‹ St. François de BorgiaChapitre 25 sur 38 · Les contradictions, — Borgia et Charles-Quint · texte numérisé non relu

Les contradictions, — Borgia et Charles-Quint

Vaincu par les infirmités, les embarras financiers, l'infinie lassitude de régner, cédant à un désir, qu'en i542 déjà, après sa malheureuse expédition de Tunis,

il avait, dit-on, vaguement exprimé à François de Borgia, Charles-Quint, le 25 octobre 1 555, abdiquait à Bruxelles. Son dessein fut aussitôt arrêté de se retirer en un couvent de Hiéronymites, et, de Flandre, il commanda d^aménager, pour le recevoir, le monas* tère de Yuste, en Estramadure. Le 12 novembre i556, l'empereur arrivait chez le comte d'Oropesa, au château de Jarandilla. Le 5 février i557, il s'enfermait à Yuste, décidé, dans la vie, à ne point passer plus outre.

L'empereur revenait des Pays-Bas avec ses deux sœurs, Éléonore, deux fois veuve, d'Emmanuel de Portugal et de François P' de France, et Marie, veuve de Louis II, roi de Bohême et de Hongrie, naguère gouvernante des Pays-Bas.

Il fut bruit, en Espagne, que Charles-Quint et la reine de Hongrie arrivaient chargés de préventions contre les Jésuites. Les jaloux, contenus par la présence de la princesse Jeanne, accueillirent ce bruit avec joie. Ils étaient nombreux. A Cordoue, une des villes qui avaient le mieux accueilli la Compagnie, « il n'en manque pas, écrivait-on, en i555, qui voudraient tous nous brûler, et le père François, le premier. » A Tolède, rarohevôque Siliceo n'avait jamais désarmé. A Saragosse, il s'était élevé, en i555, contre la Compagnie, une opposition bouffonne à force d'odieux, et qui avait pour soutien l'archevêque D, Fernando d'Aragon, oncle de François. La raison en était misérable : on redoutait que la maison de la Compagnie ne détournât les aumônes. L'église

des Jésuites, solennellement ouverte le 17 août i555, futy bientôt après, interdite. Des bandes d* enfants, portant des bannières sur lesquelles étaient peints des démons, étaient lancés contre la maison qu^ils lapidèrent, et pendant trois jours, le clergé fit des processions incrépatoires, pour attirer sur elle la malédiction divine. La foule, égarée, prit les Jésuites pour des mécréants, des envoyés de Tantéchrist. Finalement, ils furent ignominieusement chassés de Saragosse. Seule, une femme tint tête à Forage, la sœur de François, D* Luisa de Borgia, comtesse de Ribargoza. Elle ouvrit aux proscrits sa maison de Pedrola, ce qui lui valut d'être excommuniée par son oncle, et attendit le jour de la réparation qui vint bientôt. La princesse régente traduisit à son tribunal les principaux meneurs de Témeute. Effrayés, à leur tour, ils se dérobèrent, et sourirent à ceux qu'ils avaient insultés. La ville, un instant trompée, revint de ses préventions. Les proscrits furent rappelés de Pedrola, et, comme il fallait s'y attendre, reçus en triomphe. De loin, François avait amené ce retour de fortune, dont il usa avec une charitable réserve. Sa présence à Saragosse eût, sans doute, dissipé plus rapidement Torage, mais le duc de Segorbe avait ses terres en Aragon, et une raison de convenance empêcha toujours François de rencontrer celui dont le fils avait été frappé par Diego de Borgia.

A Yalladolid même, sous les yeux de la régente et de François, l'illustre dominicain Melchior Cano ne se lassait point de diffamer la Compagnie. Il

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s'était lionne la mission de dénoncer, dans Tordre nouveau, une incarnation de l'antéclirist, et il en donnait, entre autres raisons, cette preuve inattendue que les Jésuites poussaient à la fréquentation des sacrements. Rien n'arrêtait Cnno, ni les défenses de son provincial, ni l'autorité de la régente, ni celle du nonce, ni celle du bon sens. Oublieux des bienfaits du fondateur du monastère de Lombay, Cano, dans un sermon auquel François assistait, s'oublia jusqu'à dire : « Détournez-vous de cet bomme, qui, hier, était soldai, et, aujourd'hui, se pose en saint. » Les Jésuites ne furent pas les seuls à souffrir des rancunes de Melchior Cano. Un de ses frères en religion, Barthélémy de Carranzas, était devenu, en iS5y, et bien malgré lui, archevêque de Tolède et cardinal. Cano qui l'avait toujours jalousé découvrit, dans un catéchisme publié par le savant cardinal, des pro- ,ions hétérodoxes qu'il dénonça avec un implae acharnement. Le grand inquisiteur Valdès, evêque de Séville, en voulait au religieux qui vait ravi le siège primatial. Carranzas fut arrêté 1 avril 1559, et tenu dix-sept ans en prison. Les s eurent grand'peine à évoquer sa cause à leur mal. Pie V mourut sans avoir eu le temps d'abre le cardinal, qu'il avait fait venir à Rome, et foire XIII, pour le bien de la paix, fit une tranon ; en 1776, il délivra ie prisonnier, et lui anda sa démission. François de Borgia était l'ami arrnnzas et le resta toujours. Son témoignage fut que par le prévenu, et celte sj'mpathîe compro-

mettante valut a Borgla Tinlinitié redoutable de Valdès.

De telles contradictions causaient à François d'amères douleurs. La prière était son refuge, mais parfois, quand il était trop abattu, comme son patron, François d'Assise, il demandait quelque repos à la la musique : son compagnon, le F. Marcos, lui jouait de la flûte, et il accompagnait Marcos en chantant des motets à la Vierge.

Quelqu'un, cependant, le protégeait encore, l'empereur. A peine arrivé à Jarandilla, Cbarles-Quint avait demandé son ancien favori. En même temps, il est vrai, la princesse Jeanne prévenait Borgia que l'empereur voulait lui conseiller de se faire hiéronymite ou chartreux, et de vivre auprès de lui.

François parvint à Jarandilla le 25 décembre. Quand il se présenta, pour baiser les mains du prince, celui-ci l'embrassa, et tous deux furent très émus. L'empereur dit au grand d'Espagne de s'asseoir et de se couvrir; François prolesta. L'empereur rappela ses anciennes confidences : il aurait affirmé à Borgia que, s'il voyait jamais le prince Philippe en état de gouverner, il lui résignerait le pouvoir. Il pria François de répéter ce propos, preuve que sa retraite n'était point l'efiiet d'un caprice récent. Il s'informa des pénitences que faisait François, et s'étonna que, voulant se faire religieux, son ami eût préféré la Compagnie à un ordre ancien. On touchait au point délicat; François pria Charles-Quint de remettre l'entretien au jour suivant.

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Le lendemain, après dîner, l'empereur manda Borgia et le contraignit à s'asseoir et à se couvrir. Interrogé sur les motifs qui avaient dicté son choix , François répondit par une franche apologie de son ordre. Il fit justice des calomnies misérables dont la Compagnie était l'objet; il donna sa loyauté pour garant de la sainteté de sa règle, et dissipa, une à une, les préventions de Charles-Quint, qui s'écria enfin, avec colère : a Comme ils m'ont menti! » L'entretien avait duré près de trois heures. Charles avait trouvé son hôte « bien autre que du temps qu'il était marquis de Lombay ». 11 le pria de revenir bientôt, et, après son départ, répéta souvent : « Qu'est-ce que notre retraite, si noxis la comparons k ce qu'a fait le P. François de Borgia ? »

De Jarandilla, François alla passer quelques jours à Avila, où une autre âme l'attendait. A la prière de François de Salcedo et du P. de Padranos, il se rendit, un jour, au monastère de l'Incarnation, voir la mère Thérèse de Jésus. La sainte trouva, en François, un guide expérimenté et sûr, qui la rassura sur ses voies, lui dit de céder à l'attrait de la grâce, et qu'en résistant, elle se tromperait. Il lui conseilla, seulement, de commencer toujours ses oraisons par la méditation d'un mystère de la Passion, puis, si Dieu relevait à la contemplation, de s'y laisser porter. François indiquait, sans doute, à Thérèse sa propre méthode.

A partir de cette entrevue, François ne parla plus de la sainte qu'avec grand éloge, et ne cessa, dit-on.

de correspondre avec elle. Sainte Thérèse survécut dix ans à François, mais rien, malheureusement, ne nous est parvenu d'une correspondance qui eût été si précieuse.

L'année suivante, Borgia fut appelé deux fois à Yuste. C'est en une de ces entrevues, que l'empereur soumit à son ami un scrupule. Il craignait d'avoir cédé à la vanité en écrivant le commentaire de ses campagnes*, et il demanda s'illes devait détruire. On ne sait rien de la réponse que fit le religieux, mais les mémoires ne furent pas détruits : le majordome Quijada n'eût point manqué de relater un fait de cette importance. C'est donc à d'autres qu'à François de Borgia, qu'il faut imputer la perte de ces écrits, si grandement loués par Guillaume Van Maie.

Le roi de Portugal, Jean III, mourut le 1 1 juin iSSj, laissant le trône à son petit-fils, D. Sébastien, et la régence à l'aïeule du roi, la reine Catherine. La mort de Jean III préoccupait Charles-Quint. D. Sébastien n'avait d'autre héritier direct que son oncle, le cardinal Henri, et Charles rêvait, en cas de mort du jeune roi, d'attirer la couronne de Portugal sur le front de son petit-fils, Carlos. Il voulait, en tout cas, fiancer D. Sébastien avec une fille de la reine de Bohême, et empêcher ainsi l'alliance du roi et d'une fille de France. Emmanuel le Fortuné avait eu son fils et successeur, Jean III, de sa seconde femme,

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