V épreuve et la fuite
Le 8 septembre i5^59, Philippe II venait régner en Espagne. La princesse Jeanne abandonna aussitôt la régence du royaume, et se retira à Madrid, dans un couvent de clarisses qu^elle avait fondé, et dont une sœur de François était abbessc.
L*cmpereur disparu, la régente écartée, le champ restait ouvert aux ennemis de Borgia. Ils s^empressèrent de l'occuper. De lui-même, Philippe II n'eût pas été hostile à François. De Bruxelles, cette année même, il lui avait demandé un mémoire sur les candidats les plus aptes aux plus importants emplois du royaume, et il suivit presque toutes les indications de son consciencieux conseiller. Il venait aussi de conférer à Galceran de Borgia le titre de marquis de Navarrès. Mais le roi fut habilement circonvenu.
Il avait, du reste, contre les Borgia, de justes sujets de plaintes. Par égard, sans doute, pour François, la régente n'avait jamais châtié les meurtriers de don Diego d'Aragon, et le duc de Segorbe, père de la victime, réclamait sa vengeance.
Les chevaliers de Montesa étaient tenus au célibat, et, plus qu'aucun membre de l'ordre, le grand maître devait observer cette loi. Cependant, en i557, Pedro Galceran de Borgia voulut épouser dona Léonore Manuel, la dame d'honneur préférée de la princesse Jeanne. La princesse qui désirait beaucoup cette union, demanda, et, à force d'instances, obtint
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du pape les dispenses nécessaires, mais le roi avait quelque raison de regarder ce mariage comme une déchéance pour Tordre de Montesa.
A ces motifs s'ajoutaient des préventions injustes : le roi reprochait à Borgia les aumônes et les sujets qu'il envoyait d'Espagne à Rome, son affection pour ie cardinal Carranzas, surtout le crédit pris par lui sur la régente.
Deux hommes auraient, alors, pu défendre François: Ruy Gomez et le P. Araoz, tous deux très unis d'amitié et fort bien en cour. Ruy Gomez, homme habile, songeait surtout à ménager son crédit : il abandonna son ancien compagnon d'armes, son parent, son ami. Quant au P. Araoz, loin de calmer l'irritation du prince, il parut l'attiser. Inconsciemment ou à dessein, par défaut de sympathie ou par défaut de courage, de bonne foi, peut-être, il contribua à la disgrâce profonde où allait tomber Borgia.
Un nouveau grief s'ajouta bientôt aux précédents. Encore duc de Gandie, François, en i548, avait composé un opuscule, réimprimé à Anvers, en id56, et intitulé Les Œuçres du Chrétien, Un éditeur espagnol ayant publié cet ouvrage en y joignant d'autres opuscules d'auteurs anonymes, l'inquisition le condamna. Ce fut un beau triomphe : les rancunes pouvaient maintenant se couvrir d'un motif pieux. Elles éclatèrent toutes à la fois. Le P. François de Borgia était soupçonné d'hérésie ; lui qui, naguère, couvrait ses frères de son prestige indiscuté, maintenant il leur nuisait !
Ce grand désastre de son honneur avait été précédé par des sacrifices plus intimes. En iSSp, Borgia perdait son gendre, le marquis d'AIcaîiices. En i558, sa fille Isabelle, comtesse de Lerme, était morte presque subitement à Tordesillas. Ce jour-là, François traversant Yalladolid, dit, tout à coup : Requiem seternam dona eiy Domine! On lui demanda le sens de ces paroles. « C'est, répondit-ii, pour ma fille Isabelle, qui vient de mourir. » Il se rendit au palais, et après avoir entretenu, avec calme, la princesse Jeanne, il lui recommanda Tâme de sa fille. La princesse fut troublée par ce sang-firoid. Il n'était qu^apparent : François était père, et il souffrait; mais ainsi qu'il le déclarait lui-même à un gentilhomme surpris de sa résignation, ayant donné à Dieu son cœur et toutes ses affections, il acceptait, sans trouble que le Maître le crucifiât.
« Le P. François, écrivait-t-on au P. Laynez, évite à tel point l'estime et la gloire, que, parfois, je lui ai dit qu'un tel mépris de son honneur et de sa renommée nuisait a la charité qu'il doit au prochain et à toute la Compagnie. Je crois que, dans son grand amour pour Dieu, ne pouvant endurer le martyre qu'il demande instamment, il veut l'obtenir, même à notre préjudice, par le sacrifice de sa réputation. Aussi, tous ces malheurs, je soupçonne qu'ils sont des grâces que Dieu lui accorde afin que sa sainteté resplendisse davantage. Pour l'éprouver, il semble que Dieu ait permis au démon d'étendre la main sur tout ce qui le touche : ses fils, sa maison,
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sa personne. Pour augmenter la sainteté de son serviteur, j'espère que Dieu ne permettra pas au démon d'étendre aussi sa main sur la Compagnie. Sa sain« teté est si grande, qu'à mon jugement, il y a, au ciel, des saints envers lesquels Dieu s'est montré, moins qu'envers lui, prodigue de dons. »
François apprenait la condamnation de son livre le II septembre i55g. A la suite d'une pareille mesure, le cardinal Carranzas avait été arrêté, le mois précédent. Borgia n'était pas plus à couvert des coups de Valdès, que le Primat d'Espagne. Aussi, le 21 novembre iSSq, le cardinal infant de Portugal l'ayant invité à l'inauguration de l'université d'Évora, il s'y rendit volontiers, laissant l'orage s'amonceler derrière lui.
L'accueil qu'il reçut en Portugal le dédommagea des injustices dont il avait souffert en Castille. Bien que malade, il prêcha le carême suivant, à Évora. On le hissait sur une mule, qui le conduisait à la cathédrale; parfois même on le portait en chaire. « Je ne J demande pas qu'il y prêche, disait l'archevêque, mais seulement qu'il y paraisse. » La reine le reçut à Lisbonne avec la plus sincère vénération. François partit ensuite pour Coïmbre, puis se retira à Sanfins, sur les confins du Portugal et de la Castille. Le lo août i56o, il ouvrait une maison à Porto. L'archevêque de Braga, don Barthélémy des Martyrs, dominicain, l'appelait ensuite pour fonder un collège dans sa ville épiscopale. Ainsi, pendant près de deux ^
ans, Borgia poursuivit, en Portugal, le cours de ses prédications et de ses fondations.
Mais sa fuite avait profondément irrité et déçu ses ennemis d'Espagne. Elle alarmait aussi le P. Laynez, général de la Compagnie, qui craignait que François n^eût abandonné son poste par découragement, ou par un trop vif désir de solitude, a Jusqu'au bout de la carrière, lui mandait-il, il ne faut pas s'arrêter. » Et il lui écrivait des lettres d'autant plus inquiètes, qu'il démêlait moins les causes d'une retraite préjudiciable aux provinces d'Espagne.
Aussi bien, le P. Gonzalez de Camara, Assistant d'Espagne et de Portugal, devant être remplacé, Laynez jugea l'occasion opportune pour appeler Borgia en Italie. Le 29 juin i56o, il lui proposa la charge d'Assista»t, et lui demanda s'il pourrait venir l'exercer en septembre. Afin de dégager plus aisément François des liens qui le retenaient^ Pie IV lui-même, quatre mois plus tard, l'invita, par un bref, à gagner Rome, quand sa santé le lui permettrait.
François hésita longtemps sur ce qu'il devait faire. Partir, sans l'agrément de Philippe II, semblait dangereux, et l'aller demander, n'était pas moins téméraire. Personne n'osait lui conseiller un départ qui allait soulever la colère royale. Enfin« le 7 juin i56i, il s'y résolut de lui-même, et rédigea cette note : « Moi, François de Borgia, je dis que, vu le vœu que j'ai fait, en ma profession, au Souverain Pontife,
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d'aller en mission partout où S. S. m'enverrait, vu que, dans nos Constitutions, il est dit que nous devons, de toutes nos forces, et en premier lieu, obéir au Souverain Pontife, voyant, de plus, que le P. Nadal m'a dit, qu'a cause du bref de S. S. qui m'ordonne d'aller à Rome, la détermination reste entre mes mains, que je ne suis obligé à suivre ni son avis, ni celui de notre Père général sur ce point, et que, ma décision personnelle, il la tiendrait pour la bonne et pour la meilleure, bien que ma mauvaise santé ne me permette pas de telles fatigues» et grâce à la commodité qui m*est donnée d'aller par mer — un voyage par terre serait malaisé, à cause de mes infirmités — j'espère, grâce au Seigneur, quod obsequium hoc erit rationabile^ qu'il me donnera des forces pour obéir, comme je l'ai pu fSire jusqu'ici, malgré mes maladies. Aussi bien, dussé-je mourir en obéissant, ce n'aura pas été une mauvaise campagne. A Coïmbre, le 7 juin i56i. François. »
Par un second bref, daté du 20 juin i56i, Pie IV appela encore Borgia. Quand ce bref parvint en Espagne, Borgia atteignait Rome. Il s'était embarqué à Porto, espérant gagner la France par mer, mais un premier jour de navigation l'éprouva tellement, qu'il dut regagner la côte. Bravement, il pénétra en Espagne, coucha à Yillalpando, au risque d'être arrêté par les gens de Valdès, et, de Bayonne, écrivit au roi pour lui annoncer son départ.
Philippe II et l'archevêque de Séville se crurent joués, et en conçurent une violente fureur. « Toute
la Castille est en feu, écrivaît-on, par suite de ce départ » et Ton conseillait à Laynez, tant que durerait la colère royale, de ne donner aucune charge à Borgia.
Dédaigneux de ces agitations, s'en remettant à Dieu du soin de les calmer, Borgia parvint à Gènes, le i3 aoûtj et, à Rome, le 7 septembre. « Il est très consolé, écrivait-on deRome, et nous le sommes tous par sa présence, et très édifiés de son humilité et de sa vertu. Sa Sainteté lui a fuit beaucoup de faveurs; Elle veut se servir de ses conseils, dans les affaires de la religion. Son séjour ici contribuera grandement au service de Dieu. »
François avait échappé à Philippe II, mais le roi prit sa revanche : il fit activement rechercher les meurtriers de Diego d'Aragon. Diego de Borgia se renferma, en vain, dans une dépendance du couvent des clarisses de Madrid. Il en fut arraché, conduit à la forteresse de Jativa, et, le 2 septembre i562, décapité. Son frère Philippe, condamné à mort par contumace, avait pu fuir en Afrique. — Diego de Borgia méritait, peut-être, la mort, mais il n'est point téméraire de penser qu'un châtiment si tardif n'eût pas été ordonné, si un autre que Diego ne s'était pas attiré l'inimitié royale.