -: lioaire de la catholicité.
fi 23 mars i535, la mort de Jules III privait ce ège d'un généreux bienfaiteur, et, jusqu'à Gré- ■e XIII, l'œuvre si chère à saint Ignace fui très lacée. Borgia fut son soutien. La détresse était s grande en Espagne; souverains et gentilshommes eut fort obérés. En i555,avec l'approbation de la icesse régente, Borgia chargea cependant trois esderecueillirdesaumànes en Andalousie, en Ara-
gonet euCastille. Généreusement, il envoyait à Rome les patrimoines des novices qui offraient de les céder au collège romain. Il apprit, en i556, que les dettes du collège s'élevaient à sîk ou sept mille ducats, et que saint Ignace ne savait comment nourrir ses quatrevingts étudiants. Il résolut d'éteindre cette dette, et de i554 à i556, il fournit au collège romain plus de douze mille ducats.
Cette largeur d'âme trouva des désapprobateurs. On reprocha amèrement au P. François d'appauvrir l'Espagne, et de lui enlever ses meilleurs sujets, qu'il envoyait étudier à Rome. A son retour en Espagne, en 1 5 19, Philippe II n'entendit que trop ces reproches. La faveur, accordée par Borgia aux œuvres romaines, sera un des griefs qui le perdront dans l'esprit du monarque.
Mais les saints n'apparaissent sans imperfections que dans les histoires maquillées. En réalité, ils subissent tous les effets de l'humaine infirmité. On fait injure à leur mémoire, on les diminue, en n'osant pas tout avouer d'eux. Pierre et Paul eurent des conflits ; Paul et Barnabe ne s'entendirent point.
Le 3o décembre i555, le P. Jérôme Nadal venait, une seconde fois, visiter l'Espagne, et les notes sincères du journal du visiteur nous prouvent que François de Borgia, très humble et très saint, restait homme, un homme qui avait ses saillies d'humeur.
Le P. Antoine de Araoz, provincial de Castille, autrefois si grand admirateur de François, était, insensiblement, devenu son adversaire. Il avait regretté,
en 1 5 5 1 , que François fût exempté de son obéissance, qu'il sortit si vite d'Onate et se répandit en prédications au lieu de se recueillir. Il avait vu avec surprise François devenir commissaire général. Il goûtait peu sa marche conquérante, ses fondations trop multipliées et trop hâtives, peu solides, peu prudentes. Par zèle et par scrupule de conscience, François, dans le gouvernement, tirait tout à soi, et le provincial de Castille, se voyant inutilisé, se décourageait. Araoz, très goûté à la cour, y faisait un grand bien, mais se laissait peut-être trop envahir par des soucis profanes. Borgia le lui reprochait vivement.
Entre ces hommes fervents et dévoués un désaccord s'était donc établi qui devait aller en s'aggravant. Moins susceptible et moins impressionnable, Araoz l'eût sans doute évité, mais il n'eut pas tous les torts; il était peut-être sage en demandant à Borgia des fondations moins onéreuses et moins hâtives, et son impatience avait pour excuse les empiétements du commissaire.
Nadal, lui-même, s'aperçut d'ailleurs que Borgia souffrait malaisément d'être aidé dans son gouvernement, qu'il accueillait avec peine les remarques qui contrariaient ses vues. Si bien, qu'à l'automne de i556, le visiteur jugea meilleur de regagner l'Italie.
Le 3i juillet i556, saint Ignace était mort, et la congrégation générale, chargée d'élire son successeur*,
I. Elle élut, pour général, le P. Jacques Laynez. Des vingt électeurs présents, treize donnèrent leurs voix à Laynez, quatre il Nadal, un à Paschase Broet, un àLanoy, un à Borgia.
ne put se réunir que le 28 juin i558. Ni François de Borgia, ni aucun des provinciaux d'Espagne ne s'y rendirent, et les raisons qu'on donne de cette abstention simultanée ne paraissent point satisfaisantes. Borgia aurait-il voulu que la congrégation se tînt en Espagne? Craignait-il, s'il allait à Rome, d'y être retenu et créé cardinal par Paul IV? Toujours est-il qu'il eut, à ce sujet, une scène assez vive avec Nadal* Le Borgia que nous présente le journal de Jérôme Nadal ressemble donc bien peu au personnage de convention auquel nous ont accoutumé des histoires systématiquement retouchées. Un jour que François traversait Yalladolid, les gens s'attroupaient pour le voir, a Ils me regardent comme une béte curieuse, dit François à son compagnon. Ils ont raison. Si Dieu ne m'avait enchaîné par les liens de la religion, je serais une béte fauve. » Boutade! je le veux bien, mais en fait, François, Yalencien et Borgia, n'était ni apa« thique, ni insensible. Il ne devait pas à son tempérament, mais à la lutte obstinée contre soi, son ordinaire humilité, son amabilité débonnaire, et il en est d'autant plus admirable. Se scandalise qui voudra des révélations de Nadal : ces photographies sans retouches donnent seules la ressemblance exacte.